D’un Benjamin Netanyahu tout en retenue, ému, qui voit en Emmanuel Macron un dirigeant plein d’audace, à la base d’un nouveau « sentiment dans le monde et en Israël que la France a un grand potentiel », au président français qui entoure le Premier israélien de maints gestes chaleureux, cette rencontre franco-israélienne à l’occasion de la cérémonie en mémoire des 75 ans de la Rafle du Vel d’Hiv’, fut d’abord marquée le souvenir difficile des disparus et les marque d’amitié renouvelée entre les deux pays.

A cette occasion, les deux chefs d’Etat ont promis une coopération renforcée dans les domaines diplomatiques, sécuritaires, commerciaux, technologiques et culturels.

Ils ont également abordé les sujets épineux (« constructions dans les colonies », processus de paix, caractère antisémite du meurtre de Sarah Halimi défenestrée en avril dernier par un voisin musulman) avec une prudence empreinte de bonne volonté apparente, sans doute favorisée par la cérémonie du matin emplie de gravité, où des rescapés de la Rafle Vel d’Hiv’ ont ému la foule en contant les terribles matins des 16 et 17 juillet 1942.

Sur le quai de Grenelle, baigné d’une lumière estivale et rendu paisible par le bouclage du quartier par la police, une large foule, composée d’officiels et de nombreux membres de l’association de Serge Klarsfeld des Filles et fils de déportés, attend l’arrivée des deux chefs d’état.

De gauche à droite : Sara Netanyahu, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron au 75e anniversaire de la rafle du Vél' d'Hiv', à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

De gauche à droite : Sara Netanyahu, le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président français Emmanuel Macron au 75e anniversaire de la rafle du Vél’ d’Hiv’, à Paris, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

C’est ici, non loin de l’ancien emplacement du Velodrome d’Hiver, détruit en 1959, où transitèrent il y a 75 ans, 13 152 juifs dont 4 000 enfants dans des conditions inhumaines et effroyables de privations d’hygiène et d’eau, qu’est assis cet homme élégant, bouc gris taillé avec soin, arborant un faux air de Romain Gary, qui veut nous raconter son histoire, mais refuse de dire son nom, sans doute par pudeur. « Vous n’avez qu’à écrire Arthur, » dit-il au Times of Israël, ironique.

Les rafles et les persécutions ont été vécues par lui et sa famille, comme une suite de fuites précipitées, et de recherche constante de nouvelles cachettes.

« J’ai fait le tour de France au pas de course », s’amuse-t-il 75 ans plus tard. « A chaque fois que ça sentait le roussi on filait ».

Des centaines de personnes assistent à la cérémonie square des Martyrs, dont un grand nombre d'enfants cachés (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Des centaines de personnes assistent à la cérémonie square des Martyrs, dont un grand nombre d’enfants cachés (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

« Je me souviens non loin de Grenoble, dans la montagne où nous étions réfugiés, un soir ma cousine arrive en courant, tard le soir, et crie : ‘Rachel a été arrêtée !’ On a tout laissé dernière nous, et on a traversé des champs plein de neige, pour aller à quelques kilomètres où des proches étaient déjà cachés.

Soixante-quinze ans après, « Arthur » se remémore leur fuite en avant. Il égraine les noms de villages, de bourgs et de villes ainsi « visitées » lors de son « tour de France » : Lyon, Maubourget, Bois-Colombes où il se souvient de ses parents à la fenêtre, apprenant par la rumeur de la rue, le débarquement allié.

« J’ai fait le tour de France au pas de course. A chaque fois que ça sentait le roussi on filait »

‘Arthur’

Avant Bois-Colombes, ils s’étaient réfugiés à Lyon, cachés dans un appartement situé derrière le Palais de Justice.

« Il y avait toujours des flics en faction devant, dit-il. Un soir, ils ont prévenu mon père : ‘ne restez pas là ce soir' ». Arthur et les siens évitent, une fois encore, la rafle de justesse. Ils partent, mais pas sans avoir prévenu « toute la communauté » de Lyon du danger imminent.

Une fois encore, comme dans nombre de récits, est évoquée l’attitude ambiguë des policiers français qui appliquent, et détournent en même temps les ordres officiels.

Sur l’estrade disposée square des Martyrs ce 16 juillet 21017, Rachel Jedinak, porte-parole des Raflés du Vel d’Hiv’ se souvient du jour du jour de son arrestation : « dans la rue, sortant des portes cochères, je voyais surtout des enfants et des mamans. Le flot grossissait » et les emmène à la salle de la Bellevilloise dans l’ouest parisien, où ils seront parqués avant d’être déportés.

