Jeudi soir, deux jours après l’attaque qui a frappé les bureaux de Charlie Hebdo, Patrick Maisonnave, ambassadeur de France en Israël, a invité les Franco-israéliens à le retrouver dans sa résidence en hommage aux victimes.

Cette cérémonie intimiste, entre recueillement et conférence de presse, a regroupé quelques centainaines de personnes (tant pis pour ceux qui, arrivés trop tard, ont trouvé portes closes dans un vent glacial de front de mer). Dans une ambiance solennelle de messe, les invités ont attentivement écouté les discours de l’ambassadeur et des hommes politiques israéliens présents pour l’occasion.

Les médias israéliens ont répondu présent à l’invitation de l’ambassadeur (Channel 2, Channel 1, Walla, Israel Hayom, Haaretz, i24news etc.) A noter que JSS News n’était pas le bienvenu à ce rassemblement.

S’adressant d’abord exclusivement à la presse, Patrick Maisonnave donne le ton : « On s’en est pris à la liberté d’expression, à nos valeurs. Israël comme la France est attachée à ces piliers de nos démocraties et Israël ne connaît que trop bien, hélas, les méthodes des terroristes ».

Le terrorisme s’attaque au monde libre dans son ensemble, les États israélien et français sont unis face à cette menace planétaire que les Israéliens ne connaissent que trop bien.

L’ex-président israélien Shimon Peres, figure mythique d’apaisement, prend alors la parole devant un parterre de journalistes attentif et révérencieux (exceptés quelques cameraman israéliens proférant toutes sortes d’injures aux photographes qui masquent leur vue) et rappelle dans un discours concis que les valeurs de la France sont inébranlables et que le peuple israélien se tient aux côtés de leurs amis français avant de procéder à l’allumage de deux bougies avec l’ambassadeur français à la mémoire des victimes.

Avant de quitter l’estrade, ils posent devant les photographes, tenant tous deux une pancarte du désormais tristement célèbre slogan « Je suis Charlie ».

Patrick Maisonnave et Shimon Peres le 08/01/2015 (Crédit : Illana Attali/Times of Israel)

Patrick Maisonnave et Shimon Peres le 08/01/2015 (Crédit : Illana Attali/Times of Israel)

« On les fait entrer ?, » demande l’attachée de presse de l’ambassade. Les voici donc affluer, par petits groupes de convives, des anonymes venus rendre hommage aux victimes d’un des actes de terreur les plus sanglants que la France ait connu depuis des décennies.

Certains brandissent des pancartes « Je suis Charlie » en blanc sur fond noir, identiques à celles vues en France ces derniers jours lors des multiples rassemblements organisés dans le monde entier.

des anonymes venus rendre hommage aux victimes de l'attaque de Charlie Hebdo (Crédit : )

des anonymes venus rendre hommage aux victimes de l’attaque de Charlie Hebdo (Crédit : Illana Attali/Times of Israel)

Des adolescents lèvent leurs téléphones portables au-dessus de leurs têtes, à l’écran, le même slogan fédérateur.

D’autres empoignent des stylos, le bras levé vigoureusement vers le plafond. Les visiteurs sont pris d’assaut par les photographes des différents organes de presse présents : ils posent avec une détermination teintée de fierté.

« Je suis ici pour soutenir haut et fort la liberté d’expression et la liberté tout court, en Israël comme en France, même combat ! » confie avec aplomb, Jacqueline, une Franco-israélienne fraichement débarquée, au Times of Israël.

Ecran de téléphonique avec sur son écran le slogan « Je suis Charlie » (Crédit : Illana Attali/Times of Israel))

Ecran de téléphonique avec sur son écran le slogan « Je suis Charlie » (Crédit : Illana Attali/Times of Israel))

Une minute de silence imprime sa marque cérémonielle, le discours de l’ambassadeur français se veut fédérateur.

Patrick Maisonnave rappelle la nécessité de lutter contre le terrorisme avec la plus grande fermeté sans pour autant tomber dans le piège de la discorde et des antagonismes entre les hommes et leurs croyances.

L’unité nationale, mot d’ordre du président François Hollande, est de mise : « Non aux amalgames. La France, terre de laïcité, assume le choix d’une coexistence pacifique des hommes, des idées et des religions, souligne Maisonnave.

