WASHINGTON – Ne mets pas cela en avant. Si ça arrive, change de sujet. Si tu ne peux pas changer de sujet, pense à refuser purement et simplement.

Ce sont quelques-unes des stratégies utilisées par les journalistes juifs qui travaillent dans le monde arabo-musulman au Moyen Orient pour cacher leur origine religieuse.

Les dangers auxquels sont confrontés les journalistes juifs dans la région sont devenus une évidence cette semaine après la décapitation d’un citoyen américano-israélien, Steven Sotloff, par le groupe djihadiste de l’Etat islamique (EI).

On ne sait pas si l’EI savait que Sotloff était juif. Ses collègues estiment que son enlèvement par des terroristes affiliés à l’EI en 2013 en Syrie a été le fruit du hasard et non un ciblage délibéré. James Foley, un autre journaliste enlevé par l’EI et décapité le mois dernier par le groupe terroriste, était catholique.

Cependant, la famille de Sotloff en Floride du Sud, ses amis et ses collègues – et en fait beaucoup dans la communauté journalistique – ont dissimulé la profonde implication de sa famille dans la communauté juive et sa citoyenneté israélienne afin de ne pas attirer l’attention de ses ravisseurs sur un facteur qui aurait pu aggraver son calvaire. JTA n’a pas fait état de sa captivité pour la même raison.

Les ravisseurs de Daniel Pearl, correspondant du Wall Street Journal enlevé et décapité par des terroristes au Pakistan en 2002, avaient mis un point d’honneur à ce qu’il parle de sa judéité. Dans la vidéo montrant son exécution, Pearl avait dit : « Mon père est juif, ma mère est juive. Je suis juif » parmi ses dernières paroles.

« Nous adressons nos plus sincères condoléances à la famille de Steven Sotloff » ont déclaré les parents de Daniel Pearl, ainsi qu’à Judea et Ruth, dans un communiqué envoyé par mail à JTA.

« Nous ne savons que trop bien la douleur de cette perte terrible. Une fois de plus, le monde a vu l’horreur du terrorisme en action. Nous continuons à trouver de la force dans la conviction qu’unis, la civilisation et l’humanité triompheront ».

« Pour moi, la première question à chaque fois que j’ai rencontré quelqu’un dans le monde arabe était ‘d’où venez-vous ?’ et ça ne voulait pas dire venir des Etats-Unis ou du Canada mais plutôt ‘êtes-vous musulmane ou juive ?’ » explique Janine Zacharia qui a travaillé au Moyen Orient pour le Washington Post. Cette journaliste qui était basée à Jérusalem de 2009 à 2011 enseigne aujourd’hui à l’Université de Stanford.

« Je disais : ‘Je suis de New York ou de Washington’ et s’ils persistaient, je disais : ‘Mon grand-père est né en Grèce’, ce qui est vrai. Je ne voulais pas en dire plus au sujet de ma religion ».

Une autre correspondante basée à Jérusalem qui a demandé à rester anonyme – parce qu’elle travaille toujours dans la région – s’approprie des expériences de sa famille élargie qui est chrétienne pour prétendre qu’elle l’est également.

Vous l’entendez dans la conversation. « Tu n’es pas juif toi ? », a demandé le correspondant qui connaissait Sotloff. Zacharia a expliqué que cela a été le cas en Libye lors de la chute de Kadhafi en 2011 : « Il y avait tellement d’endoctrinement contre les Juifs, mais en même temps ils ne connaissaient aucun Juif ».

Le soupçon envers les Juifs n’est pas quelque-chose qui est abordé directement, expliquent les correspondants.

Souvent, il est enveloppé dans d’autres sujets – par exemple, le fait d’être basé à Jérusalem, où des centaines de journalistes étrangers sont présents. De nombreux gouvernements de la région ont tendance à interdire l’entrée aux correspondants basés en Israël, quelle que soit leur religion.

