Il se fait appeler « César » mais vit incognito aux yeux de tous, sauf de ceux qui l’ont exfiltré hors de Syrie et d’enquêteurs internationaux.

Pendant deux ans, ce photographe aux ordres du régime dit avoir accumulé des milliers de photos de tortures qui ont fait de la Syrie un « pays de la mort ».

Objectif : la préparation d’un dossier à charge contre Bashar el-Assad et d’autres responsables syriens pour « crimes contre l’humanité » devant un tribunal pénal international, à l’image de ce qui s’est passé pour l’ex-président libérien Charles Taylor, condamné à 50 ans de prison pour son rôle sanglant pendant la guerre civile en Sierra Leone ou pour l’ex-président serbe Slobodan Milosevic, condamné pour génocide.

« Pendant deux ans, César a travaillé dans une unité de documentation de la police militaire. Le régime a fait de lui le photographe de l’un des pires crimes contre l’humanité », assure Hassan Shalabi, un des artisans de l’exfiltration de « César » en juillet dernier, et membre d’un réseau qui a organisé sa fuite.

Lors d’une conférence de presse jeudi soir à l’Institut du monde arabe (IMA) à Paris, en présence notamment de David Crane – ancien procureur général du Tribunal spécial pour la Sierra Leone et aujourd’hui l’un des trois principaux enquêteurs d’un rapport sur la torture en Syrie révélé en janvier -, le retournement de « César » a été détaillé.

« A l’origine, notre réseau de militants est entré en contact avec des responsables syriens qui souhaitaient, sans le pouvoir, servir la révolution et révéler les crimes du régime », a raconté M. Shalabi, co-fondateur du Mouvement national syrien.

‘Des chaînes de production de la mort’

« Très tôt, nous avons établi un contact avec César qui travaillait à Damas (…). Plus tard, face à l’horreur, il a cherché à s’enfuir mais nous l’avons convaincu de rester à son poste » pour qu’il continue de faire parvenir ses photos, a poursuivi Imadeddine Rashid, qui a aussi participé à l’exfiltration de l’agent de la police militaire du régime Assad.

« Deux années durant, il a transmis son travail dans les hôpitaux où s’entassaient les corps des morts sous la torture jusqu’au moment où des soupçons ont commencé à peser sur lui. Nous avons alors organisé sa fuite durant l’été 2013 grâce à une mise en scène où on l’avait fait porter pour mort aux yeux du régime et organisé de fausses obsèques », a-t-il ajouté.

Pour la première fois, plusieurs photos provenant d’une carte-mémoire emportée par « César » dans sa fuite, d’une cruauté insoutenable, ont été projetées jeudi à un public rassemblé à l’IMA.

Ecrit en anglais en lettres couleur sang, et intitulé « Assad’s secret massacres » (les massacres secrets d’Assad), le photoreportage est destiné aux instances internationales dont l’ONU, pour instruire un dossier sur la responsabilité du régime dans des « tortures de masse ».

On y voit des yeux arrachés, des gens battus avec des lésions sur le dos ou le ventre, des corps décharnés et aussi une photo montrant une centaine de cadavres gisant dans un hangar, au milieu de sacs de plastique devant servir à les enterrer.

Damas a qualifié le rapport de « 1 100 pages documentées » des enquêteurs internationaux de « politique ». Mais pour M. Crane, les photos l’accompagnant « n’ont pu être falsifiées ».

« Ce que nous voyons là, ce sont des chaînes de production de la mort », a lancé Oussama Chourbaji, membre du Comité des détenus et disparus (SAMOD), pour qui Damas et ses environs comptent « 24 centres de tortures et deux hôpitaux où les corps reposent ensuite ».

‘D’autres Césars toujours en Syrie’

« Avec des experts médico-légaux (…) nous avons examiné six mille photos » sur les 55.000 de la carte-mémoire de « César » et « croyez-moi c’est vraiment horrible », a affirmé M. Crane.

« Nous sommes persuadés que 11 000 personnes ont subi des tortures », puis ont été exécutées « d’une manière que nous n’avions pas vue depuis (le camp d’extermination d’)Auschwitz », a lancé le juriste et universitaire américain.

Si le rapport repose essentiellement sur le témoignage d’un seul photographe dont on continue de tout ignorer – mais qui a rencontré, outre les anciens procureurs internationaux, la Commission d’enquête de l’ONU sur les violations des droits de l’Homme en Syrie – « il existe d’autres Césars » qui continuent de travailler dans le pays, assure M. Chourbaji.

Concernant les meurtres commis par les extrémistes islamistes combattant le régime, les participants à la conférence ne les ont pas éludés mais ont rendu le président Bachar al-Assad responsable de leur apparition sur le sol syrien, en « excitant les démons du radicalisme ».

« Le radicalisme (islamiste) est né de la situation sur le terrain et n’a rien à voir avec la Syrie qui a derrière elle 10 000 ans de culture et de civilisation », a lancé M. Rashid.

Aujourd’hui, c’est « la saison de la mort en Syrie sous toutes ses formes », a conclu Mustapha Khalifé, ancien détenu torturé dans les prisons de Hafez al-Assad, le père du président actuel.

Il n’existe pas de chiffres exacts, mais les organisations de défense des droits de l’Homme évoquent des milliers de prisonniers et de disparus en Syrie.

L’Observatoire syrien des droits de l’homme (OSDH), une ONG en pointe dans le conflit syrien, évoque 17 000 disparus dont le sort reste inconnu et des « dizaines de milliers » de détenus toujours dans les prisons du régime.