JTA — Tandis que les principaux dirigeants de la communauté juive russe ont fortement soutenu, à Moscou, les actions israéliennes lors des affrontements contre les Palestiniens sur la question du mont du Temple de Jérusalem, la petite communauté juive de Tchétchénie a rompu les rangs et condamné les « provocations » de l’Etat juif à l’encontre des musulmans dans la ville sainte.

C’est tout du moins l’histoire rapportée par les médias nationaux et locaux en Tchétchénie, notamment par la station de radio l’Echo de Moscou et Tchétchénie Aujourd’hui – le site d’information le plus populaire dans cette république russe à majorité musulmane.

Un seul problème toutefois avec cette information : La Tchétchénie ne possède apparemment aucune communauté juive organisée et selon certains Juifs qui sont nés dans le pays, le nombre de Juifs vivant là-bas est dorénavant proche de zéro.

Ces informations portant sur le positionnement adopté par les Juifs tchétchènes sur la question de Jérusalem – où la police et les Palestiniens s’étaient affrontés le jeudi 20 juillet au soir et le lendemain suite à la décision d’Israël d’installer des détecteurs de métaux à l’entrée du complexe du mont du Temple, près de la mosquée Al-Aqsa – ont été extraites d’un message filmé publié mardi dernier par un homme répondant au nom de Mosei Yunayev.

Affirmant s’exprimer au nom de la communauté juive de Tchétchénie, il s’est placé aux côtés du président tchétchène Ramzan Kadyrov pour condamner les actions entreprises par Israël au mont du Temple, où se trouve la mosquée. Les Juifs de Tchétchénie, a expliqué Yunayev, « soutiennent de tout leur coeur » les reproches aux mots tranchants formulés par Kadyrov en direction d’Israël.

« Cela n’a aucun sens, je doute du fait qu’il y ait encore un seul Juif en Tchétchénie sans même parler d’une communauté juive organisée », a déclaré Tamara Rafailova Kahlon, une Israélienne née dans la capitale tchétchène de Grozny à JTA.

Son père, Rafoi Rafailov, dirige une association de Juifs tchétchènes dans la ville de Pyatigorsk, à un peu moins de 250 kilomètres de Grozny, dans le district fédéral du Caucase du nord. « Ils sont tous partis, je ne sais pas au nom de qui cet homme s’exprime », a-t-elle ajouté.

Des fidèles musulmans protestent contre les détecteurs de métaux mis en place à l'entrée du mont du Temple après un attentat, le 16 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Des fidèles musulmans protestent contre les détecteurs de métaux mis en place à l’entrée du mont du Temple après un attentat, le 16 juillet 2017. (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Le 15 juillet, Kadyrov avait appelé les précautions sécuritaires renforcées sur le mont du Temple – où, le jour précédent, trois terroristes Israéliens arabes avaient tué des policiers avant d’être abattus par la police – « une provocation délibérée pour fomenter des émeutes ». Il avait qualifié de « violente » la détention par Israël du grand mufti de Jérusalem, appelé à subir un interrogatoire après qu’il a recommandé aux fidèles d’ignorer la fermeture temporaire du complexe immédiatement après l’attentat.

En réponse à la fusillade, Israël avait, pour la toute première fois, installé des détecteurs de métaux aux portes menant au complexe Haram al Sharif, sur lequel se tient la mosquée Al-Aqsa. Des milliers de soldats avaient été déployés le vendredi suite aux émeutes. Trois Palestiniens étaient morts durant les affrontements.

Ces contrôles de sécurité ont représenté une « provocation qui invite à la résistance », avait estimé Kadyrov.

Une vue de la mosquée Akhmad Kadyrov, connue sous le nom de "coeur de la Tchétchénie" à Grozny, dans la capitale de la république russe. (Crédit : STR/AFP/Getty Images, via JTA)

Une vue de la mosquée Akhmad Kadyrov, connue sous le nom de « coeur de la Tchétchénie » à Grozny, dans la capitale de la république russe. (Crédit : STR/AFP/Getty Images, via JTA)

Le soutien de Yunayev à la condamnation de Kadyrov a reçu une exposition considérable dans les médias tchétchènes et dans les publications russophones. Mais les Juifs russophones, dont les chefs communautaires, les journalistes et les immigrants venus de Tchétchénie, ont rejeté et tourné en ridicule les propos de Yunayev s’enorgueillant de représenter une communauté juive qui, ont-ils dit, n’existe pas.

Dans une interview accordée à Tchétchénie Aujourd’hui, Yunayev a rejeté ces affirmations.

« Ceux qui clament qu’il n’y a pas de Juifs en Tchétchénie sont loin d’être des Juifs », a-t-il dit. Et il a présenté ses attributions : « J’ai été envoyé à la république tchétchène par le Conseil des anciens de la communauté juive pour restaurer cette dernière dans la région. Seuls les vrais croyants savent combien mes convictions sont justes ».

