« Tout le monde a peur. Mais nous devons être courageux »: inquiets mais résolument solidaires, les caricaturistes du monde entier rendaient hommage jeudi à leurs confrères de Charlie Hebdo, déterminés à poursuivre leur combat par le dessin, avec pour munitions, rire et provocation.

Beaucoup d’entre eux connaissaient au moins une des victimes. Bouleversés, ils ont confié, avec des mots et des croquis, leur douleur, leur peur aussi, et leur promesse de la vaincre, d’éviter l’autocensure pour qu’en fin de compte, le crayon l’emporte sur la kalachnikov.

« Putain, ils l’ont fait! Ils ont tué mes amis de Charlie Hebdo. Vos amis de Charlie Hebdo. Parce que même si vous ne les connaissiez pas personnellement comme moi, ou même pas du tout, c’était vos amis. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré vous aimaient », a écrit sur sa page Facebook le dessinateur belge Pierre Kroll, dont un croquis « Morts de rire » orne la Une du Soir.

De nombreux autres journaux, de Bruxelles à Kinshasa, de Genève à Hong Kong et de Jérusalem à Sydney, ont publié des croquis de leurs dessinateurs maison, souvent aux côtés des caricatures anciennes de Charlie Hebdo.

Au Maroc, le quotidien Libération a reproduit le dernier dessin –tragiquement prémonitoire— de Charb, sur la fatalité d’un attentat en France. En Turquie, le gouvernement islamo-conservateur avait sévèrement critiqué Charlie Hebdo pendant toute l’affaire des caricatures de Mahomet. Quelques caricatures du journal satirique figuraient cependant à la une de la presse, mais en très petit format.

Parmi les dessins les plus partagées sur les réseaux sociaux, on retrouve celui du Néerlandais Ruben L. Oppenheimer, montrant deux crayons alignés à la verticale, à l’image de deux tours sur le point d’être heurtées par un avion de ligne, en référence aux attentats du 11 septembre 2001.

Ou encore celui de l’Australien David Pope, montrant un tueur se justifier devant un corps qu’il vient d’abattre: « He drew first », un jeu de mots signifiant à la fois que sa victime avait « dégainé » et « dessiné » en premier.

« Notre devoir est de continuer à faire ce qu’on fait », a commenté David Pope.

Mais certains n’hésitent pas à confier leur angoisse après la tuerie de Paris.

Tel le dessinateur du quotidien israélien Haaretz, Amos Biderman, qui titre sa chronique en Une par « J’ai peur ». « Les méchants ont gagné, ils nous ont battus haut la main dans la bataille pour la liberté d’expression. Toute l’Europe tremble, et aussi les Etats-Unis. Désormais plus aucun caricaturiste et éditeur n’osera se mesurer à eux (…) Des journalistes comme ceux de Charlie Hebdo, il y en a très peu. Ils sont vraiment courageux. Je savais que ça allait mal finir. »

Rédacteur en chef au quotidien britannique The Independent, Amol Rajan, a estimé que publier des caricatures de Charlie Hebdo dans l’édition du jour était « trop risqué ». En Grande-Bretagne, seuls The Guardian et The Sun ont osé, le tabloïd faisant remarquer que Charlie Hebdo s’attaque « même aux Anglais ».

« J’ai peur aussi mais un sentiment m’aide beaucoup et c’est la colère », a réagi le Danois Kurt Westergaard au micro de la BBC. Il avait été menacé en 2005 après la publication de douze de ses caricatures de Mahomet par le quotidien Jyllands-Posten, reprises ensuite par Charlie Hebdo.

« La peur née hier ne va pas disparaître avant un long moment, a-t-il ajouté. Il y aura évidemment de l’autocensure, qui est la pire, car elle est invisible. Tout le monde a peur. Mais nous devons êtes courageux. Un bon caricaturiste doit être une sorte d’anarchiste. »

Le Jyllands-Posten était pourtant le seul journal du Danemark à ne pas reproduire jeudi de dessin de Charlie Hebdo. « Ce serait pour nous complètement irresponsable de publier de vieux ou de nouveaux dessins du prophète maintenant », a expliqué le rédacteur-en-chef.

« On va continuer », a répondu, depuis Kinshasa, le dessinateur Kash. Son dessin publié à la Une du Potentiel montre un colosse ayant pour seules armes des bras musculeux en forme de crayons, et une gomme. « Nous sommes tous des Charlie Hebdo et nous ne désarmerons jamais! », promet le quotidien. « Le meilleur moyen de leur rendre hommage est de continuer leur œuvre, de ne pas céder à la peur parce que le fanatisme se nourrit de la peur », a déclaré Kash à l’AFP.

« Nous n’allons pas nous laisser intimider », a insisté l’Autrichien Gerhard Haderer.

« Continuer, c’est certain », a confirmé le dessinateur algérien Dilem à RFI, même s’il connaît le danger : « je sais qu’il ne faut pas plaisanter avec ces gens-là. On est dans la pathologie la plus absolue, dans la barbarie extrême. »