La réalisatrice française Lola Doillon savait qu’elle avait trois idées pour réaliser sa troisième oeuvre de fiction sur grand écran. Elle voulait faire un road-movie avec et en direction des enfants, consacré à la Seconde Guerre mondiale. Il lui fallait juste trouver le bon récit. Puis son producteur a découvert la biographie intitulée le « Journal de Fanny ». Ce livre est devenu la source d’inspiration de son dernier film.

“Fanny’s Journey” (“Le Voyage de Fanny”) est un récit de guerre irrésistible qui se déroule à Vichy, en France, en 1943. Ses protagonistes sont Fanny (Léonie Souchaud), une jeune adolescente de 13 ans, qui se trouve en charge d’un groupe d’enfants Juifs obligés de s’aventurer pour un voyage dangereux, à travers la France occupée, afin d’atteindre la frontière suisse.

Loin de tout adulte digne de confiance, ils font l’apprentissage de la résilience, de l’esprit d’équipe et de l’indépendance.

Depuis sa sortie en France au mois de mai, il a été projeté dans des festivals de cinéma à travers toute l’Europe et, au mois d’octobre, présenté au Festival du Film d’Haïfa. « Le voyage de Fanny » a été également découvert par le public lors de la séance de clôture de la 20e édition du Festival du Film juif au Royaume Uni, qui a eu lieu au mois de novembre.

Après avoir lu l’ouvrage, Doillon, la réalisatrice, s’est rendue à Holon, en Israël, pour y rencontrer Fanny Ben-Ami, âgée maintenant de 86 ans.

“Je l’ai filmée pendant quelques jours parce que je voulais vraiment en savoir plus sur son histoire, sur les faits, où elle avait vécu, quelles étaient ses pensées, ses sentiments quand elle était petite fille”, explique Doillon par téléphone depuis la France.

Ben-Ami s’est montrée très ouverte envers elle.

“C’est une femme qui intervient dans les écoles [pour raconter son expérience]. Elle voulait raconter son histoire”, dit Doillon.

Elles ont toutes les deux réalisé qu’elles voulaient que le film transmette le même message aux jeunes : “Faites attention parce que cela peut à nouveau se produire”.

Fanny Ben-Ami, auteur du "Voyage de Fanny" et protagoniste du film du même nom (Crédit)

Fanny Ben-Ami, auteur du « Voyage de Fanny » et protagoniste du film du même nom (Crédit)

Même si Doillon lui a expliqué qu’elle se saisirait de certains aspects de son existence pour créer un film de fiction et non un documentaire, lorsque Ben-Ami a lu le script pour la première fois, cela lui a semblé assez étrange, dit-elle. Ceci parce que le scénario n’exploitait qu’une partie de son histoire, et non son ensemble.

Pour renforcer son récit, Doillon avait fait des changements comme la réduction du nombre d’enfants du groupe, qui est passé de 28 à 9.

Elle a également adapté et incorporé les témoignages émanant d’autres enfants et leurs histoires dans le script. Mais tous les incidents dépeints dans « Le voyage de Fanny » sont vrais, ajoute Doillon, inspirés par des événements réels, narrés par des gens qui ont traversé cette époque.

Depuis sa maison en Israël, Ben-Ami a déclaré par courriel que le film “donne le sentiment de l’histoire telle qu’elle s’est passée… Il est très proche [des événements réels] mais, bien sûr, c’est un film et c’est donc un petit peu différent”.

Ben-Ami a opté pour une attitude mesurée en ce qui concerne son portrait à l’écran. Elle a indiqué que, pour elle, ce qui est important, c’est que le film ait été réalisé en mémoire de tous les autres enfants qui ont survécu, de ceux qui sont morts et des enfants, qui, aujourd’hui, sont encore sacrifiés sur l’autel du conflit des adultes.

