BERLIN – Nous avons contemplé cette ville du haut de la synagogue Neue reconstruite, son dôme ostentatoire offrant de nouveau une vue imprenable.

Nous nous sommes tenus debout en silence devant la sculpture commémorative, rue Gross Hamburger, qui marque l’endroit où des dizaines de milliers de Juifs ont été rassemblés pour être déportés vers les camps de la mort nazis, et devant le panneau modeste de la station Wittenbergplatz U-Bahn qui énumère les camps dans lesquels ils ont été envoyés.

Nous avons visité l’exposition « Topographie de la Terreur » sur le site de l’ancien siège de la Gestapo, qui retrace l’avancée du nazisme d’année en année.

Nous avons continué vers le grand Musée juif de Daniel Libeskind, intelligent et curieusement peu engageant.

Nous avons marché en fin de soirée à travers les ténèbres pour nous rendre au Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe au centre-ville, 2 711 stèles de béton disposées en maillage, en hommage aux Juifs assassinés d’Europe.

Nous avons passé des heures à Oranienburg-Sachsenhausen, debout, engourdis par le froid et les réverbérations du Mal sur la place de l’appel, dans les casernes, et sur le site du crématorium.

Les prisonniers de Sachsenhausen en 1938 (Crédit : Heinrich Hoffman Collection/Wikipedia)

Les prisonniers de Sachsenhausen en 1938 (Crédit : Heinrich Hoffman Collection/Wikipedia)

Nous nous sommes rendus à l’élégante villa de la banlieue de Wannsee, dans la salle banale où Reinhard Heydrich a convoqué 14 de ses acolytes en janvier 1942 pour se pencher sur la logistique de ce qui devait devenir la politique officielle du génocide nazi des Juifs.

Au milieu de la courtoisie indéfectible de la nouvelle Allemagne, nous avons été transportés dans l’histoire tragique de notre peuple.

Mais ici, maintenant, dans le stade où le Berlin d’Hitler a accueilli les Jeux olympiques de 1936, le sentiment d’oppression est plus moderne : par pure coïncidence, nous avons choisi de visiter l’Olympiastadion un après-midi tandis que sa locatrice du moment, l’équipe de football Hertha Berlin, jouait contre sa rivale Borussia Dortmund.

Dans le train allemand, ponctuel, moderne, propre, les fans majoritairement masculins, en bleu de Hertha et jaune de Dortmund, boivent de la bière et chantent. L’ambiance n’est pas plus menaçante qu’une autre, une ambiance de grand match de football européen. Le malaise est uniquement dans nos têtes.

Plus de 75 000 billets ont été vendus pour le match. Nous errons au milieu des immenses foules de fans de football allemands, le long de la grande allée qui mène à l’entrée du stade.

Hautes comme la fumée des fours crématoires, s’élèvent devant nous les mêmes tours jumelles qui se dressaient pour saluer Hitler il y a 78 ans. Le compte à rebours est toujours déclenché sur la tour gauche ; mais sa jumelle est désormais dépourvue de la croix gammée qui l’ornait autrefois.

Entre elles, le symbole olympique des cinq cercles, haut et fier. Pardonnez-moi la question, mais l’Allemagne d’aujourd’hui devrait-elle montrer publiquement sa fierté d’avoir accueilli les Jeux olympiques nazis ?

Jesse Owens au départ du sprint de 200 metres en 1936 aux Jeux olympiques de Berlin (Crédit : Wikipedia)

Jesse Owens au départ du sprint de 200 metres en 1936 aux Jeux olympiques de Berlin (Crédit : Wikipedia)

Nous passons par la porte Marathon, où la pierre ciselée immortalise les performances de Jesse Owens en sprint court et saut en longueur ; l’athlète noir américain aux quatre médailles d’or n’a pas réussi à écorner le mythe de la suprématie aryenne nazie.

A peine endommagé durant la Seconde Guerre mondiale, le stade a un nouveau toit, mais son architecture de base reste identique à celle de ce jour d’août où Hitler a ouvert les Jeux et les équipes de 49 ignobles nations ont défilé sous son regard.

Nous avons acheté des billets – la seule façon d’entrer dans le stade le jour du match – et nous nous sommes retrouvés dans une section réservée aux supporters de Dortmund.

