WASHINGTON — Depuis que Keith Ellison, membre du Congrès du Minnesota, a annoncé sa candidature à la présidence du Comité National Démocrate, un débat intense a eu lieu au sein de la communauté juive et pro-israélienne américaine sur les conséquences qu’aurait son ascension sur le parti démocrate, notamment en termes de position officielle sur Israël.

Ellison, premier musulman à avoir été élu au sein du Congrès, a été un critique véhément de nombreuses politiques mises de l’Etat juif à travers toute sa vie publique. Il a dénoncé de façon notable les entreprises d’implantations israéliennes et les réponses militaires fortes apportées par l’Etat juif au cours des périodes de conflit intense avec les Palestiniens.

Il s’est opposé aux efforts du Capitole de fustiger le rapport Goldstone des Nations Unis, qui prétendait qu’Israël avait commis des crimes de guerre durant la guerre de Gaza, en 2008-2009, une allégation ultérieurement réfutée par son auteur principal, Richard Goldstone, en 2011.

Il a figuré également parmi les huit membres du Congrès qui ont voté contre une augmentation des fonds en faveur d’un système de défense de missiles sophistiqué connu sous le nom de « Dôme de Fer » au cours des 51 jours de conflit entre Israël et le Hamas durant l’été 2014.

Depuis l’annonce de sa candidature au poste de président du DNC, il a également insisté sur le soutien qu’il apporte à Israël, expliquant que toute critique formulée est à considérer dans un cadre préalable d’amitié. Il a souligné son appui à une solution à deux états qui, dit-il, est dans l’intérêt est deux parties du conflit.

« Le monde a besoin d’un Israël sûr », a-t-il expliqué durant un discours prononcé devant le Parquet de la Chambre en 2010 après une reprise des négociations entre le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas. “Et le monde a besoin d’un Etat palestinien indépendant et viable”.

Certains parmi les détracteurs les plus féroces d’Ellison ont également souligné son association passée avec le groupe Nation of Islam et ses défenses répétées de son dirigeant, Louis Ferrakhan, taxé d’antisémitisme, et d’autres figures radicales.

Au cours de sa première campagne pour le Congrès en 2006, Ellison s’était excusé pour avoir échoué à « examiner les positions adoptées par Farrakhan de manière appropriée ».

« Elles étaient et elles sont antisémites et j’aurais dû parvenir à cette conclusion plus tôt que je ne l’ai fait », avait-il déclaré.

Ellison a été l’un des plus grands soutiens au Congrès du Sénateur du Vermont Bernie Sanders pendant sa course à la présidence en 2016. Après que Sanders se soit incliné à la Primaire du parti devant Clinton, il a nommé Ellison à un poste de délégué – il y en avait trois – à la commission de rédaction d’un programme commun en vue de la Convention Démocrate.

A cette occasion, Ellison avait vivement réclamé l’introduction de critiques à la présence militaire israélienne en Cisjordanie, condamnant également les implantations. Lorsque ces efforts se sont révélés vains, Ellison aurait alors œuvré – selon certaines personnes familières de ce processus – à introduire un langage favorable à l’Etat juif et prônant une solution à deux Etats au conflit israélo-palestinien, ce que souligneront dorénavant certains de ses partisans.

La controverse suscitée par la candidature d’Ellison au DNC a connu son apogée la semaine dernière. L’ADL (Anti Defamation league) a rendu public des propos datant de 2010 dans lesquels il sous-entendait que la politique étrangère américaine était dictée par les intérêts israéliens – un discours que le groupe de défense des droits civils juifs a considéré comme « disqualifiant ». Ellison a répondu dans une lettre ouverte à l’ADL, disant que ses paroles avaient été “sorties de leur contexte” et que la bande audio de ce discours, donnée à un collecteur de fonds privé, avait été « modifiée de façon sélective ».

Dès lors – et dans la mesure où l’ancien président Howard Dean a indiqué qu’il ne briguerait pas un second mandat— le débat portant sur l’avenir d’Ellison et du DNC s’est intensifié, un grand nombre de leaders juifs et d’organisations s’opposant, soutenant ou restant neutre sur la question de la candidature de ce membre du Congrès issu du Minnesota.

