Dalia Betolin-Sherman ponctue son récit de silence. Un silence qui anime ses histoires, allonge la tension entre ses jeunes personnages et leurs aînés et imprègne son discours.

Entendre ce qu’a à dire cette auteure israélienne d’origine éthiopienne vaut le coup, parce que la vraie histoire, sa vie, qui commence dans un village rural du nord de l’Ethiopie, et son recueil de nouvelles qui a pour toile de fond Israël, sont une occasion rare de découvrir cette communauté – ses maux et réalisations – mais ses personnalités.

Le premier recueil, « Quand le monde est devenu blanc », est sorti en hébreu en 2013. La semaine dernière, sa première nouvelle a été publiée en anglais dans la revue Ilanot, où votre serviteur est bénévole.

Depuis son domicile de Rishon Lezion, Betolin-Sherman, diplômée du prestigieux programme de maîtrise de l’université Ben Gourion, raconte le drame de l’exode de sa famille depuis l’Ethiopie. D’une famille de cinq enfants, elle et ses parents ont immigré en Israël en 1984, vezehu. Et c’est tout.

Ses parents viennent d’Ambover, un village juif du nord de l’Ethiopie. Sa famille faisait pousser du maïs, du blé et de l’orge. Ils élevaient des ovins et des bovins. Après avoir subi la guerre civile, la famine et le long règne de Haile Selassie, ses parents ont décidé de partir pour le Soudan et, de là, pour Israël.

La décision n’était pas soudaine. Aspirer à vivre en Israël était au centre du culte de cette communauté. Son grand-oncle avait fait le voyage dans les années 1930, avant la fondation de l’Etat, mais lorsque la famille a finalement « décidé de partir, ce fut assez rapide ».

La célébration du Sigd à Jérusalem le 31 octobre 2013 (Crédit : Flash90)

La célébration du Sigd à Jérusalem le 31 octobre 2013 (Crédit : Flash90)

Son grand-père a obtenu un permis de circuler dans la ville et payé les frais nécessaires. Ses parents ont rassemblé de la nourriture et réparti les enfants, son frère aîné avec les grands-parents, Dalia, sa sœur et son petit frère avec eux.

Ses souvenirs de voyage sont flous, dit-elle, le récit oral et le souvenir s’entremêlant dans son esprit. Mais elle sait que le périple a duré plusieurs semaines ; qu’elle a voyagé à dos d’âne ou d’adulte ; que les guides les ont conduits le long d’une voie sinueuse et les ont extorqués.

Des gangs parsemaient la route. L’incertitude sapait le courage des familles et le rationnement alimentaire se réduisait comme peau de chagrin. Les rumeurs de décès se transmettaient comme une traînée de poudre.

La tante de Dalia, par exemple, a perdu un enfant à mi-parcours. Une voisine du centre d’intégration de Kiryat Gat, ont-ils appris plus tard, a perdu quatre enfants.

Ils vivaient dans un camp de réfugiés au Soudan, aux abords d’une ville, dans l’attente de l’arrivée des avions israéliens – qui ont mis plusieurs mois à arriver. Les conditions étaient miséreuses. Après l’un de ses nombreux silences, elle dit, d’une voix douce, « l’un de nos enfants, aussi ». Son frère, d’un peu plus d’un an, est mort au Soudan, de la pauvreté, de la rareté des ressources. « Mort », ajoute-t-elle, « presque chaque famille a perdu quelqu’un ».

Une soldate de l'armée de l'air près d'un monument commémorant les Juifs éthiopiens morts en chemin vers Israël. La photo a été prise le 14 mars 2007 (Crédit : Olivier Fitoussi/ Flash 90/ Israeli pool)

Une soldate de l’armée de l’air près d’un monument commémorant les Juifs éthiopiens morts en chemin vers Israël. La photo a été prise le 14 mars 2007 (Crédit : Olivier Fitoussi/ Flash 90/ Israeli pool)

La fiction commence avec l’arrivée.