Rachel Jedinak, au nom des raflés du Vel d’Hiv, le 16 juillet 2017 (Crédit : Capture d’écran)

Rachel Jedinak, au nom des raflés du Vel d’Hiv, le 16 juillet 2017 (Crédit : Capture d’écran)

Rachel se souvient de sa mère qui sent bien que ce prétexte de partir travailler en Allemagne brandi par les autorités françaises, sonne faux.

Elle ordonne à Rachel de partir, de se faufiler et de fuir.Mais Rachel n’envisage pas de quitter sa mère. Alors sa mère la gifle pour lui faire entendre raison. Là encore, les policiers de garde tournent la tête alors que Rachel s’enfuit. « J’ai perdu 17 membre de ma famille, » conclut-elle, bouleversée.

A la rafle du 16 juillet succède celle du 17 juillet. Alors qu’elle est cachée chez ses grands-parents, la police frappe, et l’emmène au commissariat. Là, il n’y a pas d’autre enfant. Les adultes présents « des non juifs » également arrêtés, prennent à partie les policiers de garde : « des enfants, vous n’avez pas honte ! ».

« Fichez le camp ! »lui dit alors le policier. Rachel file aussitôt.

Daniel et Daisy Szerniewicz à la cérémonie de souvenir de la rafle du Vel' d'Hiv', le 16 juillet 2017 (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Daniel et Daisy Szerniewicz à la cérémonie de souvenir de la rafle du Vel’ d’Hiv’, le 16 juillet 2017 (Crédit: Pierre-Simon Assouline)

Au square des Martyrs, sont aussi assis Daniel et Daisy Szerniewcz, qui sont de toutes les commémorations. Il en a fallu de peu, très peu, pour que Daniel ne transite lui aussi par le Vel’ d’Hiv’ et ne finisse à Auschwitz, Treblinka ou Mayadanek.

Il se rappelle de ce petit matin d’été 42, quand la police cogne à la porte de l’appartement. Il est 5 heures, Daniel entend les policiers discuter avec sa mère et son cousin de 11 ans. Son père, prisonnier de guerre, n’est pas là.

« Ma mère leur hurlait dessus, leur expliquant que j’étais malade. Ils lui ont dit : ‘prenez-le dans une couverture’. Un des policiers insiste, l’autre semble hésiter. Je me souviens de sa main sur mon front ». Il veut vérifier s’il est réellement malade.

« Il est brûlant » dit le policier, qui fait alors demi-tour. « On est des miraculés, » sourit Daniel. Ces paroles sont maintenant couvertes par une chanteuse qui entonne une chanson en yiddish accompagnée d’un accordéoniste et d’un joueur de tuba, une chanson qui évoque les airs d’avant-guerre popularisés par Edith Piaf.

Il fut également question d’avant-guerre dans le discours du président français. Emmanuel Macron professa une petite leçon d’histoire en effectuant un pas supplémentaire dans la mise en cause de la France dans l’arrestation et la déportation des juifs de France.

Quand Jacques Chirac évoquait 22 ans plus tôt au même endroit, lors d’une autre cérémonie, « la folie criminelle de l’occupant (…) secondée, chacun le sait, par des Français, secondée par l’État français », Emmanuel Macron affirme que « ce jour-là, pas un seul Allemand » ne participa à la rafle les juifs de Paris.

Une réponse à peine déguisée à l’affirmation de Marine Le Pen qui, au plus chaud de la dernière campagne présidentielle, affirmait que « s’il y a des responsables, c’est ceux qui étaient au pouvoir à l’époque, ce n’est pas LA France. » le président français enfonce le clou.

« Je refuse les accointances de ceux qui prétendent que Vichy n’était pas la France (…) Vichy a pu compter sur les ressources vives du pays pour mener sa collaboration ». Une collaboration rendue possible par « les vices qui entachent déjà la troisième République » où s’épanouissent le racisme et l’antisémitisme véhiculés par « les politiques français, les fonctionnaires français, les journalistes français, » contextualise Emmanuel Macron.

Emmanuel Macron pointe ainsi l’époque de « la troisième République de Je suis partout, de Bagatelle pour un massacre, de Darquier de Pellpoix » qui appelait déjà au massacre des juifs avant l’arrivée des Allemands en France.

« Rien n’est né avec Vichy, et tout n’est pas mort avec la fin de Vichy » explique-t-il, en traçant une ligne continue entre ces événements du siècle passé, et ceux du siècle actuel qui a vu mourir des juifs en France parce qu’ils étaient juifs, à Toulouse et à Paris.

Emmanuel Macron lors du 75e anniversaire de la rafle du Vel d'Hiv, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)

Emmanuel Macron lors du 75e anniversaire de la rafle du Vel d’Hiv, le 16 juillet 2017. (Crédit : Kamil Zihnioglu/Pool/AFP)