Des lumières colorées pendues autour de la scène dans le vieux quartier de Neve Shaanan à Tel Aviv, au coin des rues Bnei Brak et Eiger. Les visiteurs se blottissent autour du feu en buvant un thé bien chaud le long de la rue, tandis que le Groupe Yatana – des Erythréens du quartier – font la balance musicale avant leur concert.

Ce spectacle entre dans le cadre de la troisième édition du Festival des Lumière nocturnes de la ville. L’événement, qui a eu lieu jeudi et samedi, s’est fixé pour objectif d’éclairer le quartier défavorisé et de faire venir les habitants de zones plus fréquentées de Tel Aviv vers Neve Shaanan pour le visiter et, finalement, aider à l’amélioration de la réputation du quartier.

Le réseau des rues du quartier avait été conçu à l’origine pour ressembler à une menorah, et les festivités qui ont eu lieu dans la nuit de samedi sont tombées le premier soir de Hanoukka et à la veille de Noël.

“Le festival utilise l’art et la musique pour rassembler les gens sur le plan urbain du quartier, ce plan qui ressemble à une menorah. Le quartier a été construit sur le modèle d’un candélabre à huit branches, sous cette forme, mais seulement quatre des huit rues ont été construites. Nous organisons à la base un festival d’art spécifique sur le site offert par ces rues”, explique Yasha Rozov, habitant de Neve Shaanan et co-organisateur de l’événement aux côtés d’Ivry Baumgarten.

Le quartier a été établi par des Juifs de Jaffa dans les années 1920 mais a commencé à se détériorer avec la construction de la gare routière centrale de la ville. La structure massive en béton, tristement célèbre en Israël, a entravé le développement du quartier et amené dans son sillage les embouteillages, le bruit et la pollution. La zone est entourée de routes surchargées et les habitants – en majorité des travailleurs immigrants et des demandeurs d’asile – sont coupés du centre de la ville au niveau social comme au niveau géographique.

“Il y a beaucoup de forces différentes qui bougent ici. La vie n’y est pas facile mais d’un autre côté, il y a beaucoup de variété, de variété culturelle, de richesse”, explique Rozov. « Vous avez des gens de 30 pays différents. 60 % de réfugiés érythréens, des Soudanais, de Népalais, des Chinois… Un grand nombre des travailleurs immigrants qui viennent travailler ici. »

Les rues accueillent des restaurants soudanais et érythréens, des épiceries chinoises, philippines et indiennes et autres petits commerces. Malgré la scène culturelle vibrante, l’infrastructure s’effondre, et la prostitution, l’utilisation des stupéfiants et le crime sont rampants, déclare Baumgarten, qui a vécu dans le quartier pendant huit ans.

“L’idée de cette manifestation et des autres que nous organisons, c’est de faire venir les gens des autres parties de la ville ici, en particulier la nuit”, dit Baumgarten. “Pour leur donner une raison de venir et de revisiter ce quartier et se faire peut-être une opinion différente sur la manière dont on peut le normaliser, d’une certaine façon, autour de toutes ses différentes nationalités”.

Il n’existe pas dans le secteur de centre communautaire ou d’activités, l’après-midi, en direction des enfants du quartier, par exemple, mais les cours de céramique organisés pendant le Festival les ont occupés et leur ont donné l’opportunité de rencontrer des enfants venus du centre-ville, ajoute Baumgarten.

“A la cheminée, les gens du nord de Tel Aviv et du sud de la ville sont ensemble, pas seulement pour parler du conflit mais pour coexister, simplement, au niveau humain”, poursuit Baumgarten.

Tous les habitants de la zone ne sont pas pour autant enthousiasmés par le festival. Dans la soirée de jeudi, le Mouvement de Libération du Sud de Tel-Aviv, un groupe anti-immigrants, a organisé une manifestation perturbante au cours d’un concert. Les manifestants, brandissant des drapeaux noir, rouge et blanc, sous escorte policière, ont actionné leurs sifflets, allumé des lumières aveuglantes et débattu avec les habitants du quartier.

“Ils tentent de faire partir les ouvriers étrangers mais nous essayons de faire un événement destiné à tous. Ils n’apprécient pas que nous voulions normaliser une situation qu’ils trouvent inacceptable”, commente Baumgarten.

