Il fait extrêmement froid en Alsace ce mardi 17 février.

Les environs du cimetière juif de Sarre-Union – une bourgade de 3 000 habitants, frappée par la crise et qui fait généralement peu parler d’elle – sont pleins à craquer dès 9 heures du matin : des journalistes de toute l’Europe, des gendarmes, des hommes politiques, des Juifs venus de Strasbourg ou d’ailleurs (dont certains ont des parents enterrés à Sarre-Union), des rabbins, des responsables religieux catholiques, musulmans, protestants…

Tous veulent voir de leurs propres yeux l’état désolant de ce cimetière aménagé en 1780, sis un peu à l’écart des habitations et bordé par une rivière.

Un lieu paisible et verdoyant où devraient reposer en paix des générations de Juifs des villages d’Alsace Bossue, nom donné à ce coin d’Alsace qui touche la Lorraine. Tous sont abasourdis par ce qu’ils voient.

La sénatrice Fabienne Keller et Thierry Roos, un administrateur du consistoire israélite du Bas-Rhin (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

La sénatrice Fabienne Keller et Thierry Roos, un administrateur du consistoire israélite du Bas-Rhin (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

La sénatrice Fabienne Keller, ancienne maire de Strasbourg, parcourt les yeux humides et silencieuse les travées du cimetière en compagnie de Thierry Roos, un administrateur du consistoire israélite du Bas-Rhin.

Le rabbin strasbourgeois Carl-Mikaël Lejdström, pétrifié, contemple longuement le triste spectacle.

« J’ai célébré le dernier enterrement qui s’est déroulé ici, la veille de Roch Hashana dernier. Il s’agissait d’une femme qui avait grandi à Sarre-Union avant de passer sa vie dans le sud de la France. Elle voulait être enterrée dans le cimetière de ses ancêtres. Je ne sais pas quoi dire. Il n’ont pas détruit cinq ou dix tombes. Ils en ont saccagé plus de 250 tombes. Ils ont ‘travaillé’ d’une façon très systématique. Il y a là un acharnement, une méchanceté que je n’arrive pas à comprendre. »

Une bonne moitié des tombes du cimetière ont été renversées, détériorées, brisées. Le monument dédié aux victimes de la déportation, située à l’entrée du lieu, a été pulvérisé.

Des caveaux ont été ouverts – mais il n’a pas été porté atteinte aux défunts, de même que l’on ne relève pas d’inscriptions sur les tombes. Il s’agit de la plus importante profanation d’un cimetière juif commise en Alsace depuis longtemps.

Les profanations de cimetières ont été nombreuses dans la région ces dernières décennies – celui de Sarre-Union, par exemple, a déjà été profané (moins sérieusement) en 1988 et en 2001.

Si on compte tant de profanations de cimetières juifs dans la région, ce n’est pas parce que les habitants sont plus antisémites qu’ailleurs, c’est tout simplement parce qu’il y a des cimetières juifs éparpillés dans un grand nombre de villages, une conséquence de mille ans de présence juive.

Sacha Reingewirtz, président national de l’Union des étudiants juifs de France (UEJF), est lui aussi présent.

« La famille de ma mère est originaire de la région et j’ai grandi dans un milieu juif très attaché à la France. C’est vraiment triste de voir que certains veulent déraciner cette mémoire, » confie-t-il.

Il fait remarquer qu’à Sarre-Union, le Front national est très fort – Marine Le Pen a rassemblé 29 % des suffrages en 2012.

Sacha Reingewirtz présent lors de la cérémonie à Sarre-Union (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

« Cette profanation vient hélas rappeler que l’antisémitisme a plusieurs facettes aujourd’hui : à côté de l’islamisme radical, il existe toujours un vieil antisémitisme d’extrême droite. Et des gens comme Soral et Dieudonné permettent à tous ces antisémites de converger. »

Pour lui, le déplacement du président est « un signe fort » très positif adressé aux écoliers et aux jeunes.

A son arrivée, François Hollande a visité le cimetière dévasté en compagnie d’élus locaux, du ministre de l’Intérieur Bernard Cazneuve, des présidents du Sénat et de l’Assemblée nationale, de l’ambassadeur d’Israël, du grand rabbin du Bas-Rhin René Gutman et du président du consistoire central Joël Mergui. A son arrivée sur l’estrade, il a été applaudi par le public.

Réveiller la société

« En dégradant la stèle commémorative des victimes juives déportées de Sarre-Union, ces cinq jeunes n’ont sans doute pas eu le temps d’y lire que parmi elles, figurait Jacqueline Wolff, âgée à peine de 18 ans, et qui aurait pu avoir leur âge. » C’est par ces mots que le grand rabbin Gutman a commencé son discours.

Il a dénoncé cet « acharnement sur autant de tombes qui a quelque chose de sacral et de surnaturel », qui offense « l’homme en tant qu’homme ».

