Lundi après-midi, le long d’une rue du centre de Jérusalem, le propriétaire d’un magasin d’alimentation électrique voit une ambulance ralentir et s’arrêter. Les ambulanciers restent à l’intérieur.

L’homme continue d’organiser sa vitrine encombrée, mais ne quitte pas le trottoir des yeux, tout en travaillant. « J’ai pensé que quelque chose était arrivé à l’un des voisins », a-t-il dit.

Puis il voit deux officiers de l’armée passer et emprunter les escaliers d’un appartement à proximité. Quelques instants plus tard, il entend des bruits effroyables. Les cris, dit-il, « ont duré une heure ».

Sachant que plusieurs soldats ont été tués dans la bande de Gaza la nuit précédente, il ne peut « fonctionner pendant le reste de la journée ».

Enfin un homme sort de l’appartement avec les officiers. Le propriétaire du magasin, dont le nom et l’emplacement ne sont pas révélés afin de garantir la confidentialité de la famille du défunt, reconnaît son client et l’enlace. « Mon frère », explique l’homme, qui suit les officiers pour porter la nouvelle aux autres membres de la famille.

Tandis qu’Israël combat dans la bande de Gaza et enterre ses soldats – 32 soldats ont été tués ce jour – deux officiers ont consenti de détailler certaines des règles entourant l’annonce déchirante, puis, la relation à long terme entre les familles et les militaires.

Une capitaine, qui a servi au Département des pertes et des blessés de l’armée, jusqu’à se rendre compte qu’elle n’avait pas simplement pas « l’immense force spirituelle » nécessaire pour affronter quotidiennement un deuil, évoque la première étape – du moment où un soldat est déclaré mort jusqu’à son enterrement.

La première action, dit l’officier, qui occupe aujourd’hui une autre fonction, est d’identifier le soldat de façon irréfutable. Si son visage est reconnaissable, plusieurs soldats ou officiers sont convoqués pour l’identifier. Sinon, l’armée peut presque toujours identifier ses soldats par ses empreintes digitales ou dentaires.

Ensuite, un appel est effectué à l’officier de la ville – le représentant local de l’armée israélienne – où le soldat réside. L’officier de la ville convoque deux ou trois « informateurs ». Ce sont tous des réservistes bénévoles. Beaucoup d’entre eux, dit le capitaine, appartiennent eux-mêmes à des familles endeuillées et « sont conscients de l’importance du premier contact ».

Ces agents ne peuvent soulager la perte, dit-elle, « mais ils peuvent adoucir l’expérience ».

Avant d’entrer dans une voiture, les informateurs doivent d’abord être absolument certains de ne pas être à la mauvaise porte. Gardant à l’esprit l’histoire de deux jeunes soldats nommés Yuval Harel de la même région de Jérusalem, tous deux tués au cours de la première semaine de la première guerre du Liban, le capitaine précise que les informateurs et l’officier de la ville se démènent pour s’assurer qu’ils ont la bonne adresse.

Les informateurs arrivent en taxi, pas dans une voiture militaire. L’un d’eux, en civil, s’assure d’abord que le nom sur la porte ou de l’appartement correspond à celui qu’ils recherchent. S’ils ne sont pas certains, dit-elle, ils demandent parfois à l’officier de la ville d’appeler à la maison pour s’assurer qu’ils entendent le téléphone sonner dans le bon appartement.

Le réserviste en civil rejoint alors les autres, dont l’un d’eux est généralement un professionnel médical, et tous se présentent à la porte. « Ils savent », dit-elle, « que dans quelques instants, la vie des gens de l’autre côté de la porte sera bouleversée ».

Un informateur de l’armée a écrit anonymement dans un forum en ligne en 2011 : « le moment – le moment avant de frapper – quand vous entendez parler de l’autre côté, les rires, la télévision, les pleurs des enfants, le tumulte de la vie ; ce moment est le moment le plus effrayant que j’ai vécu dans ma vie ».

Avec le temps et l’expérience, poursuit-il, ce ne fait qu’empirer.

