NEW YORK — Sur la liste des choses à faire de Rebecca T. Stern lorsqu’elle est retournée sur son campus, cet automne, figuraient la révision de son emploi du temps, l’achat de fournitures scolaires de dernière minute et la lecture de la page Facebook de l’organisation SJP (Students for Justice in Palestine).

En tant que présidente d’un groupe de défense pro-israélien appelé TorchPAC, cette étudiante en communication à l’université de New York (NYU) a à coeur d’observer quelle rhétorique est employée dans ce groupe et si son club doit y répondre. Une publication lui saute aux yeux : la présentation d’un « guide de désorientation pour l’université d’entreprise ».

Ce document de 68 pages, qui se présente de prime abord en format PDF, mentionne Israël à 55 reprises, plus que les mots « alt-right », « fascisme » et « suprémacisme blanc » réunis. Il qualifie également Israël d’état « suprémaciste blanc ».

Rebecca T. Stern et des membres de TorchPAC. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

Rebecca T. Stern et des membres de TorchPAC. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

« C’était [un document] très secret. Comme il critique très fortement l’université, les gens ne veulent pas que l’administration tombe dessus », dit la jeune fille assise devant un thé à la table d’un café voisin.

Bienvenue au semestre d’automne.

Le guide a été diffusé sur d’autres campus du pays, notamment à la Tufts University et à l’Université de l’Illinois Urbana-Champaign (UIUC). Le guide du Tufts définit le mouvement du Hillel de l’université comme « une organisation qui soutient un état suprématiste blanc », en octroyant donc à la principale organisation juive du campus un statut de paria. Et à l’UIUC, lorsque le groupe SPJ a fait la promotion d’une manifestation intitulée « Ecrasons le fascisme : la résistance radicale au suprémacisme blanc », il a annoncé qu’il n’y « avait pas de place à l’UIUC pour les fascistes, les suprémacistes blancs ou les sionistes ».

‘Israel 101,’ un événement parrainé par TorchPAC, un groupe de dfense d'Israël à l'université de New York. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

‘Israel 101,’ un événement parrainé par TorchPAC, un groupe de défense d’Israël à l’université de New York. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

Le printemps dernier, la Brandeis University a révélé les résultats d’une étude réalisée auprès de 3 199 étudiants et jeunes diplômés juifs dans 100 universités de tous les Etats-Unis. Un quart avait confié avoir été blâmé pour des actions survenues en Israël. Presque 75 % du panel avaient affirmé avoir été exposés à au moins un propos antisémite au cours de l’année précédente.

Alors que l’année universitaire vient de débuter, les étudiants de tous les Etats-Unis doivent affronter l’hostilité de l’alt-right et des néo-nazis. Des affiches faisant la promotion d’un groupe de suprémacistes blancs appelé Identity Evropa ont été collées au mur dans des écoles aussi diversement situées au niveau géographique que l’Arizona State University et la NYU. L’extrême-gauche, telle qu’elle apparaît dans le guide de la désorientation, utilise des tactiques similaires.

Au vu d’un environnement en proie à de plus en plus de tensions sur les campus, il peut être difficile pour les étudiants d’afficher leur amour tenace pour Israël, qui est aussi parfois compliqué. Certains rejoignent StandWithUs, d’autres J Street. Certains s’investissent profondément dans Hillel, tandis que d’autres encore préfèrent se tenir à l’écart des associations.

Pour Stern, qui a grandi aux abords de Baltimore, dans le Maryland, l’arrivée sur le tarmac de l’aéroport Ben Gourion a été une révélation. C’était il y a sept ans et ses parents l’avaient emmenée passer deux semaines en Israël pour fêter sa bat mitzvah.

« Tout le monde m’avait dit : ‘Quand tu descendras de l’avion, tu te sentiras chez toi’. J’étais très sceptique. Cela me paraissait trop », dit-elle. « Et ça s’est passé exactement comme on me l’avait dit. Ils avaient raison. J’ai senti que j’étais chez moi. J’ai pleuré avant de partir. C’était vraiment émouvant ».

Les membres de TorchPAC. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

Les membres de TorchPAC. (Autorisation : Rebecca T. Stern)

Cette nouvelle réalité sur les campus, combinée à son amour de la politique, l’a menée à s’investir auprès de TorchPAC lors de son entrée à l’université de New York. Selon la page Facebook du groupe, ses dirigeants organisent des rencontres avec les membres du Congrès, soutiennent l’élection de candidats pro-israéliens au Congrès et font de la sensibilisation auprès des autres leaders de groupes universitaires.

Les membres sont issus de tout le spectre politique, dit Stern.