Quand ils sont autorisés à voyager dans le monde arabe, les correspondants dissimulent en général tous leurs liens avec Israël : extraction des étiquettes sur les vêtements, argent israélien laissé chez des amis de confiance dans les villes de transit, fermeture des comptes de réseaux sociaux…

Ce n’est pas seulement une adresse en Israël qui peut soulever la méfiance. Les premières impressions dans la région prennent souvent en compte le contexte et les loyautés présumées.

Aaron Schachter, qui était basé au Liban et à Jérusalem pour la BBC au cours des dix dernières années, a déclaré qu’au Liban, demander l’origine est une manœuvre naturelle pour ouvrir une conversation. « Mais quand la réponse était ‘juif’, il y avait un soupçon qui nous foutait les jetons ».

« Au Liban, c’était légèrement menaçant car tout le monde fait attention à ce que vous êtes – sunnite, chiite – et il n’est pas rare que cela éveille l’attention, mais il y a un moment où ça devient vaguement menaçant pour les Juifs », se souvient Schachter.

« Je me rappelle qui vous êtes » lui avait dit un interlocuteur affilié au Hezbollah, le groupe terroriste basé au Liban qui a mené à plusieurs reprises des guerres contre Israël. L’homme a tiré la conclusion, à juste titre, que Schachter était juif de par son prénom.

« Je sais qu’ils vont essayer de comprendre qui vous êtes, un chrétien maronite ou un orthodoxe » a déclaré Schachter. « Mais quand vous avez quelqu’un qui vous dit : « Je sais ce que vous êtes », qu’est ce que cela apporte dans le cours de la conversation ? ».

Les stéréotypes juifs en Occident ne veulent pas dire grand-chose au Moyen Orient.

Les noms juifs qui peuvent être évidents pour des Occidentaux ne le sont pas du tout dans la région, ni les « types juifs » qui peuvent ressembler à ceux du Moyen Orient. « J’aurais pu m’appeler Miriam Leah Goldbergstein, et je ne me serais pas inquiétée pour autant » assure Lisa Goldman, qui a travaillé pour plusieurs médias au Caire pendant le printemps arabe de 2011.

« C’est une vraie question » a déclaré cette correspondante qui connaissait Sotloff et qui, après son enlèvement, a fait un repérage obsessionnel sur Internet pour découvrir si sa judéité était connue au grand jour.

« Il y a une telle croyance dans la conspiration. Il y a tant de suspicion autour des espions et autour des espions israéliens » estime Lisa Goldman.

Jamie Tarabay, une rédactrice pour Al-Jazeera et pour plusieurs médias américains, qui n’est pas juive, a déclaré que l’hostilité antijuive l’avait effrayée au cours de ses reportages à Bagdad. « Tout ce que je sais, c’est que pour les personnes qui auraient été juives à Bagdad, vous ne deviez pas être bavard, vous n’évoquiez jamais ce sujet » a-t-elle rappelé.

Goldman a déclaré que les professionnels qu’elle rencontrait au Liban et en Egypte avaient du mal à faire la distinction entre Juifs et sionistes.

« L’esprit des gens est très confus. Ils parlent du Peuple du Livre, de la tolérance que le Prophète avait pour les Juifs, mais ils sont conscients que la plupart des Juifs soutiennent Israël telle une question d’identité » a déclaré Goldman, qui dirige aujourd’hui l’initiative Israël-Palestine pour le think-tank New America Foundation.

Celle-ci a rappelé une conversation qu’elle avait eue au Caire lors du « printemps de 2011 » avec un chauffeur de taxi dans un sabir arabe. L’ambiance était à la fête et cela avait bien commencé, affirme-t-elle.

« D’où êtes-vous ? Du Canada. Walla ! Etes-vous chrétienne ? Non, je suis juive » raconte Goldman. « Il a dû changer de couleur à cinq reprises et puis s’est tu ».

Elle en a alors parlé à un ami égyptien après la rencontre et il m’a expliqué que des années de propagande gouvernementale antijuive avaient laissé des marques.

« Il se demandait sans doute où étaient tes cornes » a-t-il conclu…