René Gutman a insisté longuement sur le lien étroit qui unit la France et les Français juifs. « La France a besoin de nous, comme nous avons besoin d’elle, parce que sans elle, nous ne serions pas ce que nous sommes. »

Ensuite, Joël Mergui a remercié François Hollande pour sa venue et pour les efforts accomplis pour protéger la communauté juive attaquée et menacée.

« En entrant dans ce cimetière, j’ai éprouvé, comme vous tous, une douleur profonde. Depuis quelques mois, quelques années, nous ressentons qu’il est dur de vivre en paix en tant que Juif en France. En entrant dans ce cimetière, on prend conscience qu’il est aussi difficile de reposer en paix dans notre pays », a déclaré, très ému, le président du consistoire central.

François Hollande, le grand rabbin Gutman et Joel Mergui (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

François Hollande, le grand rabbin Gutman et Joel Mergui (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

Il a dit ne pas vouloir « entendre que parce qu’on est jeune, on a le droit d’être inconscient. Comment peut-on croire qu’ils ne savaient pas qu’il s’agissait d’un cimetière juif ? »

Pour Joël Mergui, « Il est important, à un moment où l’islamisme radical en France et en Europeà veut déstabiliser nos sociétés, que nous n’oublions pas qu’il y a 25 ans, nous nous sommes tous levés quand un cimetière a été profané à Carpentras. »

Il a appelé à « un réveil de toute notre société » et conclu par ces mots : « J’en ai assez de traverser la France et de rendre visite à nos communautés pour me recueillir. »

François Hollande s’est exprimé pendant près d’un quart d’heure.

Il a souligné la gravité des actes commis à Sarre-Union. « S’attaquer à un cimetière, a-t-il affirmé, ce n’est pas seulement s’en prendre aux morts, mais aussi aux vivants. Profaner, c’est insulter toutes les religions et souiller la République. »

Un plan de lutte contre l’antisémitisme

Dans un contexte marqué par les attaques du mois de janvier et par les appels répétés de Netanyahu aux Juifs de France (leur demandant de s’installer en Israël), le président de la République a tenu à dire, à nouveau ; que le pays des Juifs de France était
« naturellement » la France. Il a assuré que la protection renforcée continuerait.

« La République vous défendra de toutes ses forces, car à travers vous, c’est elle qui est visée. »

Il a évoqué, sans trop de détails, un plan qui sera présenté bientôt pour lutter contre l’antisémitisme et le racisme. Le plan comportera quatre volets : les sanctions, l’éducation, la transmission des valeurs et la lutte contre les « messages de haine » en particulier sur Internet.

Pendant le discours de François Hollande, le maire de la commune, Marc Séné (UMP), a eu un léger malaise. Le docteur Joël Mergui s’est levé pour s’assurer qu’il allait bien. L’anecdote est révélatrice.

Le maire de Sarre-Union Marc Séné et le président du Crif Alsace (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

Le maire de Sarre-Union Marc Séné et le président du Crif Alsace Pierre Levy (Crédit : Nathan Kretz/Times of Israel)

Un maire d’une commune de 3 000 habitants ne s’attend pas à devoir faire face, en deux jours (la profanation perpétrée jeudi a été découverte dimanche), a tant d’attention portée sur sa ville, tant de pression médiatique, tant de présence policière et, last but not least à une visite du chef de l’Etat. Il y a en effet de quoi être chamboulé.

« Cette cérémonie prouve une volonté de l’Etat », se félicite Judah Toledano. médecin généraliste à Strasbourg. Il a fermé son cabinet pour venir à Sarre-Union, « parce que je suis Juif et parce que je suis citoyen de ce pays ».

« Tout mon corps bout quand je vois qu’on ne peut même pas laisser les morts tranquilles. Au Maroc, mon pays natal, même les antisémites les plus virulents avaient un grand respect, de type religieux, pour les morts, » souligne-t-il.

Mardi également, près de 400 lycéens du lycée Georges-Imbert de Sarre-Union (le lycée où étudiaient certains des suspects) ont défilé dans les rues de Sarre-Union pour témoigner de leur indignation après la profanation du cimetière juif. Ils ont observé deux minutes de silence devant l’ancienne synagogue.

Les cinq suspects, tous mineurs, sont domiciliés à Sarre-Union ou dans les villages voisins. Ils ont été identifiés après que le plus jeune d’entre eux se soit présenté à la gendarmerie pour avouer.

Aucun d’eux n’a d’antécédents judiciaires ni de liens connus avec les milieux d’extrême droite. Ils se sont défendus de toute intention antisémite et ont affirmé aux enquêteurs qu’ils pensaient que le cimetière était « abandonné ».

Les jeunes sarre-unionnais rencontrés qui connaissent les suspects sont en colère contre eux : « C’est une honte, un manque total de respect pour les Juifs et pour Sarre-Union. » Ils confirment que ce sont des « jeunes ordinaires ». Mais aucun d’eux ne croit qu’ils pouvaient ignorer que le cimetière était un cimetière juif, nullement abandonné.