L’élection présidentielle s’est conclue, comme tout le monde l’avait prédit, par une victoire du populaire Reuven Rivlin.

Le choix de l’ancien président de la Knesset de 74 ans a été immédiatement salué comme un signe que la course était bien apolitique.

Plébiscité par des votes de l’extrême droite et à l’extrême gauche, de Habayit Hayehudi au Meretz, de députés arabes aux ultra-orthodoxes, Rivlin a montré qu’il était un fédérateur. La Knesset, composée des représentants du peuple, s’est élevée au-delà de ses politiques étroites et a élu l’homme qui, sondage après sondage, était le favori de la plupart des citoyens israéliens.

Voilà un puissant récit optimiste. Mais ce n’est pas celui entendu le lendemain de la course dans les couloirs du parlement israélien.

Pour la classe politique israélienne, l’élection de Rivlin est seulement le second plus important résultat de la course à la présidentielle. Tandis que la nation regardait Rivlin tracer vers la victoire, la classe politique, elle, était concentrée sur son challenger, le député Hatnua Meir Shitrit et le tremblement de terre politique que son succès a déclenché.

La surprise

Lundi soir, l’analyste politique est tranquillement allé dormir, sachant que la course serait finalement entre Dalia Itzik et Reuven Rivlin, deux anciens présidents de la Knesset, deux opérateurs politiques rusés et expérimentés, deux candidats appartenant à des camps politiques définis et puissants.

Rivlin était soutenu par le Likud, la majorité de la droite, la totalité de l’extrême droite, ainsi que de nombreux autres députés de tout l’échiquier politique, qui en sont venus à respecter le législateur vétéran au fil des ans.

L’ascension de Shitrit n’était pas un accident. C’était une manœuvre soigneusement planifiée et exécutée par une opposition de plus en plus capable d’unir et de mobiliser ses éléments disparates pour compliquer la vie de la coalition.

Itzik, d’autre part, était la candidate de Yisrael Beitenou, d’une poignée de députés de gauche nostalgiques du temps où elle était députée travailliste, probablement de législateurs de Kadima passés et présents, dont Shaul Mofaz et Israël Hasson, et d’autres qui ont rejoint d’autres partis, comme Tzachi Hanegbi du Likud. Il était plus probable que Itzik attire plus de votes de gauche au second tour que Rivlin.

C’était en tout cas  la prédiction du Times of Israel.

Au premier tour du scrutin, Rivlin a obtenu 44 voix, Itzik 28, et les candidats outsiders Dalia Dorner et Dan Shechtman traînaient loin derrière avec 13 et 1 respectivement.

C’était en majorité le résultat escompté, à une exception près : les 33 votes du premier tour totalement inattendus pour Meir Shitrit de Hatnua.
La deuxième place pour Shitrit fut un choc.
« Nous ne savions pas ce qui se passait », a déclaré un législateur Likud. « Puis, au moment où nous avons compris, il était presque trop tard. »

L’accord Shitrit

L’ascension de Shitrit n’était pas un accident. C’était une manœuvre soigneusement planifiée et exécutée par une opposition de plus en plus capable d’unir et de mobiliser ses éléments disparates pour compliquer la vie de la coalition. (Des parties de cette « opposition », soit dit en passant, se trouvent dans les rangs de la coalition au pouvoir.)

Lundi soir, lorsque le résultat de la course était tout sauf garanti, deux chefs de partis se sont rencontrés lors de la célébration des Sheva Berakhot (cérémonie religieuse suivant le mariage) de la fille du président du Shas, Aryeh Deri. La ministre de la Justice Hatnua, Tzipi Livni, et le leader travailliste Isaac Herzog se sont entretenus de la course à la présidence du lendemain.

Le candidat travailliste, Binyamin Ben-Eliezer, avait quitté le jeu, suite à des allégations de malversations financières ayant fait surface au cours du week-end. L’ancienne juge de la Cour suprême Dalia Dorner était la favorite de l’extrême gauche, mais ne pouvait remporter les votes des ultra-orthodoxes ou du centre, nécessaires pour vaincre Rivlin. Et le lauréat du prix Nobel de chimie Dan Shechtman avait échoué à gagner un soutien significatif parmi les législateurs.

Le seul candidat resté dans la course avec une chance de battre Rivlin, ont conclu les dirigeants, était Shitrit.

Et ainsi, tard dans la nuit, les trois dirigeants – Deri n’était pas opposé à l’accord – ont mis en marche le surprenant bouleversement de la course. Deri a réuni autant de voix d’ultra-orthodoxes qu’il le pouvait, tandis que Livni et Herzog mobilisaient la gauche et le centre, y compris des députés centristes de la coalition Yesh Atid et Hatnua.

La stratégie était bonne. Shitrit, ancien député Likud, était néanmoins un droitiste modéré. En fait, il s’est abstenu dans la plupart des votes cruciaux en faveur du processus de paix d’Oslo dans les années 1990 ; là où ses collègues de parti, cela va sans dire, ont tous voté contre.

C’est ainsi que la campagne a fonctionné, catapultant Shitrit à une solide deuxième place au premier tour et remodelant une course qui tout le monde croyait déjà écrite.

Un nouvel axe

Difficile de surestimer l’importance du nouvel axe Livni-Herzog, surtout après éclatante démonstration de pouvoir politique brut de mardi. Les deux dirigeants ont réussi à obtenir 33 votes pour un candidat qui, selon les meilleures estimations, s’alliait à peine 10 députés.

En propulsant Shitrit au deuxième tour, l’axe Livni-Herzog a prouvé deux choses. Tout d’abord, que la majorité parlementaire de droite est de plus en plus théorique ; qu’elle est si profondément embourbée dans des rivalités internes et souvent mesquines qu’elle ne peut même pas résister à une manœuvre de l’opposition sur un événement aussi fondamental que l’élection présidentielle.

Et en second lieu, que la campagne pour les prochaines élections législatives, et le prochain gouvernement, est déjà en marche.

Le système politique ramasse encore les morceaux de la surprise spectaculaire de mardi. Au Likud, un nombre grandissant de dirigeants et de militants appellent à la reconstruction de la cohésion interne et à faire régner l’unité au sein du parti au pouvoir. A gauche, la montée de Shitrit illustre un nouvel appétit avide de défier la domination de la droite menée par le Likud, depuis près de deux années.