Les informateurs restent à la porte. Après un moment de silence, ils demandent à la personne qui leur a ouvert de rassembler toute la famille. Ils demandent, sur un ton qui ressemble plus à une douce requête, d’être autorisés à entrer et à s’asseoir. Puis ils lisent une déclaration sur un morceau de papier, qui est préparée à l’avance et factuelle. Ils ne sont pas autorisés à improviser. Il n’y a pas d’explications. « C’est laconique, succinct », écrit l’informateur en ligne.

Les informateurs, qui parlent plusieurs langues et sont familiers avec différentes coutumes de deuil, restent avec les familles, les aident à la tâche initiale de contacter les autres membres de la famille. Ils coordonnent l’heure et le lieu de l’enterrement avec l’armée. Et puis, peu de temps après l’enterrement, ils laissent un médecin de garde militaire prendre le relais.

(Informer les familles sur leurs proches blessés fonctionne différemment. Un soldat conscient est encouragé à appeler à la maison et à transmettre la nouvelle de sa voix. Dans le cas d’un soldat inconscient, dont la vie n’est pas en danger, souvent l’hôpital appelle la famille, et dans le cas d’un soldat gravement blessé, la famille est informée en personne, selon le protocole décrit ci-dessus).

Les postes d’officiers de pertes sont remplis, presque exclusivement, par les femmes. L’une d’elles, une capitaine nommée Aviv Marom, mère de deux enfants, a permis au Times of Israel de l’accompagner sur le terrain il y a plusieurs mois. Elle-même mariée à un homme qui a perdu son frère à l’armée, elle explique que le lien entre l’officier des pertes et la famille dure tout le temps du service du militaire.

C’est pourquoi l’armée a développé le système unique d’informateurs, qui effectuent la tâche initiale de livrer les mauvaises nouvelles et dont la famille gardera toujours un mauvais souvenir, qui se distinguent des officiers des pertes, qui restent le maillon central entre les familles et l’armée.

Marom, médecin de garde militaire pour l’ensemble des familles arabes endeuillées de l’armée israélienne, indique que l’armée a développé ces dernières années un cours de formation appelé l’École de deuil, où les officiers des pertes s’informent sur les peines affectives que les familles endurent. Ils apprennent sur les conflits entre les parents, et entre les veuves et les parents, et sur ​​le SSPT et d’autres affections liées au deuil.

« Mais notre rôle est de représenter l’armée devant la famille et la famille devant l’armée », explique Marom. « Nous ne sommes pas des thérapeutes ».

Pourtant, un jour passé sur le terrain avec elle, pour visiter des familles bédouines qui ont perdu des fils à l’armée, renseigne sur la complexité de la tâche.

Le long d’un chemin de terre, s’enfonçant dans les villages bédouins non reconnus, elle montre une maison, que nous n’allons pas visiter. Elle raconte que l’homme qui y vit a perdu un de ses premiers fils dans l’armée. Il a plus tard pris une seconde épouse, une femme d’origine éthiopienne, et puis une troisième, une femme palestinienne. Les femmes, qui ne parlent pas entre elles, et tous les enfants, dit-elle, sont sous sa responsabilité.

Puis, sous un toit de tôle, entre les maisons du clan Abu Juda, elle prend un siège sur le sol et sirote du thé avec les hommes. Le père endeuillé porte une jalabiya foncée et joue avec des perles de pierre grise entre les doigts, qu’il fixe sans rien dire. La conversation porte sur le déplacement de leurs terres vers l’autre côté de la route. Mais elle n’est pas accusatoire, les deux parties étant conscientes que Marom n’est pas habilitée à changer la réalité.

Alors qu’elle se lève pour partir, la mère sort d’une pièce à côté et fond en larmes à la vue de l’officier. Elle l’étreigne, lui parle brièvement en privé, puis Marom dit au revoir à la longue rangée d’hommes.

« En public, dans cette société, les hommes ne sont pas autorisés à verser une larme », dit-elle à notre retour dans la voiture. « Mais lorsque nous parlons en privé, il peut se laisser aller. »