Vous trouverez ci-dessous exposés les divers propos qui ont pu être tenus par les Juifs américains sur les enregistrements et les postures adoptées par Ellison sur Israël, sur les accusations d’antisémitisme formulées à son encontre et sur d’autres éventuelles problématiques qui seraient susceptibles d’entraver sa candidature.

De manière plus commune, certains leaders de parti demandent que le prochain élu ne soit pas en même temps tributaire de séances au Congrès, ce qui permettrait une dévotion à plein temps à cette nouvelle fonction.

Toutes ces évaluations contradictoires animent actuellement des débats rigoureux à Washington – et en particulier au sein des Démocrates – alors que le plus grand parti s’efforce de sélectionner celui où celle qui deviendra leur leader à une époque où surviennent des changements sans précédent dans la politique américaine.

La position sans équivoque

ADL (Anti-Defamation League) : « Les propos du Représentant Elison sont à la fois dérangeants et disqualifiants » a déclaré Jonathan Greenblatt dans un communiqué. « Ses mots sous-entendent que la politique étrangère américaine s’appuie sur des motifs religieux ou nationalistes plutôt que sur les intérêts des Américains », a déclaré Jonathan Greenblatt dans un communiqué.

« De plus, qu’il en ait eu l’intention ou non, dans ses mots résonne le spectre des stéréotypes ancestraux sur le contrôle de notre gouvernement par les juifs, et un mythe empoisonné qui persiste dans certaines régions du monde ou l’ignorance est reine, mais ça n’a pas sa place dans des sociétés ouvertes telles que la société américaine. »

Haim Saban pendant le gala de la région ouest 2014 des Amis des forces de défense israéliennes au Beverly Hilton de Beverly Hills, en Californie, le 5 nvembre 2014. (Crédit : Tiffany Rose/WireImage)

Haim Saban pendant le gala de la région ouest 2014 des Amis des forces de défense israéliennes au Beverly Hilton de Beverly Hills, en Californie, le 5 nvembre 2014. (Crédit : Tiffany Rose/WireImage)

Haim Saban : “Le fait que Keith Ellison soit un musulman n’est pas un problème”, a-t-il déclaré lors du Forum de Saban la semaine dernière organisé par l’Institution Brookings. « Si vous écoutez aujourd’hui Keith Ellison et que vous voyez ses déclarations, il est plus sioniste que Herzl, Ben-Gourion, et Begin tous ensemble. C’est sidérant. C’est une belle chose. « Mais si l’on s’intéresse à ses positions, à ses écrits, à ses discours, à la manière dont il a voté, on comprend qu’il est clairement un individu antisémite et anti-Israël ». «

« Les mots comptent, mais les actions comptent plus encore. Keith Ellison serait une catastrophe pour la relation entre la communauté juive et le parti démocrate. »

Organisation Sioniste d’Amérique : “La ZOA (Organisation sioniste d’Amérique) est satisfaite que l’ADL et Greenblatt aient finalement rejoint la ZOA et de nombreux autres pour demander la disqualification d’Ellison au poste de président du DNC après des semaines de silence, qui ont été suivies de manière choquante par des éloges non justifiés d’Ellison,” a expliqué le président de l’organisation, Morton Klein, dans un communiqué.

“Ellison a été impliqué en tant que porte-parole et activiste aux côtés du groupe Nation of Islam de Louis Farrakhan, antisémite virulant et haineux envers Israël, pendant une décennie. Ellison a défendu de manière répétée Louis Farrakhan et les meurtries de policiers. Au Congrès, Ellison a été l’un des huit membres de l’institution à voter en 2014 contre le financement du Dôme de Fer (qui aurait laissé des civils israéliens innocents à la merci des roquettes du Hamas).

Coalition juive républicaine : “Les déclarations faites dans le passé par Keith Ellison, ses actions et ses associations prouvent une longue histoire d’antisémitisme qui n’a rien à faire au sein du gouvernement”, a expliqué le directeur exécutif Matt Brooks dans un communiqué.

« Qu’il s’agisse de ses défenses passées d’un conférencier qui avait déclaré que les Sionistes avaient collaboré avec les Nazis durant la Seconde Guerre Mondiale, de sa longue association et de ses éloges de Louis Farrakhan, antisémite reconnu, ou de son implication dans le passé avec le groupe Nation of Islam, il est clair qu’Ellison a passé des décennies à défendre et à se lier à des groupes et à des personnalités qui incarnent la haine ».

