Dans ses cinq romans d’espionnage, l’auteur et avocat Haggai Carmon raconte les exploits de Dan Gordon, ancien agent du Mossad qui voyage dans le monde au nom du département de la Justice américain pour recouvrer les avoirs de criminels en col blanc.

Dans son premier roman, Triple Identity, publié en 2005, Dan Gordon suit un escroc qui a pris la fuite en Allemagne, pour découvrir qu’il porte trois noms et détient trois passeports, et a été impliqué dans des activités illégales avec des Colombiens, des Allemands, des Iraniens et des Russes.

L’auteur Carmon nie avoir lui-même travaillé pour le Mossad, mais reconnaît que les jeux d’espion de Dan Gordon sont des récits romancés de sa propre expérience de voyage dans 34 pays en tant qu’enquêteur/avocat sous couverture du département américain de la Justice, un poste qu’il a occupé pendant 20 ans.

Carmon tient à souligner ses relations étroites avec la communauté du renseignement, indiquant que le gratin d’Interpol, du Mossad, de la CIA et du Shin Bet a écrit l’introduction de ses romans.

A présent retraité de monde du renseignement, Carmon a utilisé ses compétences ces huit derniers mois pour récupérer environ deux millions de dollars pour quatre victimes différents de l’industrie, majoritairement frauduleuse, des options binaires d’Israël. Quand on lui demande comment il a réussi, Carmon explique qu’il a exposé l’identité et l’emplacement réels des entreprises d’options binaires, dont beaucoup se cachent derrière une adresse londonienne et des noms inventés pour leur faux « courtiers ».

« J’ai utilisé le choc et la crainte », a déclaré Carmon, décrivant comment il a récupéré 1,5 million de dollars pour l’homme d’affaires californien Steven Koel. Carmon a envoyé des messagers aux domiciles de la direction et de l’équipe de rétention du site d’options binaires BinaryBook. Chacun a reçu une lettre personnalisée demandant l’argent de Koel.

Haggai Carmon (autorisation)

Haggai Carmon (autorisation)

« Ils pensaient qu’ils seraient protégés par le fait d’avoir utilisé de faux noms et d’avoir dit qu’ils étaient en Angleterre. Dès que j’ai su leurs vrais noms et leurs adresses, ils ont été exposés, ils ont perdu toutes leurs défenses. »

Koel, l’homme d’affaires californien, a déclaré au Times of Israël qu’il cherchait un moyen pour augmenter ses économies pour payer les soins de son fils, qui a de graves problèmes de santé. Il a fait des recherches sur Internet et a trouvé BinaryBook, « qui avait un site internet qui semblait très solide et légitime », ainsi que des représentants téléphoniques qui avaient l’air patients et professionnels. Koel a commencé à faire des transactions, à en gagner quelques-unes et à en perdre d’autres, mais en voyant le solde de son compte commencer à augmenter. Les choses se sont gâtées cette année, quand il a demandé à BinaryBook de le laisser retirer un million de dollars de son compte, et que l’entreprise a râlé. Koel a eu le sentiment que quelque chose n’allait pas.

C’est à ce moment qu’il a contacté Wealth Recovery International, une entreprise qui aide les victimes des options binaires à récupérer leur fonds. Le Times of Israël a rencontré les propriétaires de Wealth Recovery International, mais ils ont demandé que leur nom ne soit pas cité car cela empêcherait la nature discrète de leur travail.

L’entreprise a mis en contact Koel avec Haggai Carmon, qui a pris l’affaire. Carmon a déclaré qu’il ne serait pas la peine d’aller jusqu’au contentieux. Il a simplement précisé qu’il savait qui ils étaient, et leur a demandé une licence d’autorisation de ventes de titres en Israël.

Carmon a déclaré que l’avocat israélien de BinaryBook lui avait écrit une longue lettre disant qu’il était « un escroc, un voleur, un scélérat… et demandant où virer l’argent. » Koel a récupéré tout son investissement, 1,5 million de dollars.

Options binaires, blanchiment d’argent et terrorisme

Carmon a déclaré que quand il avait été exposé pour la première fois à l’ampleur et à la sophistication de la fraude israélienne des options binaires en avril dernier, il avait été autant dégoûté qu’impressionné.