Silvan Shalom, ministre de l’Énergie (Likud), Isaac Herzog, chef de l’opposition et du parti travailliste et Tzipi Livni, candidate aux prochaines élections pour créer une alternative à Benjamin Netanyahu prennent la parole en prônant la fermeté mais aussi et surtout, l’unité, faisant ainsi parfaitement écho à la position française.

« Il n’y a ni opposition ni coalition, nous sommes tous unis, » assènent d’une même voix Herzog et Livni, qui se sont alliés pour les prochaines législatives de mars prochain.

De gauche à droite : Isaac Herzog, Tzipi Livni, Silvan Shalon et Patrick Maisonnave (Crédit : Illana Attali/Times of Israel))

De gauche à droite : Isaac Herzog, Tzipi Livni, Silvan Shalon et Patrick Maisonnave (Crédit : Illana Attali/Times of Israel))

Néanmoins, si l’ambiance générale était au recueillement et à l’unité, il faut rappeler que ce rassemblement intervient à un moment crucial de la vie politique israélienne, moins d’un mois avant le début de la campagne des prochaines législatives, où l’électorat français pourrait jouer un rôle.

Par ailleurs, le Premier ministre Benjamin Netanyahu a reçu ce matin l’ambassadeur français Patrick Maisonnave pour lui présenter ses condoléances officielles.

Les conséquences de la double nationalité

Au-delà des questions politiciennes, les anonymes présents hier soir étaient tous animés par une ferme volonté de défendre les valeurs de démocratie et de liberté : « On est Français, on a grandi en France, on a grandi avec ces valeurs républicaines et on veut les défendre. C’est mon devoir de citoyenne française que de soutenir les valeurs de la république, » lâche Karine, manifestement émue par les événements.

Chez les Franco-israéliens, la question de la double identité a eu un écho particulier au moment de l’annonce de ce drame.

Pour certains d’entre eux, l’identité française prend tout à coup le dessus sur leur nouvelle identité israélienne : « Aujourd’hui je me sens Française avant d’être Israélienne. C’est dans mon cœur, c’est viscéral. » reconnaît Clara, installée en Israël depuis 5 ans.

Un autre convive confie : « quand j’ai entendu cette nouvelle, j’étais terrassé. C’est étrange, parce que je me suis souvent dit que je me fous du sort de La France. Maintenant je n’ai qu’une envie, prendre un billet pour Paris, aller voir ma famille, et y rester quelques temps. »

« Quand j’ai entendu cette nouvelle, j’étais terrassé. C’est étrange, parce que je me suis souvent dit que je me fous du sort de La France. Maintenant je n’ai qu’une envie, prendre un billet pour Paris, aller voir ma famille, et y rester quelques temps. »

Pour d’autres, les deux identités n’entrent pas en conflit dans le contexte actuel, au contraire, elles s’harmonisent.

« Je me sens Française et Israélienne de façon égale. Ces évènements résonnent dans notre identité israélienne et aussi dans notre identité juive. On a quand même vécu ça [le terrorisme] ces dernières années’’. nous dit Isabelle

Sarah s’exprime également en ce sens : « ce sont des valeurs communes à ma double nationalité ma double identité qui ont été bafouées. »

« Ce n’est pas parce qu’on est binationale qu’on occulte une nationalité par rapport à l’autre,’’ précise t-elle.

Ce rassemblement a eu le mérite de réaffirmer la volonté française de lutter contre le terrorisme et de se dresser contre les ennemis de la liberté.

Il a également appuyé l’idée que les liens entre la France et Israël restent bons et dirigés vers des causes communes, malgré les dissensions autour de la question de la reconnaissance de la Palestine : « Israël a une vraie considération pour la France, et même si Israël est parfois agacé de ce que dit la France, le canal de discussion est toujours ouvert.’’ a récemment souligné Patrick Maisonnave, dans une interview accordée à Actualité Juive.

Pourtant, en dépit de la portée symbolique de l’évènement, certains regrettaient son caractère franco-français et le manque de ferveur populaire en Israël.

« Selon moi, c’était un évènement presse avant tout, j’aurais aimé un véritable engouement venant de la rue israélienne, un rassemblement plus large, spontané’’ se plaint Milena.

Il est vrai que de nombreuses capitales se sont mobilisées de par le monde : Trafalgar Square à Londres, Porte de Brandebourg à Berlin, place Martin à Sydney, à Madrid, Bruxelles et dans bien d’autres pays.

Le terrorisme en Israël est-il devenu à ce point familier que les Israéliens ne s’émeuvent plus de ce type d’actes lorsqu’ils se produisent à l’extérieur ?