JTA — le mannequin international Maayan Keret explique avoir été violée à l’âge de 12 ans. Depuis, dit-elle, elle a été harcelée ou agressée de si nombreuses fois qu’elle a « arrêté de compter ».

Yael Arad, médaillée d’argent en judo lors des Jeux olympiques d’été de 1992, affirme que malgré son « apparence et mes capacités physiques », des hommes ont tenté de « profiter ou de me harceler » à trois reprises.

Merav Ben-Ari, députée de la Knesset, déclare que des soldats, dans sa base militaire, l’ont verbalement harcelée et l’ont touchée de manière inappropriée.

Ce sont juste quelques-uns des nombreux récits d’agression sexuelle et de harcèlement qui ont été partagés par des femmes israéliennes connues au cours de ces derniers jours en réponse à la campagne #moiaussi lancée sur Twitter par l’actrice américaine Alyssa Milano.

Créé en réponse aux accusations d’abus sexuels prononcées à l’encontre du magnat hollywoodien Harvey Weinstein, le phénomène s’est rapidement propagé – dans les premières 24 heures, il y a eu plus de 12 millions de posts, de réactions et de commentaires relatifs à #moiaussi.

Et en plus de dizaines d’Israéliennes connues, ce sont des milliers de femmes ordinaires qui ont ajouté leurs voix aux récits de harcèlement sexuel et d’agressions faits par les femmes du monde entier.

La Une du journal Yedioth Ahronoth, le 19 octobre 2017

La Une du journal Yedioth Ahronoth, le 19 octobre 2017

Les médias israéliens ont mis en exergue cette campagne et la question du harcèlement sexuel. Lundi, le Yediot Aharonot, l’un des journaux les plus lus en Israël, a présenté en Une les récits d’agression et de harcèlement sexuels de six Israéliennes célèbres – parmi lesquelles Arad et Ben-Ari – sous le titre « Nous aussi ».

Ce n’est pourtant pas la première fois – et de loin – que les femmes israéliennes disent « moi aussi » – ou « Gam Ani » en hébreu. Une page Facebook intitulée « une personne sur une », qui a été lancée en 2013, a réuni presque 2 500 témoignages similaires ces dernières années, anonymes dans leur écrasante majorité.

C’est Gal Shargill, avocate de 33 ans qui habite Rosh Pina, qui est à l’origine de la page aux côtés de la militante féministe Shlomit Havron. Leur objectif est de sensibiliser à l’ampleur des agressions et du harcèlement sexuels au sein de l’Etat juif. Le nom, tout comme « moi aussi », est une référence à cette notion terrible que presque toutes les femmes israéliennes ont une histoire à raconter.

Gal Shargill, à droite, et Shlomit Havron sont les fondatrices du projet de sensibilisation au harcèlement sexuel "Une personne sur une" (Autorisation : Une personne sur une)

Gal Shargill, à droite, et Shlomit Havron sont les fondatrices du projet de sensibilisation au harcèlement sexuel « Une personne sur une » (Autorisation : Une personne sur une)

« Nous ne voulons plus être des victimes. Nous ne voudrions pas avoir à dire ‘moi aussi’ mais la situation nous y oblige », a dit Shargill à JTA. « Il faut que nous le disions pour donner une réalité au phénomène et afin que tout le monde sache que nous sommes toutes des survivantes du harcèlement et des agressions sexuelles ».

La page Facebook a rapidement attiré l’attention. Elle est maintenant suivie par plus de 40 000 personnes et elle est connue en Israël. Shargill et Havron sont également à la tête d’une organisation à but non-lucratif du même nom qui offre des orientations et des conseils légaux aux victimes, et qui partage des mèmes sur le sujet des agressions sexuelles et du harcèlement.

Selon Orit Sulitzeanu, directrice-générale de l’Association des centres des centres d’aide aux victimes de viol en Israël, « une personne sur une » a aidé à « ouvrir la voie » à la campagne #moiaussi, qui a commencé suite à un article paru dans le New York Times consacré aux douzaines de femmes qui ont affirmé avoir été sexuellement harcelées ou agressées par Weinstein.

« Partager des témoignages, ce n’était pas quelque chose qui pouvait avoir lieu sur Facebook mais elles ont rendu cela possible », commente Sulitzeanu. « #Moiaussi est seulement allé plus loin avec des femmes qui ont déclaré : ‘Voilà mon nom, voilà mon identité, et je vais raconter ».

