Lorsqu’il a fêté son 31ème anniversaire, Moshe Friedman a pris ce qui représentait pour lui une décision radicale : il a quitté l’école religieuse pour lancer sa start-up.

De nombreux Israéliens passent directment du lycée vers le secteur des hautes-technologies, mais dans le cas de Friedman, le saut a été encore plus long.

Descendant de rabbins, il a étudié dans l’une des écoles ultra-orthodoxes les plus réputées, où beaucoup de ses pairs passent des dizaines d’années sans jamais avoir l’intention de travailler.

Friedman s’est rapidement trouvé pris entre deux mondes. Les grandes entreprises capitalistes laïques affichaient une réticence à financer son entreprise de montage de vidéos, explique-t-il, car le fossé culturel entre les laïcs et les haredim créait des sentiments de défiance. Il a également caché l’existence de son entreprise à ses proches, de peur qu’ils ne désapprouvent sa démarche.

« J’ai découvert qu’il était très complexe d’être un haredi et de trouver sa place dans une nation start-up », déclare Friedman. « Le monde des start-ups est très laïc. J’étais vu comme un étranger. »

La question de savoir comment mieux intégrer une population haredi grandissante constitue depuis longtemps un problème complexe pour les dirigeants israéliens. La plupart des haredim ne servent jamais dans l’armée, comme c’est pourtant obligatoire pour les autres Israéliens juifs dès l’âge de 18 ans.

Ils préfèrent se consacrer à des études religieuses à plein temps, vivant grâce à des allocations publiques qui sont devenues de plus en plus polémiques à mesure que la population haredi se multiplie.

Le centre israélien Taub pour les Etudes de la politique sociale a annoncé qu’en 2011, moins de 50 % des hommes haredi travaillaient.

L’appel mené par des politiciens laïcs pour que les Israéliens haredi « supportent le poids » de la société plus équitablement est devenu un cri de ralliement cette année.

Une loi étendant la conscription militaire pour les haredim a rencontré une opposition véhémente. Des dirigeants haredi ont même accusé le gouvernement de vouloir laïciser leur communauté.

En 2011, moins de 50 % des hommes haredi travaillaient

Malgré les protestations, un flux constant d’hommes haredi a rejoint la force de travail israélienne.

Certains considèrent le travail comme une simple nécessité pour subvenir aux besoins de leurs familles, tandis que d’autres voient la montée du nombre d’ultra-orthodoxes comme une force tranquille pour une compréhension améliorée entre eux et le reste du pays.

Friedman est parmi ces derniers. Trois ans après avoir fondé son entreprise de vidéos, il a cofondé une initiative pour faire entrer plus d’employés haredi dans les entreprises technologiques d’Israël.

Le programme, géré par le bureau israélien du géant des télécommunications Cisco Systems, a été lancé l’année dernière et a déjà placé 100 employés haredi dans des entreprises comme Google ou Intel.

« Il y a ce préjugé que puisque les Israéliens laïcs n’ont pas de lois [juives] et de religion, il n’ont pas de valeurs claires », a déclaré Zika Abzuk, qui dirige le programme Cisco avec Friedman.

« Il est clair pour nous que lorsque des laïcs et des haredim se rencontrent en tête à tête, ils se sentent comme un seul peuple, et tous les préjugés disparaissent. »

Le programme de Cisco, appelé Kama Tech, est l’une des diverses initiatives visant à donner aux haredim l’éducation et les outils nécessaires pour trouver un travail.

Les écoles primaires haredi enseignent peu d’anglais et de maths, les diplômés n’ont donc généralement pas le bagage théorique nécessaire pour trouver un emploi.

Ils doivent souvent passer par l’université afin d’obtenir une licence avant d’espérer décrocher un emploi.

Les conseillers pour l’emploi de Kemach, une organisation basée à Jérusalem qui a aidé 6 000 haredim à trouver du travail, expliquent que les yeshivot donnent aux haredim des compétences utiles aux entreprises.

Les yeshivot donnent aux haredim des compétences utiles aux entreprises

L’étude du Talmud par paires apprend aux hommes haredim à collaborer sur des projets. De longues heures à la yeshiva leur donne une éthique de travail très solide.

