JTA – Après des années de faux départs, les négociateurs israéliens se sont rendus à Genève la semaine dernière pour des discussions visant à mettre fin à un long conflit avec un adversaire régional.

Ce ne sont pas les Palestiniens. C’est la Turquie.

Autrefois partenaire important d’Israël, la Turquie a ces dernières années été une épine dans son pied. Elle soutient les ennemis d’Israël, et le président turc Recep Tayyip Erdogan utilise souvent les forums internationaux comme une opportunité pour critiquer l’Etat juif – particulièrement pour son traitement des Palestiniens.

Mais en décembre, Israël et la Turquie ont commencé à négocier une restauration complète de leurs relations après presque six ans de relations dégradées. Voici ce qu’il s’est passé entre les anciens alliés, pourquoi les choses s’améliorent à présent, et pourquoi certains analystes israéliens sont toujours sceptiques sur la résolution de l’impasse israélo-turque.

La Turquie était le plus proche allié d’Israël au Moyen Orient

La Turquie a reconnu Israël peu après sa fondation en 1948, et pendant les années 1990 les deux pays ont construit une relation forte de défense. Tous deux relativement laïcs, démocraties pro-occidentales et minorités dans un Moyen Orient dominé par les Arabes, les deux pays ont établi un dialogue régulier entre leurs ministères de la Défense, mené des exercices militaires ensemble et signé des ventes d’armes. Israël a envoyé de l’aide en Turquie après le tremblement de terre massif de 1999.

Les choses se sont détériorées après l’élection d’Erdogan et une crise suivant le meurtre par Israël de neuf Turcs essayant de briser le blocus de Gaza.

Le Président Recep Tayyip Erdogan, à droite, avec le chef du Hamas Khaled Mechaal, à gauche, avant leur réunion au palais présidentiel à Ankara, en Turquie, le 12 août 2015 (Crédit : capture d'écran Youtube / TayyipErdoganArabic)

Le Président Recep Tayyip Erdogan, à droite, avec le chef du Hamas Khaled Mechaal, à gauche, avant leur réunion au palais présidentiel à Ankara, en Turquie, le 12 août 2015 (Crédit : capture d’écran Youtube / TayyipErdoganArabic)

Les relations ont commencé à se détériorer en 2002, quand le parti islamique AKP d’Erdogan a gagné les élections nationales et modifié la politique étrangère de la Turquie en faveur des Palestiniens tout en refroidissant ses relations avec Israël.

Les relations diplomatiques ont été totalement rompues après l’incident de la flottille en mai 2010, quand le navire Mavi Marmara dirigé par des militants turcs a essayé de briser le blocus israélien de Gaza. Les forces israéliennes ont abordé le bateau et ont tué neuf militants dans la mêlée qui a suivi.

La Turquie a demandé qu’Israël s’excuse pour l’incident, mais Israël a refusé. La Turquie a expulsé l’ambassadeur israélien, rappelé son ambassadeur en Israël, suspendu la coopération militaire avec Israël et exclu Israël des exercices de l’OTAN.

La Turquie a maintenant besoin d’un ami dans une région en désintégration

Netanyahu s’est excusé auprès d’Erdogan pendant un coup de téléphone de 2013 négocié par le président américain Barack Obama, qui préparait une visite en Israël à ce moment. En décembre 2015, les partis ont commencé des négociations visant à restaurer des relations diplomatiques complètes, et la semaine dernière une délégation de la conférence des présidents des organisations juives américaines importantes a été reçue par Erdogan.

Le président turc Recep Tayyip Erdogan  le 9 février 2016 à Ankara avec une délégation de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines, dirigé par le président de la Conférence  Stephen M. Greenberg  (à droite), et Malcolm Hoenlein, le vice-président (Crédit : Autorisation)

Le président turc Recep Tayyip Erdogan le 9 février 2016 à Ankara avec une délégation de la Conférence des présidents des principales organisations juives américaines, dirigé par le président de la Conférence Stephen M. Greenberg (à droite), et Malcolm Hoenlein, le vice-président (Crédit : Autorisation)

Les négociations suivaient une mauvaise année pour la Turquie. La guerre civile syrienne a jeté le pays dans la crise, exacerbant le conflit avec les Kurdes turcs et menant certains à accuser la Turquie de soutenir l’organisation terroriste Etat islamique, qui combat les forces kurdes en Irak. La Turquie a également accueilli deux millions de réfugiés fuyant la guerre.