Certains des tous premiers récits partagés par Shargill et Havron étaient les leurs. Shargill raconte avoir été violée une fois et harcelée au travail de façon répétée.

Les deux femmes ont également participé à la campagne #moiaussi, postant des messages de soutien sur la page Facebook « une personne sur une » et travaillant sur la recrudescence de témoignages reçus ces jours derniers. Tandis qu’elles reçoivent habituellement 10 à 20 récits par semaine, elles en ont eu 30 à 40 depuis que #moiaussi est devenu viral.

Elles disent avoir constaté le même déversement lorsqu’ont éclaté de nombreux scandales sexuels en Israël au cours des quatre dernières années.

Parmi les affaires récentes qui ont marqué l’actualité, le propriétaire d’un night-club de Tel Aviv qui a été accusé de viol et autres crimes sexuels contre six femmes, et un général de l’armée respecté qui est parvenu à échapper aux accusations de viol émanant de deux femmes qui se trouvaient sous son commandement en plaidant coupable et en reconnaissant avoir eu des relations sexuelles avec l’une d’entre elles.

Moshe Katzav (à gauche) quittant la prison pour sa première visite chez lui, mai 2012 (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Moshe Katzav (à gauche) quittant la prison pour sa première visite chez lui, mai 2012 (Crédit : Yossi Zeliger/Flash90)

Au mois de décembre, le président Moshe Katsav a été libéré de prison après cinq années passés derrière les barreaux – il avait été condamné à sept ans d’incarcération – pour viol et autres crimes sexuels contre trois femmes.

Sulitzeanu explique que le harcèlement et les agressions sexuelles sont largement répandus en Israël et elle en attribue en partie la responsabilité au service militaire obligatoire. Les jeunes hommes, à l’armée, apprennent « qu’ils ont le droit de tout faire », explique-t-elle.

Une étude interne réalisée par l’armée israélienne cette année révèle qu’une femme sur six est harcelée sexuellement durant son service militaire, et Sulitzeanu ajoute que les neufs centres d’aide aux victime de viol qui font partie de son organisation-cadre reçoivent environ 40 000 appels téléphoniques par an. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), une femme sur trois dans le monde subit des violences physiques ou sexuelles.

Mais Sulitzeanu, qui se souvient des petits garçons qui lui tiraient ses nattes et d’hommes plus âgés qui la touchaient furtivement lorsqu’elle était encore petite fille sur les marchés, dit avoir vu les attitudes sur le harcèlement et les agressions sexuelles s’améliorer au cours des dix dernières années en Israël. Elle dit que l’adoption par le pays de la campagne #moiaussi reflète cela, et également une couverture médiatique massive de l’événement.

Les manifestantes participant au SlutWalk de Tel Aviv, le 12 mai 2017 (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

Les manifestantes participant au SlutWalk de Tel Aviv, le 12 mai 2017 (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

« C’est une mini-révolution », commente Sulitzeanu. « Nous avons l’habitude de voir en Une des journaux la sécurité, les affaires de corruption du [Premier ministre Benjamin] ‘Bibi’ Netanyahu. C’est la toute première fois que nous voyons une telle chose ».

Elle dit que la campagne a davantage « cassé la loi du silence » autour des abus sexuels. Et pourtant, Sulitzeanu s’inquiète des nombreuses victimes d’agressions et de harcèlement sexuels que son organisation conseille au quotidien et qui ne parviennent pas à s’exprimer.

« Voir tant de femmes célèbres, tant de femmes fortes dans les sports, la politique et les médias, vous donne le sentiment que vous n’êtes plus seule – que vous n’avez rien fait de mal justifiant le fait que vous ayez été abusée », dit-elle. « Le problème, c’est que nous devons également offrir une légitimité à ceux qui ne sont pas prêts à parler, aux femmes ainsi qu’aux hommes et aux enfants ».

Shargill dit que la page « ‘Une personne sur une’ continuera à le faire.

« Dans une semaine ou deux, cette campagne #moiaussi sera terminée et les gens passeront à autre chose », dit-elle. « Nous continuerons à collecter des témoignages à un seul endroit de manière à ce que tout le monde puisse les voir à n’importe quel moment ».