Former Chechen rebel and current head of the Chechen Republic Ramzan Kadyrov (photo credit: CC-BY-Government.RU/Russian Federation)

Ramzan Kadyrov, président de la Tchétchénie, en décembre 2011. (Crédit : CC-BY-Government.RU/Russian Federation)

JTA n’a pas été en mesure de confirmer l’existence d’une organisation de ce nom. Sa seule présence en ligne a pour origine la mention faite par Yunayev dans l’article de Tchétchénie Aujourd’hui. A d’autres moments, Yunayev se présente lui-même comme membre du Congrès des juifs du district fédéral caucasien du nord, association également impossible à retracer.

Le rabbin Boruch Gorin, une personnalité importante de la Fédération des communautés juives de Russie, a indiqué à JTA qu’il ne connaissait ni ce groupe, ni aucune autre communauté juive organisée active en Tchétchénie.

Le rabbin Boruch Gorin est l'éditeur de Knizhniki, une maison d'édition basée à Moscou qui travaille à traduire du yiddish vers le russe (Crédit : autorisation)

Le rabbin Boruch Gorin est l’éditeur de Knizhniki, une maison d’édition basée à Moscou qui travaille à traduire du yiddish vers le russe (Crédit : autorisation)

« La Tchétchénie est particulière en cela car qu’il n’y a pas de communauté juive, il n’y a pas de Juifs là-bas », a-t-il dit au site Open Russia jeudi. « Ni à Grozny, ni ailleurs. Peut-être y a-t-il quelques individus mais il n’y a plus de communauté sociale de Juifs ethniques depuis les guerres tchétchènes » des années 1990 et 2000.

Des milliers sont morts dans les deux guerres durant lesquelles Moscou avait cherché à réprimer une rébellion musulmane en Tchétchénie.

« Toute déclaration émanant d’une communauté juive tchétchène est une fabrication », a indiqué Gorin.

La Tchétchénie avait une population juive dans le passé. Grozny a possédé une synagogue ashkénaze du 19ème siècle, transformée en école de musique en 1937 puis détruite pendant la première guerre tchétchène en 1994-1996.

Mais aujourd’hui, « la Tchétchénie n’a plus de Juifs », selon le site internet Gorskie, site officiel de la communauté des Juifs des montagnes, qui vivent depuis des siècles dans le Caucase.

« Après avoir interrogé plusieurs douzaines de personnes en liaison avec la communauté juive de Russie ainsi que des représentants éminents de la communauté des Juifs des montagnes, il est apparu clairement qu’il n’y a plus de Juifs en Tchétchénie et qu’il n’existe donc aucune communauté juive tchétchène », ont écrit les rédacteurs de Gorskie, un site affilié à STMEGI, l’organisation cadre des communautés des Juifs des montagnes.

Les leaders de la communauté juive russe et de la communauté des Juifs des montagnes ne sont guère familiers de « cet homme qui dit s’appeler Yunayev », a fait savoir Gorskie.

Les Juifs des montagnes pensent que les « protestations contre l’utilisation des détecteurs de métaux n’ont rien à voir avec une entrave aux droits religieux. Ceux qui s’opposent à cette mesure de sécurité élémentaire pourraient bien être perçus comme des collaborateurs du terrorisme », ont également écrit les rédacteurs de Gorskie.

‘Les autorités tchétchènes ont réussi à trouver deux juifs pour l’ouverture de la synagogue mais les deux ont refusé d’y participer’

Tandis que l’existence d’une communauté juive en Tchétchénie pose question, il y a peu de doute sur la présence, là-bas, de l’homme qui affirme s’exprimer au nom de la communauté. Au début de l’année, Yunayev a établi une présence sur les réseaux sociaux, apparaissant en train de serrer la main et d’embrasser des responsables tchétchènes variés, notamment « notre vice-Premier ministre aux Affaires du Caucase du nord tenu en si haute estime », comme il avait décrit le politicien tchétchène Baysultanov Hasaevich.

« La gentillesse de cet homme n’a pas oublié la communauté juive de la république tchétchène », avait écrit Yunayev concernant le responsable. « Nous voulons exprimer notre profonde gratitude au nom de notre communauté pour l’aide que vous nous avez toujours fournie et nous sommes prêts à en témoigner devant notre communauté et tous ceux qui vivent dans notre beau district ! Dieu Tout-Puissant vous bénisse, vous et votre famille ! »

Certains journalistes éminents du Caucase se sont montrés moins sceptiques que ses coreligionnaires face aux affirmations et au titre de Yunayev. Au mois de mars, le correspondant régional de l’agence de presse RIA, Mukhtar Amirov, s’est référé à Yunayev comme « président du Conseil des communautés juives de la république tchétchène », notant que lui et Yunayev étaient originaires du village tchétchène de Dorgeli.

La rareté des Juifs en Tchétchénie n’avait pas empêché le bureau de Kadyrov d’annoncer l’ouverture d’une synagogue à Grozny en 2013. Cette annonce avait entraîné quelques perplexités, comme cela avait été le cas pour le politicien et journaliste russe Vadim Beriashvili, qui avait déclaré à l’époque qu’il doutait de l’existence d’une communauté juive susceptible d’utiliser la synagogue.

« Les autorités tchétchènes ont réussi à trouver deux juifs pour l’ouverture de la synagogue mais les deux ont refusé de participer », avait-il fait savoir en 2013. « On peut en deviner les raisons ».