CARPENTRAS, France (JTA) — La synagogue dans cette ville de Provence est le plus ancien lieu de culte juif d’Europe occidentale, l’un des plus beaux du continent.

La synagogue de Carpentras, qui célèbre cette année son 650e anniversaire, a un style intérieur baroque avec une salle décorée d’or et un plafond bleu en forme de dôme. Le pupitre du rabbin est placé, de manière non conventionnelle, sur un balcon qui surplombe les bancs des fidèles et l’arche de la Torah, il s’agit du travail de non Juifs qui ont construit la synagogue en style chrétien au 16e siècle au sommet d’une structure plus ancienne, établie pour la première fois en 1367.

Le fait le plus impressionnant est que la synagogue est située dans un bâtiment plus large, qui fonctionnait autrefois comme une sorte de centre communautaire juif. L’espace dispose d’équipements spectaculaires, y compris d’un mikvé, un bain rituel, d’une profondeur de neuf mètres approvisionné d’eaux turquoises en provenance d’une source naturelle, un autre bain chauffé, un abattoir casher et une boulangerie avec de grands fours qui fonctionnaient toute l’année.

Mais les architectes ont fait de leur mieux pour cacher la splendeur du bâtiment. La petite porte en bois de l’entrée principale n’est qu’une ouverture terne incrustée dans une simple façade qui, contrairement à d’autres synagogues majestueuses d’Europe, ne laisse pas entrevoir l’intérieur richement décoré.

La juxtaposition entre l’intérieur majestueux et l’extérieur très simple est le résultat d’un désir de longue date des Juifs français, de célébrer leur grandeur sans attirer trop d’attention.

La synagogue de Carpentras, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La synagogue de Carpentras, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La synagogue de Carpentras est, pour les Juifs français d’aujourd’hui, un témoignage de ce sentiment conflictuel et une preuve tangible de leurs racines très profondes dans un pays où beaucoup se sentent toutefois traités comme des étrangers.

« A une époque où dans certaines rues en France des gens crient ‘Juifs, dehors, la France n’est pas à vous’, la synagogue de Carpentras et son 650e anniversaire sont la preuve de la profondeur de nos racines ici », a déclaré Carine Benarous, responsable de la communication du Centre communautaire juif Fleg de Marseille, à JTA.

Benarous faisait référence au slogan qui en a choqué beaucoup en France en 2014, lorsque les médias ont évoqué son utilisation dans des manifestations anti-Israël de plusieurs villes.

En mai, le grand rabbin de France, Haim Korsia, considéré par beaucoup de Juifs en France avec un sentiment d’admiration généralement réservé aux stars, a voyagé plus de six heures depuis Paris pour passer Shabbat avec les 125 membres de la communauté juive de Carpentras. Avec l’archevêque régional, un imam influent et d’autres rabbins de toute la Provence, Korsia a également participé à une cérémonie marquant le 650e anniversaire de la synagogue.

« Nous voyons ici à quel point notre histoire et nos racines sont ancrées dans le sol de France », a-t-il déclaré en notant que la présence juive a été documentée en Provence depuis le premier siècle.

Dans son discours, Korsia a rappelé un slogan différent, utilisé à plusieurs reprises par l’ancien Premier ministre de France, Manuel Valls, à la suite d’attaques terroristes contres les Juifs. Valls avait dit que sans les Juifs, « la France n’est plus la France. La synagogue de Carpentras, a déclaré Korsia, en est la preuve ».

« J’ai toujours la chair de poule de ce discours », a dit Françoise Richez, Juive de Carpentras qui propose des visites de la synagogue.

Mais Carpentras, a-t-elle ajouté, est également un témoignage de la « longue et malheureusement inachevée histoire d’antisémitisme. »

Carpentras était l’une des quatre villes de la France d’aujourd’hui où les Juifs ont eu la permission de rester, même après la grande expulsion des Juifs français décidée par un décret du roi Philippe IV de France en 1306, selon Ram Ben-Shalom, historien et maître de conférence à l’université hébraïque de Jérusalem, spécialisé dans l’histoire des Juifs de Provence.