‘Lorsque je l’ai présentée aux enfants, dont les fillettes qui jouent ses petites soeurs, cela a été un immense retour dans le passé pour elle’

Ben-Ami est venue sur le plateau accompagnée de sa fille pendant le tournage, explique Doillon. Une expérience émotionnelle à laquelle ni elle, ni l’équipe d’acteurs, ni Ben-Ami ne s’attendaient.

“Je ne savais pas que ça allait être aussi bouleversant. Je pensais qu’elle viendrait, qu’elle serait là, c’est tout. Lorsque je l’ai présentée aux enfants, dont les fillettes qui jouaient ses petites sœurs, cela a été un immense retour dans le passé pour elle », estime Doillon.

“Les enfants étaient initialement timides et excités à la fois à l’idée de la rencontrer. Ils avaient tant de questions à poser que Fanny a suggéré de prendre du temps seule avec eux. Je les ai laissés pendant environ une heure. Ils lui ont demandé tout ce qu’ils voulaient et elle leur a apporté des réponses. Jusque-là, l’histoire représentait quelque chose qui s’était passé il y a longtemps et sur ce point-là, c’était vrai », ajoute Doillon.

Cécile de France dans le rôle de Madame Forman dans "Le voyage de Fanny" (Crédit)

Cécile de France dans le rôle de Madame Forman dans « Le voyage de Fanny » (Crédit)

Selon les notes de presse du film, Ben-Ami appréhendait cette visite prévue mais a quitté le plateau rassurée.

Doillon a écrit qu’”elle a compris qu’on ne trahissait pas son passé et que nous avions le même désir de transmission et de rendre hommage à son histoire”.

“Le Voyage de Fanny” vise un public essentiellement familial et les spectateurs font l’expérience des événements à travers les regards des enfants.

Même si le film se déroule durant l’Occupation allemande, en France, Doillon a délibérément exclu les images d’horreur de la guerre. L’ampleur des connaissances chez les petits acteurs autour du contexte du film variait en fonction de leur âge.

‘Elle a compris qu’on ne trahissait pas son passé’

“Les plus petits n’avaient pas besoin de savoir davantage de choses que ce qu’ils lisaient dans le script. A cette époque, pendant la guerre, les jeunes enfants savaient que c’était la guerre mais pas beaucoup plus. Alors je n’ai pas voulu que les enfants en sachent plus que ce qu’ils devaient lorsqu’on a tourné le film. Ce n’était pas nécessaire pour eux”, dit Doillon.

Pour la réalisatrice, cette approche leur a également donné une voix plus authentique.

Toutefois, les enfants plus âgés ont davantage travaillé pour préparer leur rôle. Le film – une coproduction franco-belge – a été majoritairement réalisé en Belgique, et lorsque l’équipe a tourné à Bruxelles, les enfants ont fait le choix de visiter le Musée Juif.

En tant qu’acteurs, affirme Doillon, ils devaient être plus conscients de ce que les jeunes savaient à l’époque, connaître les faits dont cette génération d’enfants juifs avait été témoin, comme l’arrestation des parents, l’angoisse et l’incertitude de la séparation, l’existence de camps où on envoyait des juifs.

Heureusement, dit-elle, “ils voulaient en savoir davantage. Ils voulaient jouer avec de la crainte, du sentiment”.

Lola Doillon, réalisatrice du "Voyage de Fanny" (Crédit)

Lola Doillon, réalisatrice du « Voyage de Fanny » (Crédit)

Le succès du film repose sur ce casting de groupe remarquable.

“Merci, les mômes !” s’esclaffe Doillon.

Mais les trouver a pris quelques temps. Elle a auditionné plus de 1 000 enfants qui n’avaient pas tous l’expérience de la comédie, dont Léonie Souchaud, qui incarne Fanny.

Aucun des enfants ne se connaissait préalablement et Doillon a organisé des groupes de travail pour observer leurs interactions. Heureusement, les petits acteurs se sont bien intégrés.

