Les pays qui refusent de dialoguer avec les preneurs d’otages n’ont pas réussi à mieux réduire les enlèvements que ceux qui négocient avec eux, déclare lundi un expert international de lutte contre le terrorisme.

S’adressant au Times of Israel, en marge de la conférence de l’Institut international de lutte contre le terrorisme, « L’impact mondial du terrorisme », à Herzliya, Brian Jenkins, conseiller principal du président du think tank RAND Corporation, affirme que selon ses recherches, contrairement à la croyance populaire, les politiques des pays concernant les preneurs d’otages ont peu d’impact sur la décision d’un groupe X de récidiver.

Les pays suivent généralement, soit la politique du « aucune concession » qui interdit le paiement d’une rançon et l’échange de prisonniers, soit celle d’une « libération en toute sécurité », qui préconise le retour sain et sauf de l’otage. Certains pays utilisent des stratégies flexibles, selon les circonstances.

« Si vous comparez l’application de ces politiques à l’absence ou l’apparition de nouvelles prises d’otages dans ces différents pays, il n’y a pas de corrélation », dit-il. « Les preuves de l’hypothèse qu’une politique du ‘aucune concession’ est un moyen de dissuasion efficace sont maigres et peu convaincantes. »

Selon Jenkins, pourtant, il y a « de très bonnes raisons » pour que les nations refusent de considérer les exigences des terroristes, une politique adoptée par les États-Unis depuis l’enlèvement et l’assassinat de l’ambassadeur américain au Soudan, Cleo Noel, et du chef adjoint de mission George Curtis Moore par le groupe terroriste palestinien Septembre noir en mars 1973.

Entre autres, l’argent de la rançon sert assurément à financer d’autres activités terroristes. Dans le cas de James Foley, le journaliste américain enlevé et exécuté fin août, l’Etat islamique a demandé 130 millions de dollars pour sa libération.

« C’est l’équivalent de plusieurs centaines de milliers de fusils AK-47 au tarif du marché noir. C’est plus de 200 fois ce qu’il en a coûté à Al-Qaïda pour mener l’opération du 11 Septembre. »

Brian Jenkins, expert en lutte contre le terrorisme de la Rand Corporation, 8 septembre 2014 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israel)

Brian Jenkins, expert en lutte contre le terrorisme de la Rand Corporation, 8 septembre 2014 (Crédit : Elhanan Miller / Times of Israel)

L’autre dilemme des nations est la question de la libération de prisonniers en échange d’un otage retenu par des terroristes.

Aux États-Unis, où la plupart des prisonniers sécuritaires ont été jugés et condamnés par un tribunal, une libération prématurée est considérée comme un affront à l’Etat de droit.

« L’idée de bouleverser notre système judiciaire pour libérer des criminels condamnés est extrêmement difficile à accepter. »

Les terroristes prennent des otages pour une variété de raisons, poursuit Jenkins, et peuvent atteindre leurs objectifs, même si le pays visé ne cède pas à leurs demandes.

« Les terroristes prennent des otages pour attirer l’attention sur eux et se faire de la publicité » dit-il. Dans le cas de James Foley, sa décapitation macabre – soigneusement filmée – a octroyé à l’État islamique plus d’attention que des éventuelles négociations.

« Ils voulaient cette attention, l’opération a été un succès pour eux. »

Les enlèvements visent également à provoquer des crises gouvernementales. Pour beaucoup de gens, le fait que le président Jimmy Carter ait échoué à obtenir la libération de 52 otages américains capturés dans l’ambassade américaine à Téhéran en novembre 1979 a joué dans sa défaite politique un an plus tard, selon Jenkins.

La crise politique qu’a connue le Premier ministre Benjamin Netanyahu en raison de la captivité prolongée du caporal Gilad Shalit explique le prix élevé que son gouvernement fut finalement prêt à payer en termes de prisonniers ennemis.

« Les terroristes peuvent atteindre leurs objectifs, que leurs demandes soient satisfaites ou non », dit-il.

Le 8 juin, le cabinet israélien a approuvé un projet de loi proposé par le ministre de l’Economie Naftali Bennett, limitant le droit du président de gracier les condamnés à perpétuité.

Le projet de loi, a déclaré Bennett, permettrait aux juges de déclarer dans leur sentence que le meurtrier ne peut être libéré, éliminant ainsi la possibilité pour le gouvernement de l’échanger contre un otage israélien.

Jenkins précise qu’il s’oppose à une loi liant les mains de l’État, s’agissant de terrorisme.

« L’idée d’une législation ne correspond tout simplement pas selon moi », dit-il. « La politique est une ligne directrice. Peut-on imaginer des circonstances dans lesquelles nous pourrions nous écarter de cette politique de manière créative ? La réponse est oui. »

La libération d’otages est un processus aussi délicat et dynamique qu’une bataille sur le terrain. Tout comme vous ne voudriez pas légiférer le nombre de troupes qu’un gouvernement est autorisé à envoyer à la guerre, définir le nombre de prisonniers qu’un gouvernement peut libérer en échange d’un otage est imprudent.

Lt. Gen. Benny Gantz hugging Gilad Shalit on the day of his release from captivity (Photo credit: IDF Spokesperson/ Flash 90)

Benny Gantz en train d’embrasser Gilad Shalile jour de sa libération (Crédit : IDF Spokesperson/ Flash 90)

« Vous pouvez argumenter : OK, 1 027 [prisonniers palestiniens libérés pour Shalit] c’était trop. Alors, que dira la loi ? 935 ? 206 ? 14 ? Qui à la Knesset permettra de déterminer le nombre exact pour résoudre une crise nationale ? », interroge-t-il.

Le cas de Bowe Bergdahl, un soldat américain capturé par les Talibans en Afghanistan en juin 2009 et relâché en mai 2014 contre cinq membres des Talibans, est tout à fait différent de celui d’otages civils, précise Jenkins.

Les États-Unis appliquent un ensemble différent de règles lorsque l’otage est un militaire capturé durant un conflit armé.

« Nous envoyons des jeunes hommes et des femmes au combat, sachant qu’ils peuvent être tués ou capturés. C’est notre lien avec eux, et il est essentiel pour leur moral qu’ils sachent que s’ils sont faits prisonniers, nous ferons tout notre possible pour les ramener. Nous les avons envoyés là-bas, il est de notre devoir de les ramener. »

Échanger des prisonniers lors de conflits armés, poursuit-il, est une tradition qui remonte à des milliers d’années. « Si les terroristes kidnappaient un soldat américain et exigeaient 200 millions de dollars, nous ne conclurions pas d’accord ».

« Mais dans le cas [de Bergdahl] nous étions en situation d’hostilité avec les Talibans. Des prisonniers talibans ont été pris au cours de ces hostilités. Ils ont été détenus comme des combattants ennemis et reconnus coupables d’aucun crime aux États-Unis. Ils n’ont pas été soumis à un tribunal militaire… cela a été critiqué et confondu avec la politique face au terrorisme, qui n’a rien à voir avec cela. »