« Nous sommes un forum ouvert à tous sur le campus. Nous avons des étudiants de droite et de gauche. Nous voulons sensibiliser les gens sur cette question et trouver des terrains d’entente », ajoute-t-elle.

Cacher son jeu

La majorité des nouveaux étudiants tombent quelque part au milieu de l’échiquier politique à leur arrivée sur le campus. Cela a été certainement le cas de Sloan Silberman.

Aujourd’hui en dernière année au Bard College au fin fond de l’état de New York, Silberman a grandi à Lexington, dans le Massachusetts. Il n’a jamais ressenti l’obligation d’expliquer les raisons de son soutien à Israël. Il en a simplement fait part. Puis une nouvelle année a commencé.

C’était peu après la guerre de 2014 à Gaza. Silberman se souvient d’être entré dans le centre réservé aux étudiants. Deux femmes se sont assises derrière un bureau, collectant des fonds de secours pour des Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. Elles lui ont demandé un don.

« J’ai dit : ‘Non. Ce n’est pas quelque chose que j’ai envie de soutenir’. Et nous sommes entrés dans une querelle très vive au sujet des causes à la racine de tout cela et jamais je ne me suis senti aussi éloigné de quelqu’un », raconte-t-il.

Sloan Silberman, élève de dernière année au Bard College, en Israël. (Crédit : Sloan Silberman)

Sloan Silberman, élève de dernière année au Bard College, en Israël. (Crédit : Sloan Silberman)

Depuis cet épisode, son soutien et son amour pour le pays n’ont fait que croître, en partie en raison de l’environnement sur le campus et en partie à cause du temps considérable qu’il a passé en Israël. Il y est resté plusieurs semaines à chaque fois et il a participé à un stage. Il prévoit de faire son alyah après ses études.

Toutefois, Silberman préfère majoritairement taire son attachement pour l’Etat juif.

« Globalement, je me sens plus à l’aise de ne pas en parler. Mon opinion n’est pas populaire ici. Je suis un partisan affirmé d’Israël quand c’est nécessaire, mais le campus prétend se montrer très intellectuel et le sujet émerge davantage que cela ne devrait être le cas, selon moi. L’agenda libéral tel qu’il est sur les campus, les clubs et les organisations font souvent des commentaires négatifs sur Israël et les implantations, » explique-t-il.

Intersectionnalité

Hen Mazzig, qui vit à Tel Aviv, comprend très exactement ce que veut dire Silberman. Il s’est rendu sur presque 300 campus d’Amérique du nord l’année dernière pour parler d’Israël.

Il a été sidéré par la manière dont les étudiants qui soutiennent Israël sont ostracisés et attaqués.

Hen Mazzig, qui habite Tel Aviv, s'est rendu sur presque 300 campus l'année dernière pour parler d'Israël (Autorisation)

Hen Mazzig, qui habite Tel Aviv, s’est rendu sur presque 300 campus l’année dernière pour parler d’Israël (Autorisation)

« Ce que je constate avec les étudiants juifs, c’est que vous ne pouvez plus être simplement juif. Etre Juif sur les campus, cela signifie qu’il faut que vous preniez position sur Israël. Je constate que les groupes LGBTQ, Black Lives Matter, le féminisme – toutes ces problématiques de la gauche qui se qualifient elles-mêmes de problématiques inclusives – ne le sont pas autant qu’elles le prétendent », estime Mazzig.

« On veut que les étudiants juifs choisissent et se prononcent clairement pour ou contre Israël et s’ils sont pour, alors on veut pas d’eux. Cela brise le coeur d’entendre parler ces étudiants et parfois, je ne sais pas quoi leur dire », poursuit-il.

Et en effet, il est banal sur les campus que les étudiants juifs entendent que la présence israélienne en Cisjordanie et à Gaza est directement responsable de nombreuses injustices sociales, notamment les fusillades policières contre des Afro-américains et l’islamophobie, dit le professeur Jarrod Tanny, professeur-adjoint et spécialiste éminent en histoire juive au département d’Histoire de l’Université de Caroline du nord Wilmington.

Il est dit aux étudiants que seul l’effacement d’Israël permettra aux communautés marginalisées de réaliser l’égalité.

« Ces étudiants qui professent leur amour pour Israël – l’idée qui l’a fait naître, ses plages, sa gastronomie, quoi que ce soit – se voient répondre avec des termes au vitriol qu’il n’y a pas de place pour eux. Ils sont boycottés, rabaissés et ostracisés », explique Tanny. « C’est antisémite de soumettre les étudiants juifs à cet examen de passage d’Israël. L’idée que vous ne pouvez pas être favorable aux droits des gays parce que vous soutenez Israël, que vous ne pouvez pas être favorable aux droits des femmes parce que vous soutenez Israël ? C’est absurde ».

