La traque des frères Kouachi est entrée vendredi dans sa phase finale, les forces d’élite encerclant les deux jihadistes français accusés du massacre de douze personnes au journal Charlie Hebdo et qui sont retranchés avec un otage dans une imprimerie près de Paris.

Après trois jours d’une vaste chasse à l’homme, cette opération des unités d’élite de la gendarmerie a débuté peu avant 08H00 GMT à Dammartin-en-Goële, à une quarantaine de km au nord-est de Paris. L’attaque aux cris d' »Allah Akbar » mercredi, la plus meurtrière en France depuis un demi siècle, a provoqué une onde de choc dans le monde entier.

Le ministère de l’Intérieur a appelé la population de cette commune de 8.000 habitants située à une vingtaine de km de l’aéroport international de Roissy à rester chez elle. « Les enfants sont confinés et sécurisés dans les écoles », a précisé le ministère. A Roissy, certains vols à l’atterrissage accusaient un léger retard.

Rues désertes, rideaux de fer des commerces abaissés, accès routiers coupés par les forces de l’ordre, Dammartin était une ville morte en état de siège plongée dans la brume. Les chaînes de télévision en continue suivaient en direct l’intervention des forces lourdement armées.

– Sniper sur les toits –

« Nous avons des snipers sur le toit du dépôt », a expliqué Marcel Bayeul, responsable syndical dans une entreprise toute proche.

« Ma fille travaille chez le traiteur, dans la zone où sont cachés les terroristes. La société où elle travaille est protégée par le GIGN (unités d »élite de la gendarmerie). Ils leur ont dit d’éteindre les lumières et de se calfeutrer », a expliqué une femme de 60 ans à l’AFP.

Peu avant 08H00 GMT, un échange nourri de coups de feu s’était produit avec des policiers, qui avaient repéré, à un barrage, une voiture Peugeot 206, volée à quelques kilomètres de cette commune à une femme qui dit avoir reconnu Chérif et Saïd Kouachi, lourdement armés, selon des sources policières.

C’est dans cette zone rurale et boisée, placée en état d’alerte maximum, que se concentrait depuis trois jours la chasse à l’homme contre les deux frères.

– Liste noire –

A Washington, des responsables américains ont révélé que les frères d’origine algérienne, Chérif, 32 ans, et Saïd Kouachi, 34 ans, se trouvaient depuis des années sur la liste noire américaine du terrorisme, et que Saïd Kouachi s’était entraîné au maniement des armes au Yémen en 2011.

Les deux hommes étaient notamment sur la « No Fly List » qui interdit à ceux qui y figurent de prendre des vols au départ ou à destination des Etats-Unis.

Selon un automobiliste dont la voiture a été dérobée par les assaillants après l’attaque contre Charlie Hebdo, « la simple chose qu’ils m’ont dite en partant : + si les médias te posent une question, tu n’as qu’à dire que c’est Al Qaïda Yemen+ ».

Réunion de crise

Après une réunion de crise à l’Elysée au lendemain d’une journée de deuil national, le président François Hollande a appelé « tous les citoyens » à manifester dimanche, lors de marches prévues pour dénoncer l’attentat, et à refuser toute « surenchère » ou « stigmatisation ».

Cet appel n’a pas suffi à désamorcer la polémique sur l’éventuelle présence du Front national (extrême droite) à la manifestation. Reçue à l’Elysée comme d’autres leaders politiques, la présidente du FN Marine Le Pen a déploré ne pas avoir été invitée, y voyant une « interdiction » pour son mouvement ou ses représentants.

De leur côté, les représentants de l’islam de France ont appelé les fidèles à condamner le terrorisme et à « rejoindre massivement la manifestation nationale ».

Vendredi, jour de prière pour les musulmans, un hommage spécifique devait être rendu aux victimes de l’attentat dans toutes les mosquées de France.

Cet attentat a provoqué une onde de choc dans tout le pays et à l’étranger. Des pancartes, tweets et inscriptions « Je suis Charlie » ont fleuri par milliers en hommage aux 12 morts, dont huit membres de l’équipe Charlie Hebdo et deux policiers, et fait onze blessés.

Dans un geste très remarqué, le président américain Barack Obama s’est rendu jeudi à l’ambassade de France à Washington pour rendre hommage aux victimes en signant le livre de condoléances ouvert à l’ambassade.

Conférence internationale

Comme l’avait fait la veille le groupe islamiste Etat islamique (EI), les insurgés islamistes somaliens shebab ont de leur côté rendu hommage vendredi aux « deux héros » auteurs présumés de l’attaque.

Une conférence internationale sur le terrorisme a été convoquée dimanche à Paris.

Le Premier ministre Manuel Valls a affirmé qu' »il sera sans doute nécessaire de prendre de nouvelles mesures » pour « répondre à la « menace » terroriste » en France.