« Aucune de ces révélations sur Ellison ne sont nouvelles et il est profondément troublant de voir combien d’éminents Démocrates au niveau national s’empressent d’appuyer sa candidature à la présidence du Comité National Démocrate. C’est de la responsabilité de tous les démocrates de déclarer que ces croyances auxquelles s’est raccroché Ellison pendant longtemps ne correspondent pas aux valeurs du pays et demandent le retrait de sa candidature au poste de chef du DNC.»

Alan Dershowitz, avocat reconnu, auteur et fort soutien d’Israël : “Keith Ellison est, de l’avis général, un homme décent qui est apprécié par ses collègues du Congrès. Mais il est dur d’imaginer un pire candidat à la présidence du DNC aujourd’hui », a-t-il écrit dans une lettre ouverte sur Fox News.

“Les votes effectués dans le passé par Ellison ne viennent pas non plus soutenir la thèse selon laquelle il serait un “ami” d’Israël… Sa nomination au poste de chef de la DNC serait une blessure auto-infligée au Parti Démocrate à ce moment critique de son histoire. Cela dirigerait la formation dans la direction d’un extrémisme de gauche à une époque où une stabilité centriste est indispensable”.

La défense

Le directeur général de J Street, Jeremy Ben-Ami, à la conférence du groupe à Washington, le 21 mars 2015 (Crédit : JTA / J Street)

Le directeur général de J Street, Jeremy Ben-Ami, à la conférence du groupe à Washington, le 21 mars 2015 (Crédit : JTA / J Street)

J Street : « La récente vague d’attaques contre le représentant Keith Ellison portant sur son soutien à Israël et à la communauté juive doit cesser », a indiqué JStreet dans un communiqué.

« Il est temps de mettre un terme à la stratégie qui vise à réduire au silence tout officiel américain se présentant à un haut poste et qui a osé critiquer certaines politiques gouvernementales. »

“Depuis que le Représentant Ellison a annoncé sa candidature au poste de président du DNC, J Street a été clair : Tout en ne prenant pas position sur des délibérations internes au parti Démocrate, nous pensons qu’il est l’un, parmi d’autres, des candidats les plus méritants qui justifient une prise en considération sérieuse pour assurer cette fonction”, a continué le communiqué.

« Les tentatives visant à dépeindre le Représentant Ellison comme étant anti-Israël ou antisémite participent à une campagne de dénigrement fomentée par certains dont les objections réelles pourraient bien reposer sur la religion de l’homme, le fort soutien qu’il a apporté à une solution à deux Etats et ses inquiétudes ou ses préoccupations en ce qui concerne les droits des Palestiniens. »

Chuck Schumer, sénateur de New York : “Je soutiens la candidature du Représentant Ellison au poste de président du DNC », a-t-il déclaré dans un communiqué peu de temps après que l’ADL ait dénoncé le Démocrate du Minnesota pour ses propos tenus en 2010.

« Nous avons débattu de ses points de vue sur Israël en détail et tandis que je suis en désaccord avec certaines de ses positions passées, je l’ai vu orchestrer l’une des programmes les plus favorables à Israël depuis des décennies en persuadant avec succès d’autres membres du comité, qui étaient sceptiques, de l’adopter. En tant que chef du DNC, il s’est engagé à continuer à maintenir cette plateforme et à convaincre les autres qu’ils doivent eux aussi la soutenir”.

Chuck Schumer (Crédit : wikimedia commons)

Chuck Schumer (Crédit : wikimedia commons)

Tamar Zandberg, Parlementaire à la Knesset : « Ce genre de personnalité est exactement ce dont a besoin la gauche pour combattre la vague de populisme à droite : Une gauche claire et sans complexes, qui se connecte à des luttes variées et aux groupes minoritaires, une gauche qui ne va pas céder devant une stratégie du ‘diviser pour mieux régner’ », a-t-elle écrit dans un post paru sur Facebook.

« Le fait que les allégations d’antisémitisme aient émergé de la part de gens qui souhaitent occulter des individus faisant le salut nazi ou la résurgence du Ku Klux Klan est effrayante et grotesque », a-t-elle ajouté.