« Je n’ai pas encore rencontré quelqu’un qui a gagné de l’argent avec les options binaires, pas sur son écran d’ordinateur, mais en ayant réellement retiré ses gains. Certaines de ces entreprises sont truquées. »

Parallèlement, Carmon affirme que l’industrie des options binaires est « stratifiée » d’une manière qu’il n’avait vu que dans les organisations d’espionnage, parmi les blanchisseurs d’argent de première classe ou dans les organisations terroristes.

« Un excellent professionnel a conçu cette stratification », a-t-il déclaré, en faisant référence à la pratique des blanchisseurs d’argent d’éloigner les sommes de leurs origines criminelles en se cachant derrière des strates de transactions financières. Les entreprises d’options binaires, dont 90 %, selon l’estimation de Carmon, agissent depuis Israël, se cachent de manière similaire derrière des strates de fausses identités.

Le quartier de la bourse du diamant à Ramat Gan, où sont situées de nombreuses entreprises d'options binaires, le 23 juin 2015. Illustration. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

Le quartier de la bourse du diamant à Ramat Gan, où sont situées de nombreuses entreprises d’options binaires, le 23 juin 2015. Illustration. (Crédit : Miriam Alster/Flash90)

« Le client ne sait pas à qui il parle réellement. Il appelle un numéro virtuel avec un indicatif britannique, mais peut en fait parler à quelqu’un qui est à Chypre ou en Roumanie. Ces personnes transfèrent les informations du client à une troisième entreprise, qui vous rappelle d’Israël, en utilisant des pseudonymes de type anglo-saxon, vous faisant croire qu’ils sont des courtiers professionnels. En fait, ce sont des baratineurs de la rue qui sont formés pour accroître l’investissement du client. Ils transfèrent l’argent à une quatrième entreprise, qui a un compte en banque dans un cinquième pays. »

Carmon compare l’identification des propriétaires d’une entreprise frauduleuse d’options binaires à la prise d’une anguille. « Cela vous glisse des mains et vous donne un choc électrique. »

Haggai Carmon en Ukraine, en mission pour me gouvernement américain. (Crédit : autorisation)

Haggai Carmon en Ukraine, en mission pour me gouvernement américain. (Crédit : autorisation)

Mais Carmon a suivi l’argent. Dans le cas de Steven Koel, Koel avait fait deux virements bancaires distincts vers deux banques polonaises Česká Spořitelna et Zachodni. Carmon a engagé un avocat polonais sur place, dont l’avis juridique était qu’il s’agissait de blanchiment d’argent, puisque l’argent était sorti du pays. Carmon a réussi là où les autres avocats ont échoué, pense-t-il, parce que ces avocats ont tenté de poursuivre la société écran londonienne BinaryBook au lieu de mener une enquête approfondie.

« Ils ont eu peur de moi ; ils savaient que je pouvais faire tomber leurs maisons », a-t-il déclaré.

Quand on lui demande pourquoi il n’a pas utilisé ses compétences d’investigation pour lancer un procès qui aurait fait tomber toute l’industrie, Carmon affirme que sa première tâche est de faire ce qui est le mieux pour ses clients, mais ajoute que si quelqu’un veut l’embaucher pour un tel travail, il « l’étudierait ».

De Tel Aviv à New York

Carmon est né à Tel Aviv, ses parents sont Yehiel et Ida Carmon. Son père était un banquier qui a également écrit des livres sur la philosophie et la poésie orientale. Carmon a été à l’école avec des sommités israéliennes, comme l’ancien chef d’Etat-major de l’armée israélienne Amnon Lipkin-Shahak, le violoniste Itzhak Perlman et l’ancien procureur général Yehuda Weinstein.

Il a été diplômé avec les honneurs de la faculté de droit de l’université de Tel Aviv en 1981, et a travaillé pour des assurances. Pendant cette période, il est devenu un proche conseiller de Shimon Peres, qui dirigeait alors le parti travailliste israélien. Quand il a quitté Israël pour obtenir un master de droit international, gouvernement et politique de l’université St Johns de New York, Peres lui a demandé d’être le représentant du parti aux Etats-Unis.

Carmon a commencé à recevoir des appels du département américain de la Justice, lui demandant de les aider dans des contentieux liés à Israël. Carmon l’a fait, a-t-il déclaré, et a reçu de plus en plus d’appels, jusqu’à ce qu’il travaille à temps plein comme sous-traitant externe au département de la Justice, combinant l’enquête et le droit.

