NEW YORK — L’élégante salle de bal du Consulat général indien à New York a servi d’hôte pour accueillir de nombreux événements culturels et autres réunissant des publics indiens et américains. Mais, le 29 juin, un événement spécial a rassemblé deux communautés – indienne et juive – pour découvrir un chapitre de l’histoire inconnu jusqu’ici, et raconté dans un film documentaire intitulé « Little Poland in India ».

Ce film documentaire, qui a été projeté spécialement à New York avec le soutien du consulat général indien et de l’AJC (American Jewish Committee), revient sur le chapitre le plus sombre de l’histoire durant la Deuxième guerre mondiale lorsque la machinerie de guerre et de mort d’Hitler s’était étendue sur l’Europe, propageant la terreur et la destruction sur le continent.

Des enfants orphelins originaires de Pologne – Juifs et catholiques indistinctement – devaient alors faire face à un avenir indéterminé. Mais un rayon d’espoir avait éclairci ces ténèbres lorsqu’un maharadjah (membre de la noblesse indienne) au grand coeur dans un état princier de Gujarat avait convenu d’accepter les enfants polonais et de prendre soin d’eux.

Ce sujet émotionnellement lourd d’enfants trouvant refuge dans une culture étrangère est adroitement traité dans « Little Poland in India »,” produit par une réalisatrice entreprenante de Delhi, Anu Radha, dont les films se penchent généralement sur les questions liées à l’enfance.

Le maharadjah Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja, connu également sous le nom de 'Jam Sahib,' qui a aidé à accueillir environ 1000 enfants polonais - juifs et catholiques - durant la Deuxième guerre mondiale. ('Little Poland in India')

Le maharadjah Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja, connu également sous le nom de ‘Jam Sahib,’ qui a aidé à accueillir environ 1000 enfants polonais – juifs et catholiques – durant la Deuxième guerre mondiale. (‘Little Poland in India’)

Alors que les horreurs de l’Holocauste et de la Deuxième guerre mondiale continuaient en Europe, le général Władysław Sikorski — Premier ministre du gouvernement polonais en exil et commandant en chef des forces armées polonaises – avait écrit au Premier ministre britannique Winston Churchill, le suppliant d’assurer la protection et la sécurité de jeunes enfants qui mouraient de faim et qu’il avait appelé le « trésor de la Pologne ».

Même si l’Inde se trouvait alors au beau milieu de son combat pour l’indépendance face à la gouvernance britannique coloniale et que le pays était lui-même en proie à la famine, le « Jam Sahib » (un surnom tiré des mots de « roi » et de « propriétaire »), tel qu’était appelé avec affection le maharadjah Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja de Nawanagar, s’était manifesté pour apporter son aide.

Le consulat polonais de Bombay avait, à l’époque, lancé une campagne de sensibilisation en Inde à la cause des réfugiés juifs et arrangeait leur voyage vers l’Inde durant la Shoah.

C’est ainsi qu’un groupe d’environ 1 000 enfants polonais était parti pour l’Inde en 1942 depuis la Sibérie où, égarés et rendus orphelins dans le contexte de mort et de destruction de la Deuxième guerre mondiale, ils avaient été emmenés après l’invasion soviétique de la Pologne en 1939. Les enfants avaient été accueillis par leur bienfaiteur, le Jam Sahib, mais seulement après un long périple.

Le maharadjah Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja, connu également sous le nom de 'Jam Sahib,' qui a aidé à accueillir environ 1000 enfants polonais - juifs et catholiques - durant la Deuxième guerre mondiale. ('Little Poland in India')

Le maharadjah Digvijaysinhji Ranjitsinhji Jadeja, connu également sous le nom de ‘Jam Sahib,’ qui a aidé à accueillir environ 1000 enfants polonais – juifs et catholiques – durant la Deuxième guerre mondiale. (‘Little Poland in India’)

Les bateaux amenant les réfugiés venus de l’ancienne Union soviétique, dont un grand nombre d’enfants âgés de deux à 17 ans, n’avaient pas obtenu le droit d’entrée dans les ports alors qu’ils naviguaient à travers l’Iran vers Bombay (Mumbai), placé alors sous gouvernance britannique. Lorsque le maharadjah, qui était membre du Conseil de guerre impérial, avait eu connaissance des malheurs des enfants dans les goulags, il avait décidé de s’impliquer et avait établi un camp à Balachadi, à environ 25 kilomètres de la capitale de Jamnagar, pour l’arrivée des Polonais.

Ce camp avait existé jusqu’au début de l’année 1946. Les enfants avaient ensuite été transférés au camp de Valivade à Kolhapur.

« Little Poland in India » est le résultat d’une collaboration conjointe indo-polonaise et est le premier film documentaire basé sur les vies de survivants de la Deuxième guerre mondiale ayant bénéficié de la protection du ‘Jam Sahib’.

Le film a été produit par Doordashan (une chaîne de télévision d’état indienne), avec la collaboration du gouvernement de Gujarat, l’Institut national audiovisuel et la télévision polonaise.