Adah Forer est en première année à l’université de Californie Berkeley. Née en Israël, Forer s’est installée en Californie à l’âge de neuf ans. Alors que la plus grande partie de sa famille se trouve encore au sein de l’Etat juif, le pays « a toujours fait partie de moi ».

Adah Forer, de l'université de Californie de Berkeley, lors d'une contre-manifestation durant un événement anti-israélien (Autorisation)

Adah Forer, de l’université de Californie de Berkeley, lors d’une contre-manifestation durant un événement anti-israélien (Autorisation)

Mais ce n’est pas la raison pour laquelle elle s’est impliquée auprès de Tikvah, une organisation unique à Berkeley, qui oeuvre à éduquer les étudiants sur le sionisme. L’année dernière, elle est devenue un membre Emerson au sein de StandWithUs en partie à cause de son expérience sur le campus.

L’une des motivations de son implication a été le rejet que Tanny a décrit.

« Si on tente de parler avec le syndicat des étudiants noirs ou latinos – et même avec les groupes anti-Trump – le sujet d’Israël sera toujours abordé même s’ils n’y connaissent rien. Cela empêche beaucoup d’étudiants juifs de s’impliquer. Un grand nombre d’étudiants appartenant à la communauté juive ne veulent pas prendre partie, ils ne veulent pas être Juifs de manière visible ou soutenir Israël », déplore-t-elle.

La première règle du soutien d’Israël

Pour certains étudiants, la première règle, lorsque l’on est pro-Israël, c’est de ne pas qualifier ce positionnement… de pro-israélien.

« Je pense que ‘pro-Israël’ est un terme un peu difficile. On est dans le noir et le blanc, comme le sionisme ou l’anti-sionisme. Le problème, c’est que la question se réduit dorénavant à de simples mots. Israël est un terme à la mode. Le sionisme est un terme à la mode. La Palestine est un terme à la mode. Alors sur des campus d’universités libérales, si vous utilisez ces mots, vous êtes une cible », explique Sonya Levine, qui vient d’être diplômée à la Wesleyan University.

Adah Forer, de l'université de Californie-Berkeley, montre aux étudiants ce qu'était "l'intifada aux couteaux" et pourquoi les checkpoints ont un rôle important dans la sécurité d'Israël (Autorisation)

Adah Forer, de l’université de Californie-Berkeley, montre aux étudiants ce qu’était « l’intifada aux couteaux » et pourquoi les checkpoints ont un rôle important dans la sécurité d’Israël (Autorisation)

Il y a 30 % d’étudiants juifs à l’université Wesleyan. La branche du groupe Hillel y a été l’une des premières à se déclarer « Hillel ouverte », et elle est considérée comme pluraliste.

Levine a fréquenté un externat hébreu lorsqu’elle était collégienne, elle est allée au Camp Ramah et elle a passé six semaines en Israël avec le camp. Elle a beaucoup réfléchi sur ce que signifie le terme « pro-Israël ». Pour elle, soutenir Israël sur le campus implique d’être en mesure de critiquer le pays, tout comme elle le fait avec les Etats-Unis.

Pour d’autres, être pro-Israël implique de soutenir les communautés juives de la Diaspora. Et pour certains, cela veut dire également critiquer les leaders israéliens et ses politiques, ou oeuvrer en faveur d’une société partagée au sein de laquelle Israéliens et Palestiniens sont traités à égalité, avec des opportunités semblables offertes.

« La raison pour laquelle nous critiquons Israël, c’est qu’Israël nous est cher. Je ressens le devoir de défendre le pays. En tant que Juive, la majorité des gens vont me demander : ‘Que pensez-vous d’Israël ?’ et je ne trouve pas que c’est injuste que les gens me posent la question parce que je me sens impliquée », dit Levine.

S’impliquer est essentiel, reconnaît elle aussi Stern de TorchPAC.

Au cours du temps passé à l’université de New York, Stern déclare que – malgré des éléments comme le guide de la désorientation – elle ne s’est jamais sentie dans un état d’insécurité ou obligée de s’abstenir d’exprimer son identité juive ou ses points de vue pro-israéliens. Au contraire, Stern affirme que la majorité des autres étudiants s’intéressent aux cultures et aux religions qui ne sont pas les leurs.

« C’est important que les gens sachent que la communauté juive est forte ici », ajoute Stern. « On ne voit pas vraiment cela dans les informations. Il y a des problèmes mais nous sommes des individus forts et nous savons lutter contre les problèmes quand ils se présentent ».