Il était important pour Doillon que le film reflète avec justesse les rôles contrastés des adultes durant l’occupation : ceux qui collaboraient avec le régime, ceux qui le combattaient, ainsi que le rôle tenus par les gendarmes français qui, dit-elle, ont été les premiers à dénoncer les Juifs en France.

“Il y a deux manières de regarder le film”, explique-t-elle. “Du point de vue des enfants, c’était simple à la surface, on ne pouvait pas faire confiance à de nombreux adultes. Pour les adultes, ce n’était pas si évident. Les individus faisaient les choix qui étaient les leurs”.

Toutefois, un personnage significatif reste Madame Forman (Cécile de France), matrone pleine de ressources mais stricte qui gère la maison dans la zone italienne où se rendent les enfants avant les frappes allemandes sur la région.

C’est aussi Madame Forman qui désigne Fanny pour diriger les enfants à la frontière. Doillon a basé son personnage sur deux femmes— Nicole Weil-Salon et Lotte Schwarz — qui s’étaient complètement consacrées à la protection des enfants pendant la guerre.

Doillon explique qu’elle a ressenti une grande responsabilité en portant cette histoire à l’écran.

‘Quand on tournait le film, j’ai allumé la télé et j’ai vu les informations. J’ai eu un choc parce que c’était absolument ce qu’on était en train de filmer à ce moment-là”.

“Pour moi, une grande part de ce sentiment de responsabilité venait du fait que je ne suis pas juive. Je me suis demandée ‘Est-ce que j’ai le droit de raconter cette histoire au sujet d’enfants juifs’ ? » dit-elle. Ben-Ami l’a rassurée, ce qui a permis à Doillon de se sentir justifiée dans son droit de s’emparer de l’histoire.

« C’est arrivé en France, c’est notre histoire. Ce n’est pas simplement une réflexion sur le fait d’être Juif, c’est une réflexion sur aujourd’hui et sur ce qui se passe en Syrie. Vous voyez tous ces enfants fuir leur pays », dit Doillon.

Il y a certains moments dans “le voyage de Fanny” qui semblent entrer en résonance avec les événements contemporains – et en particulier, les scènes qui montrent les enfants approcher de la frontière Suisse et les défis qu’ils doivent relever. Mais cela a été de l’ordre de la coïncidence.

“Quand j’ai écrit le script, la crise des réfugiés n’avait pas eu lieu”, explique Doillon. “Mais une fois, alors qu’on tournait le film, j’ai allumé la télé et j’ai vu les informations. J’ai eu un choc parce que c’était absolument ce qu’on était en train de tourner à ce moment-là ».

Aujourd’hui, Doillon n’a encore jamais été approchée par l’un des survivants des “enfants de Ben-Ami”. Elle dit que Ben-Ami a tenté de les contacter, “peut-être dix ou vingt ans auparavant”, mais que personne ne s’est manifesté. Toutefois, d’autres enfants cachés ont confié à Doillon que le film avait fait écho à leur expérience, mais qu’ils n’aimaient pas en parler.

“Il y avait tant de gamins qui voulaient oublier ce qu’il s’est passé parce que cela a été très dur, en particulier après la guerre, quand tous ces enfants ont appris que leurs parents ne reviendraient pas. Ils ne voulaient pas en parler. C’est pour ça que ça a été tellement formidable avec Fanny. Elle voulait partager son histoire”, raconte-t-elle.

Le bandeau final du film établit que Fanny et ses soeurs sont restées en Suisse jusqu’à la fin de la guerre. Elles sont revenues en France en 1946. Elles n’ont jamais revu leurs parents.

Même si ce n’était pas son intention initiale, Doillon est heureuse si son film – qui narre des événements d’il y a 70 ans – est utilisé comme outil pour débattre des événements qui se passent actuellement dans le monde.

“Si cela provoque cette réaction et si cela fait parler les gens, je suis simplement ravie”, dit-elle.