Ajoutant à l’inquiétude, le chef du MI5, le service de renseignement intérieur britannique, a déclaré jeudi qu’un groupe islamiste extrémiste se trouvant en Syrie projetait « des attentats de grande ampleur » en Occident.

Le climat de tension extrême qui règne en France depuis l’attentat – certains éditorialistes et hommes politiques n’hésitant pas à parler de « guerre » – a été exacerbé avec une nouvelle attaque jeudi matin à Montrouge, près de Paris. Elle a coûté la vie à une jeune policière stagiaire, et un agent municipal a été blessé.

Le suspect a été identifié et deux personnes de son proche entourage ont été arrêtées. Des sources policières ont annoncé qu’il existait « une connexion » entre les frères Kouachi et ce suspect.

« Des djihadistes endoctrinés dans les années 2000 »

Les frères Saïd et Chérif Kouachi, accusés d’être les auteurs de la tuerie à Charlie Hebdo, ont été endoctrinés dans les années 2000 au coeur de la capitale parisienne, l’aîné s’étant entraîné au maniement des armes au Yémen alors que le cadet a failli rejoindre le djihad en Irak.

Chérif, le cadet déjà condamné en 2008, était bien connu des services antiterroristes français. Les deux frères étaient également « depuis des années » sur la liste noire américaine du terrorisme.

L’enquête sur la filière d’envoi dans les années 2000 de djihadistes en Irak, dans laquelle Chérif était impliqué, brosse le portrait d’un jeune homme animé, selon des témoignages, de la « rage contre les mécréants » et qui évoquait déjà sa volonté d’agir en France.

Quant à son frère aîné Saïd, il est plus discret mais s’était rendu au Yémen en 2011 où il s’était entraîné au maniement des armes, selon un responsable américain qui a souhaité conserver l’anonymat.

Français d’origine algérienne, Chérif et Saïd, orphelins, ont grandi dans un centre éducatif du centre de la France, à Treignac. Patrick Fournier, l’un des responsables de l’établissement, les décrit comme « parfaitement intégrés » et n’ayant « jamais posé de problème de comportement » durant leur séjour.

Au début des années 2000, Chérif commence à suivre les cours coraniques d’un jeune « émir », Farid Benyettou, dans des domiciles privés ou dans une mosquée du quartier populaire parisien de Stalingrad.

Une rencontre apparemment fondatrice car il a jusqu’alors le sentiment de « ne pas être un bon musulman », fumant à l’occasion du cannabis, selon une source proche du dossier.

‘Projets d’actions en France’

Benyettou, qui le décrit alors comme « très impulsif et très agressif », assure que Kouachi lui aurait « parlé de son intention de porter atteinte à la communauté juive à Paris avant de partir faire le djihad ».

Mais Kouachi relativise l’agressivité de ses propos, explique avoir « un peu pété les plombs », affirme n’avoir « jamais été antisémite ». Il voulait que ses camarades « puissent constater » qu’il était « bien convaincu ».

Chérif Kouachi évoque avec Benyettou à l’automne 2004 son souhait de se rendre en Irak. Selon une source proche de l’enquête, Benyettou lui confie la mission de « rejoindre le groupe d’Abou Moussab al Zarkaoui », le dirigeant de la branche irakienne d’Al-Qaïda.

Benyettou « m’a parlé des soixante-dix vierges et d’une grande maison au Paradis » ou encore « de mettre des explosifs dans un camion et d’aller dans une base américaine », affirme Chérif Kouachi.

Mais finalement, celui qui, selon cette source, se décrit comme « révolté par les tortures que les Américains ont infligé aux Irakiens », ne part pas, arrêté avant son vol pour la Syrie, étape vers l’Irak, prévu le 25 janvier 2005.

Jugé en 2008, il est condamné à trois ans de prison, dont 18 mois avec sursis.

C’est dans dans la prison de Fleury-Mérogis dans la banlieue parisienne, où il est incarcéré, qu’il fait la connaissance de Djamal Beghal, une figure de l’islam radical français qui purge une peine de dix ans pour la préparation d’attentats.

Dès lors, Chérif Kouachi aurait été, selon une source proche du dossier, « sous l’influence » de Beghal et se fait remarquer par « une pratique très rigoriste de l’islam ».

Crâne rasé et ovale, bouc clairsemé sur la photographie diffusée par la police, Chérif Kouachi était, avant de basculer dans l’islam radical, un fan de rap.

Son frère Saïd, de deux ans son aîné – il est né en septembre 1980 également à Paris – est plus discret. Il vivait dans un quartier populaire de Reims (nord), avec son épouse, entièrement voilée, et leur enfant en bas âge.

Selon un responsable américain, il avait été formé en 2011 au maniement des armes par un membre d’Al-Qaïda au Yémen avant de rentrer en France. Quant à Chérif, Benyettou l’avait mis en contact avec un « instructeur » qui lui a expliqué le maniement des armes.

Selon une source proche du dossier, il avait également expliqué s’être « renseigné grâce à internet au maniement de la Kalachnikov ».