Une photo des enfants polonais dans la petite Pologne, dans leur camp indien (Crédit : 'Little Poland in India')

Une photo des enfants polonais dans la petite Pologne, dans leur camp indien (Crédit : ‘Little Poland in India’)

Tandis que la Croix rouge, l’armée polonaise et l’administration coloniale avaient aidé à monter les camps, c’était le maharadjah qui avait joué un rôle crucial dans le bien-être des enfants.

Le professeur Piotr Klodkowski, ancien ambassadeur polonais en Inde, explique dans un enregistrement qu’ « une école assez grande a été ouverte pour les enfants à Balachadi, et le maharadjah a laissé un bon souvenir ».

‘Vous pouvez ne plus avoir vos parents mais je suis votre père dorénavant’

En effet, selon des sources polonaises, le maharadjah avait déclaré aux enfants : « Vous pouvez ne plus avoir vos parents mais je suis votre père dorénavant ». Les enfants, en retour, l’appelaient « notre Bapu » (Père).

La Pologne a montré sa gratitude au maharadjah sous diverses formes. Varsovie a une « Place du bon maharadjah » nommée en son honneur. La Pologne a également donné le nom du maharadjah, qui était un passionné de l’éducation des enfants, à une école. Il a également reçu la médaille du président, la plus haute distinction du pays et Radha, la réalisatrice du film, a reçu le prix polonais Bene Merito.

A la projection du film au consulat, certains des invités juifs ont évoqué en privé la possibilité qu’Israël puisse honorer de manière posthume le maharadjah comme le pays l’avait fait avec Oskar Schindler, l’industriel allemand qui a aidé à sauver les vies de 1 200 Juifs dans l’Allemagne nazie.

Jadwiga Tomaszek et Jerzy Tomaszek se sont rencontrés dans le camp du maharadjah en Inde durant la deuxième guerre mondiale et se sont mariés plus tard alors qu'ils avaient 70 ans (Crédit : 'Little Poland in India')

Jadwiga Tomaszek et Jerzy Tomaszek se sont rencontrés dans le camp du maharadjah en Inde durant la deuxième guerre mondiale et se sont mariés plus tard alors qu’ils avaient 70 ans (Crédit : ‘Little Poland in India’)

L’aide apportée par le maharadjah a été d’autant plus remarquable en considérant que tandis que le monde était en guerre, l’Inde livrait sa propre bataille – un combat non-violent pour l’auto-détermination et l’indépendance face au colonialisme britannique, et même si une grave famine et la sécheresse ravageaient l’Inde à ce moment-là.

« Little Poland in India » en appelle au coeur et à la raison. Dans une interview à New York, Radha explique comment elle en est venue à s’intéresser au sujet du film.

« J’avais une conversation il y a quelques années avec l’ambassadrice indienne de l’époque en Pologne, Monika Kapil Mohta, qui m’a demandé : ‘Pourquoi ne traitez-vous pas cette histoire intéressante d’un maharadjah indien qui a protégé des enfants polonais ?' », explique Radha.

Séduite par cette idée, Radha a commencé à faire des recherches.

« Ayant travaillé avec la télévision par câble précédemment, j’avais appris les ficelles du métier. L’idée de réaliser un film sur des enfants polonais réfugiés en Inde m’avait amené à réfléchir… Le cinéma est mon obsession, ma passion. Etre scénariste est un avantage de plus parce que cela renforce la puissance créatrice du film », dit-elle.

Mais elle reconnaît l’aide reçue de la part de l’ambassade polonaise à New Delhi, qui lui a permis d’obtenir un livre appelé « Poles in India: 1942-1948 ». L’ouvrage s’est avéré être une source inestimable d’informations sur la manière dont les Polonais exilés en Sibérie étaient venus chercher la sécurité et la protection en Inde.

La productrice et réalisatrice Anu Radha (Autorisation : Anu Radha)

La productrice et réalisatrice Anu Radha (Autorisation : Anu Radha)

Elle indique de surcroît être « à jamais reconnaissante » pour le soutien actif qu’elle a reçu de la famille de « Jam Sahib ».

« Les portes du palais ont été ouvertes par le fils de Jam Sahib… C’est une opportunité rare qui n’avait jamais été donnée auparavant à une étrangère », note-t-elle.

Radha déclare être en train de réaliser un film commercial consacré au second camp de Valivade dans l’état de Maharashtra.

« Il y avait des enfants polonais réfugiés à Valivade de 1943 à 1948. Ils sont partis ultérieurement avec l’aide de la Croix Rouge internationale et de la Croix rouge polonaise qui pouvaient parvenir à retrouver où étaient leurs proches dans le monde, notamment en Pologne. En fonction du fait qu’ils avaient ou non des parents, certains enfants sont partis pour le Royaume-Uni, d’autres sont retournés en Pologne », dit-elle.

Ceux qui sont retournés en Pologne ont même formé une association appelée « les Polonais en Inde ». Les Juifs et les catholiques, accueillis dans les camps, sont restés très attachés à l’Inde, et se souviennent souvent, alors qu’ils sont au crépuscule de leurs vies, de cette phase cruciale de leur existence, là-bas.