À côté de nous, un père, dans la trentaine, enlace sa petite fille d’une manière protectrice. Encore une fois, l’atmosphère est banale, non menaçante, le malaise est dans nos têtes.

Dommages causés par un incendie criminel au barraquement juif de Sachsenhausen (Crédit : Alex Walker/Wikipedia)

L’Allemagne n’a pas entièrement échappé à l’ombre de la croix gammée. Après la visite du Premier ministre Yitzhak Rabin de Sachsenhausen en 1992, des néonazis ont fait irruption dans le camp et mis le feu à la caserne où les prisonniers juifs étaient parqués 50 ans auparavant – une profanation parmi tant d’autres de sites de commémoration de l’Holocauste. On se demande pourquoi les néonazis s’échinent à détruire des monuments, qui, après tout, commémorent le racisme meurtrier qu’ils idolâtrent.

Le Mémorial du centre de Berlin a été souillé de croix gammées ; un homme a été filmé en train d’uriner sur une des dalles au Nouvel an dernier. L’agence de sécurité intérieure de l’Allemagne a estimé il y a peu que le pays contient 10 000 militants néonazis potentiels.

Malgré les efforts de l’Allemagne, l’antisémitisme a à peine connu de rémission après la chute d’Hitler, et n’allait surtout pas s’éteindre. Le fléau a repris du poil de la bête à travers l’Europe, progéniture de l’accouplement improbable mais familier de la droite extrémiste et de l’islamisme.

Peu importe que l’Europe soit pratiquement dépourvue de Juifs, les communautés ne s’étant jamais remises des atrocités nazies (totalisant peut-être un million de Juifs aujourd’hui dans les pays de l’Union européenne et quelques centaines de milliers en Russie).

Un chiffre frappant à la Villa Wannsee nous rappelle que les Juifs, source ostensible de tous les maux de l’Allemagne, constituaient précisément 0,77 % de la population allemande lorsque les nazis sont arrivés au pouvoir.

Nous sommes à peine représentés ; et ils nous détestent tout de même.

Et 70 ans plus tard, Israël, l’Etat juif historique dont nous avons déploré la création trop tardive pour servir de refuge aux Juifs d’Europe traqués par les nazis, s’avère être toujours nécessaire comme refuge pour les Juifs européens. Si certains Israéliens ont choisi d’aller à Berlin pour du pudding moins cher, beaucoup de Juifs, notamment français, s’installent en Israël – comme si leur vies en dépendaient.

Dommages causés par un incendie criminel au barraquement juif de Sachsenhausen (Crédit :  Alex Walker/Wikipedia)

Dommages causés par un incendie criminel au barraquement juif de Sachsenhausen (Crédit : Alex Walker/Wikipedia)

Visiter Berlin dans les premiers jours d’une campagne électorale israélienne inattendue interpelle.

Lorsque vous êtes écoeuré par la puanteur des toilettes des casernes à Sachsenhausen, trois-quarts de siècle après que les victimes de Hitler étaient entassées ici, difficile se soucier de ce que Yoni Chetboun ait quitté HaBayit HaYehudi (voilà une phrase que personne n’avait écrite avant, je suppose.)

Les batailles d’egos entre partis et autres égoïstes manœuvres de petits politiciens israéliens, qui semblent marginales même à l’intérieur d’Israël, sont carrément sans conséquence en dehors du pays.

Mais dans l’ensemble, les rebondissements politiques israéliens comptent bel et bien. Une campagne marquée jusqu’ici par des insultes et des mensonges ne fait pas oublier le fait que, dans trois mois, nous confierons à quelqu’un notre destin collectif dans un Moyen-Orient qui ne garantit rien hormis instabilité et hostilité.

Le retour de l’antisémitisme fait d’Israël un refuge potentiellement plus vital pour la communauté juive européenne, aujourd’hui plus qu’à aucun autre moment depuis les années de sa fondation.

Mais dans le même temps, devant un renforcement de l’islam radical, défendu par un Iran nucléaire en devenir, l’existence d’Israël est plus contestée que jamais dans son histoire moderne. Nous nous battons pour survivre, en outre, dans un climat de désinformation qui ferait la fierté de Goebbels.