Il a aidé les Etats-Unis à retrouver des fugitifs en col blanc en Israël. Il a également voyagé dans le monde entier pour tenter de comprendre où les fugitifs cachaient leurs avoirs mal-acquis. Ses cinq romans d’espionnage sont basés sur ces expériences.

Le premier, Triple Identity, raconte l’histoire d’un fugitif israélien, américain et roumain, « Raymond Delouise », contre qui le gouvernement américain a porté plainte au civil pour le rapatriement de 90 millions de dollars. Quand un cabinet juridique de Genève a été incapable de le retrouver, Carmon a été déployé à Munich où il a trouvé « Delouise » dans une morgue, avec une balle dans la tête. Le reste de l’histoire figure dans Triple Identity, qui est, d’après Carmon, principalement une histoire vraie dont certains détails ont été modifiés. Et oui, Carmon a été attaqué physiquement par des criminels et les a neutralisés en recourant au krav maga, exactement comme le fait Gordon dans ses romans.

La couverture du premier roman d'espionnage d'Haggai Carmon

La couverture du premier roman d’espionnage d’Haggai Carmon

Le gouvernement américain a finalement donné à Carmon la responsabilité mondiale du recouvrement d’avoirs et de rassemblement de preuves et de renseignements précontentieux en-dehors des Etats-Unis. Beaucoup de ces affaires n’étaient que financières, mais certaines se sont transformées en dossier d’espionnage ou terroristes. Dans ces cas, Carmon faisait partie du détachement spécial avec des membres de la CIA, du FBI et de la FDIC, une agence fédérale américaine dont la mission première est de garantir les dépôts bancaires.

Aujourd’hui, Carmon dirige Carmon & Carmon, un cabinet de droit international qui a des bureaux à Tel Aviv et New York. Il partage son temps entre New York, Israël et les différents autres pays où son travail l’emmène. Son associé juridique est son épouse Rakeffet, avec qui il a cinq enfants.

Ces huit derniers mois, pendant qu’il négociait pour des victimes d’options binaires, Carmon a déclaré avoir reçu des appels téléphoniques menaçants.

« Je leur ai dit d’aller se faire foutre. J’ai battu des terroristes. Je ne suis pas dissuadé. Quiconque me menace n’a pas lu mon CV. »

Son conseil à ceux qui reçoivent des menaces des voyous des options binaires ? « Allez voir la police. Dites à quiconque vous menace que ‘cet appel a été enregistré. A partir de maintenant, vous êtes ma police d’assurance-vie. Si je glisse sur une peau de banane, vous serez tenus pour responsables.’ »

Il a déclaré n’avoir aucune idée de pourquoi les forces de l’ordre israéliennes n’ont pas réprimé la fraude des options binaire. « Demandez au procureur général. Les victimes ne sont pas israéliennes, ce n’est donc peut-être pas une priorité. »

Quand on lui demande à quel moment cela deviendra une priorité, Carmon a répondu que « si le gouvernement américain contactait Israël et disait, écoutez, des milliers d’Américains ont été victimes et cela arrive depuis Israël, je pense que le gouvernement israélien écouterait. »

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Au cours des derniers mois, le Times of Israël a détaillé la fraude massive des entreprises israéliennes d’options binaires, en commençant en mars par un article intitulé « Les loups de Tel Aviv », et a estimé que l’industrie représente plus de 100 entreprises en Israël, dont la plupart sont frauduleuses et emploient diverses ruses pour voler l’argent de leurs clients.

Ces compagnies trompent leurs victimes en leur faisant croire qu’elles proposent des investissements lucratifs à court terme, mais dans l’écrasante majorité des cas, les clients finissent par perdre tout leur argent, ou presque et ce du jour au lendemain. Des milliers d’Israéliens travaillent dans ce domaine, qui aurait arnaqué des milliards de dollars à des victimes du monde entier pendant la dernière décennie.

Le bureau du Premier ministre a condamné en octobre les « pratiques sans scrupule » de l’industrie, et a appelé à son interdiction dans le monde entier.

En novembre, Shmuel Hauser, président de l’Autorité des titres israélienne (ATI), a déclaré au Times of Israël que des consultations avaient commencé sur la formulation d’une loi qui interdirait à toutes les entreprises d’options binaires basées en Israël de cibler n’importe quel individu dans n’importe quel pays. (Il est déjà interdit aux entreprises israéliennes de cibler des Israéliens.) Les consultations ont été étendues au procureur général, Avichai Mandelblit, et au gouvernement, a-t-il déclaré.