Du fait que les haredim qui entrent dans le monde du travail ont généralement une femme et des enfants, ils sont plus stables et donc moins susceptibles que les jeunes Israéliens laïcs de changer souvent de travail.

« Cette génération travaille tout le temps, mais les gens changent de travail », explique Moshe Feder, un conseiller pour l’emploi à Kemach. « Pour l’employé haredi standard, la stabilité du salaire est importante. Il n’ira pas chercher un autre emploi. Il est plus fidèle à son entreprise. »

Tandis que le programme de Cisco vise à une plus grande cohésion sociale, Kemach n’a pas d’autre ambition que de guider les haredim vers un emploi rentable, une démarche qui a reçu l’approbation tacite des dirigeants parmi les rabbins de cette communauté.

Les étudiants à Michvar, une université entièrement haredi à Bnei Brak, déclarent que les rabbins approuvent leur obtention d’un diplôme uniquement après que les étudiants aient expliqué que c’était nécessaire pour subvenir aux besoins de leurs familles.

Elazar Oshri, âgé de 28 ans, qui bûchait récemment sur un examen d’entrée à un programme de géo-informatique, essayait d’obtenir son admission à l’université après des années d’étude religieuse.

Même s’il était accepté, Oshri a déclaré qu’il espérait continuer à étudier la Torah la nuit.

« [Mon rabbin] ne m’a pas simplifié la vie à ce sujet », a déclaré Osrhi. Ma situation financière a changé. C’est un moyen, mais pas une fin. »

Le membre de la Knesset Dov Lipman du parti centriste Yesh Atid a déclaré qu’il voulait offrir au haredim une porte de sortie de la pauvreté. Une société plus unifiée est un objectif secondaire, a-t-il souligné.

Pourtant, les dirigeants haredi ont fustigé Lipman, qui a étudié dans une yeshiva haredi, en l’accusant d’avoir trahi la communauté.

Lipman a répondu que son travail visant à encourager de grandes entreprises subventionnées par le gouvernement à embaucher les haredim serait difficilement critiquable.

MK Dov Lipman during an assembly session in the plenum hall at the Knesset, March 06, 2013 (photo credit: Miriam Alster/Flash90)

Le député Dov Lipman à une session plénière de la Knesset – 6 mars 2013 (Crédit : Miriam Alster Flash 90)

« C’est très compliqué pour n’importe quel rabbin de dire, ‘Nous ne voulons pas que vous subveniez au besoin de votre famille d’une manière traditionnelle, comme tout le monde le fait dans la plupart des milieux orthodoxes’ », a expliqué Lipman.

Certains haredim commencent des études laïques bien avant que leur compte en banque ne soit vide.

A L’école Kfar Zeitim, près de la cité septentrionale de Tibérias, des lycéens haredi passent le matin à étudier un programme religieux et l’après-midi à apprendre un métier, comme charpentier ou ingénieur électrique. Leur journée d’école dure de 8h à 19h.

Kfar Zeitim est l’une des cinq écoles dirigées par les Ecoles de sciences technologiques d’Israël, une organisation dédiée à l’éducation des minorités israéliennes. Quelque 500 étudiants haredi suivent des cours dans les écoles du réseau.

Zvi Pelef, le directeur général de sciences technologiques, a déclaré que les écoles ont évité de froisser les haredim en ciblant des étudiants qui ont des difficultés dans le système des yeshivot.

« Il y a des adolescents qui traînent dans la rue et n’apprennent rien », a déclaré Peleg. « Ils ont de très fortes chances de tomber dans la drogue et d’évoluer dans des endroits peu recommandables. »

Quelques haredim étudiant pour l’obtention de diplômes techniques ont expliqué que les hommes haredi qui travaillent sont de mieux en mieux acceptés dans la communauté.

Même si la priorité reste sur une étude à plein de temps de la Torah, Friedman explique que les haredim placent la stabilité économique de leurs familles au-dessus d’une idéologie stricte.

« Je ne voulais pas que les gens sachent que j’avais une start-up », explique-t-il. « Pourtant quand Kama Tech était déjà en fonction, ils étaient contents de voir que j’aide les gens. »