« Lorsque le monde est devenu blanc », également le titre de son histoire, « les rues étaient remplies de gens et il y avait des trottoirs et des routes revêtues d’asphalte au lieu de cendres et de sable. Et nous voyions des voitures et presque pas d’animaux. Et des femmes pâles passaient en short, et les hommes mangeaient debout et jetaient des sacs de plastique, et l’air était imprégné d’une odeur d’essence à la place du bourdonnement des mouches. »

L’histoire est un collage de cartes postales vives, peintes par une adolescente en croissance, qui relate les évolutions de l’assimilation – notamment ces hommes, devenus superflus, alors même que les femmes prenaient du pouvoir, dans ces nouvelles circonstances. « Lorsque le monde est devenu blanc, Grand-mère détestait Grand-père et ne manquait jamais une occasion de le lui dire en face…»

« Lorsque le monde est devenu banc, Mère est allée chez le gynécologue et a commencé à prendre la pilule, disant que deux enfants lui suffisaient, et, bravant les instructions de Grand-père, nous frappait de moins en moins souvent, parce que, disait-elle à Grand-père, frapper un enfant blesse sa confiance en lui. »

Le grand-père, quant à lui, s’est mis à idolâtrer l’Amérique, à appeler tout ce qui est américain du « Coca-Cola », et à montrer amoureusement ses vieilles médailles de guerre. « Lorsque le monde est devenu blanc, Grand-père a dit qu’il était ce qu’il était et n’avait aucune intention de changer, et s’est vautré dans le salon et a déclaré que le salon était sa chambre et a refusé de faire de la place pour quelqu’un d’autre. »

L’effritement de la relation entre ses grands-parents – opéré en silence et sans confrontation directe – est dépeint délicatement.

Manifestation contre la discrimination raciale à l'extérieur de la Knesset le 18 janvier 2012 (Crédit : Uri Lenz/ Flash90)

Manifestation contre la discrimination raciale à l’extérieur de la Knesset le 18 janvier 2012 (Crédit : Uri Lenz/ Flash90)

Tout au long du recueil, les jeunes s’assimilent, se frayent un chemin dans n’importe quel pan de la société prêt à les adopter, tandis que les adultes, trop souvent, se retirent ou vocifèrent.

Dans la première histoire, « La boîte à outils », une fille et son père se rendent ensemble à l’école à pied, elle au cours primaire et lui à l’oulpan. Le père la protège de la pluie avec son parapluie ; trois ans plus tard, il travaille dans une usine et se renferme dans un silence difficile à comprendre.

Dans « La bibliothèque », la narratrice raconte : « Voilà ce que je dois faire avant que Mère rentre à la maison : ne pas oublier de verrouiller la porte derrière moi, prendre une douche (mais sans utiliser trop d’eau), laver les vêtements délicats à la main. Se réchauffer quelque chose à manger (sans le brûler). Ne pas oublier de boire de l’eau. Nettoyer la maison. Surtout ne pas avoir l’air de quelqu’un qui est resté assis en face de la télévision pendant deux heures. »

Sa mère, pourtant, la gronde sans relâche, lui disant, « si je pouvais écrire comme toi, sais-tu ce que je pourrais être ? »

Le racisme est abordé, dans le recueil et dans une conversation avec l’auteure, comme un élément naturel ; il est à prévoir, comme les vents d’est et la rosée du matin. Et lui aussi passera sa route.

Betolin-Sherman, mariée à un orthopédiste d’origine russe et mère de deux enfants, observe qu’il y a toujours eu des groupes plus ou moins privilégiés dans la société israélienne – parmi les Ashkénazes et entre Ashkénazes et Sépharades.

« Ils en ont fini avec un groupe, disons ceux des pays arabes, et maintenant il y en a un nouveau. Ainsi, je ne pense pas que ce soit particulièrement contre nous. Nous étions les suivants. Chaque fois que quelqu’un se présente, cela se passe comme ça. »

Souvent, dit-elle, les Israéliens sont inconscients du langage raciste qu’ils utilisent. « Vous êtes une belle Ethiopienne », est un compliment qu’elle entend souvent. « Pourquoi ne suis-je pas tout simplement belle ? », demande-t-elle.

Avec le temps, tandis qu’elle utilisait de moins en mois sa langue maternelle, sa vision de son ancienne maison en Ethiopie devint cliché. « Dans mon esprit, je voyais l’Afrique en jaune », raconte-t-elle.

Si ses parents parlaient longuement du paysage luxuriant qu’ils avaient laissé derrière eux, tout ce qu’elle pouvait évoquer était la sécheresse et la privation. En 2007, elle est retournée dans son village natal. « C’est seulement quand je suis arrivée et que j’ai vu le vert de mes propres yeux que je les ai crus. »