Les manifestants du Mouvement de Libération du sud de Tel Aviv, un groupe anti-immigration, débattent avec le public réuni à l'occasion d'un Festival des Lumière Nocturnes à Tel Aviv, le 24 décembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Les manifestants du Mouvement de Libération du sud de Tel Aviv, un groupe anti-immigration, débattent avec le public réuni à l’occasion d’un Festival des Lumière Nocturnes à Tel Aviv, le 24 décembre 2016. (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

C’est un quartier où la situation est explosive, dit Baumgarten, fréquemment en proie aux tensions sectaires et politiques. Certains des Mizrahi, habitants de longue haleine du quartier, s’opposent aux activités des organisateurs parce qu’ils sont Ashkénazes et qu’ils ne sont pas nés dans le quartier. Ils rejettent les liens du festival avec la municipalité, qui leur a avancé environ 60 % du financement, ayant le sentiment que la ville les a trop longtemps négligés.

Les musiciens ont continué à jouer durant la manifestation, largement ignorée par ailleurs par la foule. Cette année, les organisateurs ont établi un partenariat avec Lama Kova, organisation à but non lucratif qui soutient les artistes de rues en Israël et organise des concerts donnés par les musiciens locaux.

“Nous avons pris des musiciens qui vivent dans le quartier et jouent de la musique traditionnelle, des gens venus d’Erythrée, qui viennent des Philippines, des Indiens », raconte Gal Paloma, musicienne de Lama Kova qui a aidé à l’organisation de l’événement.

« Ils font leur musique et c’est vraiment enraciné en eux. Certains ont d’autres emplois et pas vraiment une vie facile, mais ils sont encore vraiment professionnels et ils ont vraiment envie de faire leur musique ». Les musiciens des rues travaillent habituellement seuls, explique Paloma.

Lama Kova les a aidés à obtenir des permis, des spectacles et du matériel et a assuré une connexion avec d’autres musiciens en Israël.

Paloma dit qu’elle a été chaleureusement accueillie lorsqu’elle est venue dans le quartier pour trouver les musiciens, même si les organisateurs se sont heurtés à une barrière de langue significative dans la zone.

“Ils font des concerts mais habituellement, ce qu’ils jouent reste dans le cadre de la communauté. Cela n’en sort pas. Et c’est cela aussi que nous voulons créer”, s’exclame Paloma. « Nous voulons offrir quelque chose qui puisse les connecter aussi avec l’extérieur ».

Ci dessus : Gal Paloma en concert lors du Festival des Lumières nocturnes

Les membres du groupe Yatana ont fêté Noël au Festival lors du concert donné samedi soir, indique le chanteur Bereket Tekle. Le groupe existe depuis presque quatre ans et s’est illustré lors du festival l’année dernière, ajoute Tekle.

“Il y a beaucoup de musiciens, Marocains, Yéménites, Israéliens, Américains, Ethiopiens, beaucoup de monde et c’est le mieux”, dit le guitariste Mahari Ablel Girmai, qui vit dans le quartier depuis quatre ans.

« Il n’y a pas de barrière de langue en permanence, vous pouvez dire aux gens ce que vous voulez. J’ai vu ça en Israël lors du Festival. »

En plus de la musique, des installations artistiques dédiées à la lumière éclairent le quartier. Les personnes présentes ont pu dessiner des modèles brillants et colorés sur le côté d’un immeuble à l’occasion d’une exposition interactive appelée « Luminous ».

Un film dépeignant des scènes de Neve Shaanan ont été projetées sur un immeuble situé à proximité de la gare routière délaissée. Durant les trois années où ils ont accueilli le festival, les organisateurs ont vu leurs efforts payer.

En plus du financement, la municipalité a amélioré les infrastructures avant les fêtes, dit Rozov. Les commerces locaux – dont une entreprise d’éclairage et une agence immobilière – ont contribué également au financement afin d’embellir le quartier.

De nombreux habitants ont ressenti les effets de ces investissements.

“Ils ont un sentiment de fierté à l’occasion de cette manifestation parce que dorénavant, ils voient les gens “normaux” de Tel Aviv et de tout le pays venir ici”, dit Baumgarten.

Ephraim, un jeune de 26 ans venu du Darfour, s’est installé dans un appartement adjacent au Festival avec deux Soudanais il y a un mois. Un grand nombre des immeubles du secteur sont vieux et ne semblent pas en bon état mais il a déménagé dans le quartier en raison des prix bas, dit-il.

C’est la première fois qu’il se rend au Festival. “On a l’impression que tout le monde est rassemblé ici. C’est la première fois que je vois cela, dit Ephraim, qui travaille dans un hôtel du centre-ville. « On dirait vraiment que c’est un endroit différent ».

Des musiciens se produisent au festival Nightlight dans le quartier de Neve Sha'anan au sud de Tel Aviv, le 24 décembre 2016. (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)

Des musiciens se produisent au festival Nightlight dans le quartier de Neve Sha’anan au sud de Tel Aviv, le 24 décembre 2016. (Crédit : Luke Tress / Times of Israel)