Sur le dossier syrien, la Jordanie se trouve prise entre d’un côté ses alliés et bailleurs de fonds, hostiles au régime de Bachar al-Assad, et d’un autre, sa sécurité et ses intérêts économiques mis à mal par un conflit qui s’éternise.

L’intervention de la Russie en Syrie fin septembre a compliqué encore davantage la position de la Jordanie qui fait partie de la coalition internationale menée par Washington contre l’Etat islamique (EI). Le royaume craint que les frappes de Moscou ne provoquent de nouvelles vagues de réfugiés ainsi que l’infiltration de jihadistes sur son territoire, mais reconnait que le régime et son allié peuvent stabiliser les frontières.

Le pays accueille déjà plus de 600 000 réfugiés syriens selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Cette présence pèse lourdement sur le royaume de 9,5 millions d’habitants (immigrés et réfugiés inclus), qui se plaint régulièrement du rétrécissement de l’aide internationale.

Dépourvue de ressources naturelles, la Jordanie dépend de l’aide de ses principaux alliés et donateurs: les pays du Golfe dont l’Arabie saoudite, ainsi que les Etats-Unis qui ont fourni au royaume 2,7 milliards de dollars entre 2011 et 2015, en plus d’une aide militaire estimée à quelques centaines de millions de dollars par an.

Entre deux

Jusque là, la Jordanie a réussi tant bien que mal à manœuvrer avec les différents acteurs du conflit, y compris avec le régime syrien, dont l’ambassade est toujours ouverte à Amman, selon des analystes.

Oreib al-Rentawi, directeur du Centre al-Qods pour les relations stratégiques, estime que « le royaume craint deux choses : d’abord que le front al-Nosra (la branche syrienne d’Al-Qaïda qui est contre le régime syrien) ou l’EI ne s’établissent sur ses frontières ».

« En même temps, la Jordanie ne tolérerait pas la présence à ses frontières de la Garde révolutionnaire iranienne ou du Hezbollah libanais », qui combattent aux côtés des forces du régime syrien, a ajouté M. Rentawi.

Pour cette analyste, « garder de bonnes relations avec la Russie donnerait à la Jordanie des garanties qui dissiperaient ses craintes ».

Même s’il n’entretient pas de liens étroits avec Moscou, le royaume a conclu en octobre un accord avec la Russie, officiellement pour « coordonner les opérations militaires » dans le sud de la Syrie.

La Jordanie se trouve ainsi prise entre deux feux. « D’une part elle ne peut pas vexer l’Arabie saoudite ni son plus grand allié américain et d’autre part, elle ne peut se permettre de contrarier la volonté de la Russie », estime l’analyste jordanien, Labib Kamhawi.

‘Protection de nos frontières’

Le conflit syrien a engendré par ailleurs un manque à gagner sur le plan des échanges, après la fermeture des voies commerciales avec la Syrie, destination ou lieu de transit de l’essentiel des exportations jordaniennes.

Cette situation a poussé récemment les responsables jordaniens à se déclarer implicitement en faveur de la reprise par le régime du principal point de passage entre les deux pays, actuellement sous contrôle de la rébellion, dont les jihadistes du Front al-Nosra.

« Il est de notre intérêt d’avoir un point de passage bien contrôlé et organisé, pour pouvoir relancer le commerce et les exportations », a déclaré à l’AFP le porte-parole du gouvernement jordanien Mohamed Momani.

Selon lui, « la sécurité de nos frontières et leur protection de toute infiltration ou afflux de réfugiés est une question nationale stratégique que personne n’ignore, ni même la Russie ».

L’intervention russe en Syrie « sert plutôt les intérêts de la Jordanie », notamment après l’avancée des forces du régime syrien dans le sud, a de son côté estimé M. Kamhawi.

« Ce serait une bonne chose si l’armée régulière syrienne reprenait le contrôle des frontières » avec la Jordanie, a-t-il affirmé.

Déclenché en mars 2011 par la répression de manifestations pacifiques, le conflit en Syrie a fait plus de 270.000 morts et déplacé plus de la moitié de la population syrienne. Il s’est complexifié et s’est internationalisé avec une multiplication d’acteurs, dont des grandes puissances.