Randi Weingarten, présidente de la Fédération américaine des Enseignants : “Je peux ressentir et je peux sentir l’antisémitisme », a-t-elle écrit sur Facebook.

“Keith Ellison n’est pas antisémite et c’est ahurissant de voir des gens qui ne le connaissent pas, qui ne savent pas ce qu’il a fait, lancer cette effroyable accusation. Alors parlons honnêtement de la présidence du DNC — mais ne disqualifions pas Keith en raison d’accusations affreuses et spécieuses qui peuvent être simplement réfutées en observant ce qu’il a pu faire ».

« Il y a beaucoup d’antisémitisme et d’islamophobie dans le monde. Ne prétendez pas qu’ils existent dans le cœur ou dans l’âme de Keith Ellison.”

Ils ne soutiennent ni ne s’opposent – et autres considérations

Conseil National Juif Démocratique : “Sur la candidature du Représentant Keith Ellison spécifiquement, les attaques venant de la droite sont allées beaucoup trop loin et les accusations concernant son éventuel antisémitisme sont fausses, répréhensibles et honteuses », a déclaré le groupe dans un communiqué.

« Ses relations avec la communauté juive du Minnesota sont étroites et il a voté en faveur d’une aide de plus de 27 milliards de dollars à Israël… Et pourtant maintenant, nous sommes troublés par de nouveaux enregistrements [des discours d’Ellison en 2010].En mettant de côté les actions passées du Représentant Ellison, le NJDC estime qu’il est plus important que la présidence du DNC puisse se consacrer à l’organisation populaire et à la victoire aux élections ».

« En tant que Démocrates juifs, nous allons concentrer notre travail pour garantir que le soutien à Israël restera bipartisan et pour mobiliser le vote en faveur des Démocrates pour les scrutins de 2018 et de 2020 ».

Le choix doit s’intéresser aux élections suivantes, pas aux dernières. Pour moi, ceux qui ont déjà un mandat d’élu sont disqualifiés d’office en raison de la nature de la fonction qui exige une présidence à plein temps

Susan Turnbull, ancienne vice-présidente du Comité National Démocrate et ancienne présidente du Conseil Juif pour les Affaires publiques : “L’élection à la présidence du DNC n’est pas et ne doit pas être un référendum sur Keith Ellison, membre du Congrès. En tant qu’ancien agent du DNC et en tant que membre élu au sein de ce comité depuis plus de 19 ans, je suis convaincue que cette élection doit se pencher sur l’avenir du parti et pas sur les positions adoptées par une seule personne” a-t-elle dit au Times of Israel.

« Le choix doit s’intéresser aux élections suivantes, pas aux dernières. Pour moi, ceux qui ont déjà un mandat d’élu sont disqualifiés d’office en raison de la nature de la fonction qui exige une présidence à plein temps », a-t-elle ajouté. « Si Ellison devait accepter de démissionner en cas de victoire, alors il doit être pris en considération comme n’importe qui d’autre ».

« Il y aura une campagne et un processus qui, avec un peu de chance, sera équitable et prospectif. J’ai la conviction que cette course inclura un certain nombre de candidats impressionnants ».

Ron Halber, directeur exécutif du conseil des relations de la communauté juive du grand Washington : « C’est un développement positif que Ellison ait continué » à réjetet l’antisémitisme et je suis heureux de noter qu’il s’est distingué en soutenant l’aide en faveur d’Israël”, a-t-il expliqué au Times of Israel.

“J’avais des inquiétudes dans le passé face à certains de ses votes et sur des choses qu’il avait dit. La plus grande préoccupation pour moi, cela a été son incapacité à voter en faveur du financement d’urgence de l’opération Dôme de Fer pendant la guerre, et son leadership au Congrès pour tenter d’empêcher la dénonciation du Rapport Goldstone ».  »

S’il devient président du DNC et qu’il reste membre du Congrès, je pense qu’il devra annoncer publiquement son changement de modèle de vote pour qu’il devienne plus traditionnel et qu’il reflète davantage la plateforme du Comité National Démocrate, pour laquelle il a voté, et ce qu’elle pourrait être en mesure de représenter ».