Les Juifs avaient le droit de vivre dans des ghettos fermés, gardés et surpeuplés, aussi connus sous le nom de « carrières » à Carpentras, Avignon, Cavaillon et l’Isle-sur-la-Sorgue parce que ces localités en Provence étaient sur des terres possédées par le Pape, qui a accepté les Juifs en échange d’un paiement. En outre, a-t-il déclaré, les Juifs devaient porter des vêtements différents, souvent une cape.

Les synagogues servant dans les carrières étaient construites par des chrétiens, car les Juifs n’avaient le droit de travailler que comme marchands et prêteurs sur gages, selon Yoann Rogier, guide de la synagogue Cavaillon, qui a été construite en 1494, mais est maintenant un musée d’histoire de la population juive de la ville, dont la porte n’a pas de mezuzah.

La synagogue de Carpentras, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

La synagogue de Carpentras, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Ainsi, à Carpentras comme à Cavaillon, les fidèles doivent tourner le dos à l’arche de la Torah s’ils veulent faire face au rabbin, et vice versa. (Dans la plupart des synagogues, le pupitre du rabbin se tient sur une bimah, ou podium, située devant l’arche ou au milieu du sanctuaire). Pour lire la Torah, les rabbins des deux synagogues devaient transporter le rouleau de Torah jusqu’à leur balcon. La synagogue de Cavaillon dispose encore d’une arche portable, avec des roues.

Malgré les circonstances imparfaites, les Juifs de Carpentras ont transformé ingénieusement leur synagogue en un centre communautaire digne d’un labyrinthe, utilisant au mieux l’espace limité qui leur était alloué grâce à des cloisons, des passages souterrains et des cours intérieures qui offraient des équipements pour chaque aspect de la vie juive. Le complexe de la synagogue disposait même d’une boulangerie spécialisée dans la préparation de matzah.

Gilberte Lévy, autre membre de la communauté juive de Carpentras, compte parmi les nombreux Juifs locaux qui peuvent retracer leur lignée presque jusqu’à l’époque de la fondation de la synagogue.

« On m’appelle le brontosaure de la communauté », a-t-elle déclaré en riant.

Pour Richez, dont le mari est descendant d’une famille juive forcée à se convertir au christianisme en Espagne durant l’Inquisition, la synagogue de Carpentras « montre que malgré toutes les épreuves, nous avons su faire face », a-t-il dit.

Le mikvé de la synagogue de Carpentras, présenté par Françoise Richez, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Le mikvé de la synagogue de Carpentras, présenté par Françoise Richez, le 7 juillet 2017. (Crédit : Cnaan Liphshiz/JTA)

Mais Carpentras représente aussi un symbole des luttes plus récentes pour les Juifs français.

En 1990, la ville a été le lieu de l’un des pires exemples de vandalisme antisémite en France depuis la Shoah : des néo-nazis ont détruit des dizaines de pierres tombales dans l’ancien cimetière. Les incidents ont précédé la vague actuelle de violence antisémite qui a poussé des milliers de Juifs à quitter la France et a été particulièrement choquante.

Aujourd’hui, Carpentras est l’une des rares synagogues actives en France qui ne soit pas sous la protection de l’armée. Contrairement à la plupart des synagogues françaises, les visiteurs peuvent entrer sans être fouillés. Si c’est positif pour le tourisme, « l’élément important est que le tourisme s’arrête à 18 heures, et ensuite la synagogue redevient active », a expliqué Richez, mère de deux enfants. « Nous ne voulons pas finir en musée, comme Cavaillon. »

Il y a eu plus d’incidents, « des cris antisémites et des trucs dans le genre autour de la synagogue », a ajouté Richez, mais les choses se sont améliorées après que la municipalité a fermé la rue de la synagogue aux véhicules.

« En fin de compte, a-t-elle déclaré, je pense que nous sommes assez privilégiés ici. »