Le fait, indéniable, est que l’Israël largement déformé à l’étranger, sous les traits d’un empire brutalement agressif qui assassine des boucs émissaires innocents, serait immédiatement détruit s’il baissait les armes.

Comme toujours, par conséquent, la nation juive a besoin d’un leadership imposant pour la guider.

L’interaction complexe avec les Palestiniens nécessite de se souvenir, toujours, qu’aucun des peuples ne partira, et qu’il est dans notre intérêt israélien de créer un climat dans lequel nous pourrons finalement vivre ensemble, sans être séduits par des politiques malavisées qui exacerbent les dangers qui nous guettent.

La liste d'Eichmann (Crédit : Adam Carr/Wikipedia)

La liste d’Eichmann (Crédit : Adam Carr/Wikipedia)

Peu importe combien la bataille est injuste et ardue, d’ailleurs, nous devons aussi nous efforcer de maintenir notre légitimité internationale, car elle est au cœur de notre capacité de résister à ces ennemis.

Lorsque vous saisissez de nouveau, en visitant tous ces musées et mémoriaux en Allemagne, comment les nazis ont régulièrement privé les citoyens juifs allemands de leur dignité dans les années 1930, vous voulez crier devant l’irresponsabilité de n’importe quel politicien israélien, qui ferait le bonheur des hordes de critiques, qui s’apprêterait à retirer l’égalité des droits à la minorité arabe.

Non, je n’établis pas de parallèle entre les lois racistes des nazis et les initiatives heureusement avortées du projet de loi sur « l’État juif » en Israël. Et je ne facilite pas la tâche des détracteurs d’Israël qui chercheraient à le faire.

Avant la conférence de Wannsee, Adolf Eichmann a dressé des listes de Juifs d’Europe par pays, séparés en deux catégories : ceux sous contrôle nazi, ceux en voie de l’être. Sa comptabilité alphabétique a totalisé 11 millions de Juifs européens. A Wannsee, seule l’Estonie pouvait être estampillée « judenfrei ».

Deux mois plus tôt, Hitler déclarait au Grand Mufti de Jérusalem, Haj Amin al-Husseini, que son seul intérêt dans le monde arabe était l’anéantissement des Juifs.

Ne vous méprenez pas, ils venaient nous chercher partout.

Hitler et le Mufti en 1941 (Crédit : Heinrich Hoffmann Collection/Wikipedia)

Hitler et le Mufti en 1941 (Crédit : Heinrich Hoffmann Collection/Wikipedia)

A un coût hallucinant, et après une perte indescriptible, les nazis furent vaincus. Il y a un petit panneau sur la porte d’entrée de la Villa Wannsee vous invitant à pousser pour ouvrir. En allemand. En anglais. Et en hébreu.

Voir ce panneau bien banal était en fait mon plus beau moment dans cette ville branchée, cosmopolite et colorée. Le but de la réunion à Wannsee, il y a 73 ans, était de s’assurer qu’aucun Juif ne marcherait sur la planète. Maintenant, nos rescapés qui reviennent sur la scène sont accueillis par un mot poli dans notre langue inexorablement vivante.

La guerre de survie des Juifs n’était pas remportée quand Hitler a perdu. Elle continue à ce jour, contre les ennemis munis d’instruments plus efficaces d’assassinat de masse. Et il est plus facile de nous repérer aujourd’hui.

Les Juifs constituent 0,5 % ou plus de la population dans seulement six pays sur la terre : l’Uruguay (0,5 %), la France (0,8 %), le Canada (1,1 %), Gibraltar (1,9 %), les Etats-Unis (2,1 %) … et Israël (75,4 %).

Un voyage à Berlin vous rappelle que l’Etat-nation juif ne peut se permettre d’être complaisant, faible, égoïste, stupide ou berné.

Et que lorsque les jeux politiques ridicules seront terminés en Israël, nous devons nous assurer d’avoir choisi les dirigeants dotés de la sagesse nécessaire, dans cette région impitoyable, pour faire des choix avisés pour nous protéger et nous aider à prospérer. Si cela semble banal, réfléchissez un instant sur les conséquences de la vulnérabilité juive.

Depuis Berlin, impossible de ne pas le faire.