Selon la tradition juive, la Torah est si sacrée que même une seule erreur commise sur une seule lettre rend tout le parchemin inutilisable.

Et pourtant, la Bible hébraïque – y compris le Pentateuque – est truffée d’altérations et de modifications qui se sont accumulées et se sont transmises au cours des millénaires.

Aujourd’hui, une équipe internationale de chercheurs souhaite y remédier.

Depuis les quatorze dernières années, l’équipe du projet « La Bible hébraïque : une édition critique » (HBCE) travaille sur ​​un projet qui passe le texte biblique au crible pour corriger les imperfections et les modifications, et lui redonner son apparence originale.

Le premier volume doit paraître au cours de l’année.

« C’est un peu chutzpanik (osé – ndlr) », reconnaît Ronald Hendel, dirigeant du HBCE et professeur de Bible hébraïque à l’université de Californie, Berkeley.

C’est aussi un effort brouillon, laborieux et controversé, critiqué par certains des plus grands spécialistes de la Bible au monde.

Selon ces critiques, ce que Hendel et son équipe tentent de faire est trompeur, contre-productif ou tout simplement impossible à réaliser.

« Je pense qu’au final cela causera encore plus de problèmes », déclare Michael Segal, maître de conférences en Bible à l’Université hébraïque de Jérusalem.

Les difficultés du projet découlent du long passé de transmission de la Bible d’un scribe à l’autre à travers des milliers d’années. HBCE essaie de désosser ce processus et, par l’analyse des problèmes grammaticaux, des anicroches stylistiques et des contradictions, de reconstituer l’archétype qui a servi de base aux versions suivantes, faute de l’original.

L’objectif est de remonter le temps autant que possible, jusqu’à l’époque où les différents textes bibliques apparaissaient sous leur forme canonique, au début de l’ère commune.

Le texte de la Bible hébraïque utilisé aujourd’hui provient de ce qu’on appelle le texte massorétique, assemblé entre les 6e et 10e siècles par des scribes juifs et des universitaires israéliens et irakiens. Mais même parmi les différentes versions du texte massorétique, des divergences subtiles existent.

Nombre de tirages de la Bible hébraïque proviennent de la Seconde Bible rabbinique, un texte constitué à Venise au 16e siècle. La Jewish Publication Society utilise le Codex de Leningrad, vieille d’un siècle, le plus ancien texte complet restant. D’autres encore utilisent le Codex d’Alep du 10e siècle, loué par le savant Maïmonide pour sa précision, mais dont il manque une grande partie depuis un incendie en 1947.

Les chercheurs contemporains qui cherchent à comprendre l’histoire du texte de la Bible hébraïque utilisent tout une gamme d’autres sources, y compris des anciennes traductions grecques et syriaques, des citations de manuscrits rabbiniques, le Pentateuque samaritain et autres. Nombre d’entre elles sont plus anciennes que le texte massorétique et le contredisent souvent, dans des proportions plus ou moins importantes.

Certaines erreurs sont des excroissances naturelles du processus de transmission d’un scribe à l’autre. Ce sont essentiellement des fautes de frappe, où le scribe a confondu des lettres, en a sauté une ou a transposé des mots. Dans d’autres cas, les scribes peuvent avoir modifié le texte intentionnellement pour le rendre plus compréhensible ou plus pieux.

Le niveau de variation diffère d’un livre à l’autre. Hendel estime qu’il évolue de 5 % dans la Genèse à environ
20 % à 30 % dans des livres tels que Samuel et Jérémie.

Un exemple dans la Genèse : juste avant que Caïn tue Abel, le texte massorétique annonce que Caïn parle, sans citer de dialogue. Le Pentateuque samaritain et l’ancienne traduction grecque ont demandé à la Septante de fournir le texte manquant : « Allons aux champs. » Dans ce cas, la correction est relativement simple.

Mais ailleurs, la tâche se complique. Le livre de Jérémie de la Septante est d’environ 15 % à 20 % plus court que la version du texte massorétique, et le texte apparaît dans un ordre différent. Dans ce cas, les éditeurs n’ont pas seulement eu affaire à des détails, mais à des versions totalement différentes d’un même texte.

Selon l’équipe du HBCE, les chercheurs disposent de suffisamment de preuves pour repérer les endroits où le texte a été corrompu, et décider du pourquoi et du comment y remédier, en grande partie grâce à la découverte des Manuscrits de la mer Morte.

Ces manuscrits anciens, bien que largement fragmentaires, sont de loin les plus anciennes copies de la Bible hébraïque, et ont offert aux chercheurs le moyen de juger de l’exactitude des textes subséquents.

« Les Manuscrits de la mer Morte ont amorcé une nouvelle ère dans l’étude de l’histoire des textes de la Bible hébraïque », affirme Hendel. « Le travail que nous faisons n’aurait pas été réalisable il y a 15 ou 20 ans, car le terrain n’était pas encore fertile. »