La Turquie affronte également des tensions avec l’Egypte au sujet du soutien turc au Hamas et aux Frères musulmans, maintenant interdits en Egypte, et des tensions avec la Russie à la suite de l’abattage d’un avion militaire russe par la Turquie en novembre. Restaurer les liens avec Israël pourrait apporter à Erdogan une rare victoire régionale.

« Les défis régionaux que la Turquie a avec la Russie, l’Egypte, les Kurdes », a déclaré Alon Liel, chargé d’affaires israélien en Turquie dans les années 1980, donne à réfléchir à la Turquie « sur le sujet israélien ».

Israël veut quelqu’un qui achète son gaz naturel

Israël ne serait pas gêné par le renforcement des liens avec l’un de ses rares partenaires commerciaux au Moyen Orient. Reconstruire la relation avec la Turquie rouvrirait également la porte à des exercices militaires avec l’OTAN.

Mais la motivation principale d’Israël n’est pas au sujet de la guerre et la paix, selon les experts, elle est économique. Depuis des mois, Netanyahu a poussé pour promulguer un programme controversé qui autoriserait l’exploitation de l’énorme gisement off-shore de gaz naturel israélien, que le Premier ministre considère comme essentiel pour la sécurité nationale d’Israël. Un accord avec la Turquie pourrait à la fois la restaurer comme allié et en faire un gros acheteur de gaz naturel israélien. Cela serait une bénédiction pour Netanyahu, et une mine d’or potentielle pour les compagnies gazières.

Le champ de gaz naturel de Tamar au large d'Ashkelon (Crédit : Moshe Shai / FLASH90)

Le champ de gaz naturel de Tamar au large d’Ashkelon (Crédit : Moshe Shai / FLASH90)

Gaza pourrait – encore – faire obstacle à une nouvelle alliance

Les relations entre la Turquie et Israël se sont effondrées à propos de Gaza, et Gaza pourrait empêcher la réconciliation, gaz naturel ou pas. La Turquie héberge une partie de la direction du Hamas, le groupe terroriste qui gouverne Gaza, et a sévèrement critiqué Israël pour son blocus de la bande côtière.

Dans le cadre de l’accord, la Turquie a demandé qu’Israël lève ou adoucisse le blocus. Israël, en retour, a demandé que la Turquie expulse les dirigeants du Hamas. Le ministre israélien de la défense Moshe Yaalon, qui s’est montré ouvertement pessimiste à propos de l’accord, a également demandé que la Turquie convainque le Hamas de rendre les corps de deux soldats israéliens.

S’exprimant en janvier en Grèce, Yaalon avait également accusé la Turquie d’acheter du pétrole à l’Etat islamique et a déclaré qu’Ankara « permet aux jihadistes de se déplacer entre l’Europe et la Syrie et l’Irak et de faire partie de l’infrastructure terroriste de l’Etat islamique en Europe ».

Le président chypriote, Nicos Anastasiades (au centre), le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à gauche) et le Premier ministre grec, Alexis Tsipras se serrant la main lors de leur rencontre au palais présidentiel à Nicosie, à Chypre, le 28 janvier 2016 (Crédit : POOL/AFP / Yiannis Kourtoglou)

Le président chypriote, Nicos Anastasiades (au centre), le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu (à gauche) et le Premier ministre grec, Alexis Tsipras se serrant la main lors de leur rencontre au palais présidentiel à Nicosie, à Chypre, le 28 janvier 2016 (Crédit : POOL/AFP / Yiannis Kourtoglou)

Une détente avec la Turquie pourrait également entraîner un retour de flammes contre Israël. Ces dernières années, Israël a conforté ses relations avec l’Egypte dirigée par Abdel Fatah al-Sissi, qui a rencontré la semaine dernière une délégation de la conférence des présidents au Caire, ainsi qu’avec la Grèce et Chypre – tous des rivaux de la Turquie. Garder le soutien grec et chypriote est particulièrement important, a déclaré Liel, parce qu’ils sont des alliés israéliens au sein de l’Union européenne.

Cela pourrait ne pas valoir le coût, a-t-il déclaré, de risquer ces relations pour une détente avec un gouvernement turc qui a passé les sept dernières années à critiquer Israël.

« Erdogan est un joueur imprédictible, a déclaré Liel. Il y a une inquiétude que s’ils signent un accord avec lui aujourd’hui, et qu’il y a une guerre à Gaza d’ici quatre à cinq mois, il causera des problèmes. »