Devant faire face à des dizaines de millions de dollars de dettes, le patriarcat orthodoxe grec à Jérusalem a réussi à équilibrer ses comptes en vendant et en louant des parcelles à un certain nombre d’entreprises étrangères toutes controlées par des investisseurs juifs, ont déclaré des personnalités de premier plan de l’église orthodoxe grecque au Times of Israël.

Les accords très controversés – qui ont suscité de l’opposition à la fois en Israël et parmi les Palestiniens, ont causé beaucoup d’angoisse aux locataires d’une terre qui a été transférée à de mystérieux nouveaux propriétaires et ont entraîné une réaction de la Knesset pour une intervention du gouvernement – ont permis au patriarcat de se tirer d’une situation financière critique et il ne prévoit pas de mettre sur le marché d’autres parcelles de terre dans un futur proche.

Des sources à l’intérieur de l’église ont réfuté l’argument que les parcelles et les propriétés ont été vendues à des prix trop bas ou qu’il y a eu quoi que ce soit d’inapproprié autour des ventes ; ils ont expliqué en détails au Times of Israël les éléments de ces accords.

L’actionnaire clef derrière beaucoup des entreprises qui leur ont acheté des parcelles ou des baux est David Sofer, un homme d’affaires juif israélien vivant à Lonfres.

Sofer est l’actionnaire principal de Kronty Investments Ltd, qui a acheté des biens immobiliers, principalement à Jérusalem, comme a pu le mettre en évidence le Times of Israël.

Michael Steinhardt lors d'une réunion à la Knesset à Jérusalem, le 26 avril 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Michael Steinhardt lors d’une réunion à la Knesset à Jérusalem, le 26 avril 2017 (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Avec Michael Steinhardt, un milliardaire juif amércain basé à New York, il possède également des anciennes terres de l’église sous une compagnie du nom d’Oranim Ltd.

En tant que SMS Ltd, lui et Steinhardt ont également obtenu des baux pour des terres de l’église dans le complexe de la Tahana HaRishona de la capitale, selon les informations du Times of Israël.

Et tant que Abu Tor Properties Ltd, le duo possède le bail pour une colline non développée dans le quartier d’Abu Tor.

L’identification du nouveau propriétaire pourrait soulager des Israéliens, dont beaucoup étaient inquiets que des éléments ennemis, comme les Iraniens ou les Qataris, auraient pu être impliqués dans la vente discrète de terres de l’église à des entreprises anonymes enregistrées dans différents paradis fiscaux offshore.

Pourtant, une importante incertitude demeure toujours concernant le futur à long-terme de certaines des parcelles et des propriétés impliquées.

Selon la loi israélienne, les entreprises étrangères souhaitant acheter de l’immobilier en Israël n’ont pas à révéler les identités des investisseurs afin d’être enregistrées dans le Registre Israélien des Terres.

Les dettes et les accords

De toutes les ventes, la plus polémique pour les Juifs israéliens concerne des terres à Jérusalem sur lesquelles des bâtiments résidentiels se trouvent déjà – dans les quartiers de Givat Oranim (maintenant possédé par Oranim Ltd.), Abu Tor (Kronty Investments Ltd.), et à Talbieh, Rehavia et Nayot (maintenant en possession d’une entreprises appelée Nayot Komemiyut Investments, dans laquelle Sofer et Steinhardt ne sont pas impliqués).

Dans ces parcelles, environ 1 500 propriétaires de maisons louent la terre sur laquelle leurs maisons et appartements ont été construits.

Plongés dans l’incertitude, ils ne savent pas qui sont leurs nouveaux propriétaires, si leur baux seront renouvelés, et si oui, à quel prix. Avec toute cette incertitude, la valeur de leurs propriétés a chuté.

La députée Rachel Azaria du parti Koulanou lors d’une séance d’une commission de la Knesset le 26 octobre 2015. (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

La pression exercée par des propriétaires de maisons a entraîné de l’agitation dans la Knesset, où une législatrice, Rachel Azaria (Koulanou) milite en faveur d’un projet de loi qui permettrait à l’état de réquisitionner les terres vendues en échange d’une compensation, tandis que le ministère de la Justice a nommé un comité sous l’autorité de l’assistant du procureur général pour étudier les différentes manières de protéger les résidents affectés.

Les sources dans l’Eglise ont confirmé qu’à la fois Sofer et Steinhardt sont proches de Théophile III depuis que celui-ci a été élu patriarche en 2005, et l’ont aidé à payer des dettes héritées par le patriarcat qui s’élevaient à un montant d’environ 160 millions de shekels (38 millions d’euros) à une époque où le gouvernement n’avait pas encore officiellement reconnu sa nomination. Il ne l’a reconnue qu’en 2007.

Alors que le patriarcat est le deuxième plus important propriétaire foncier en Israël et possède environ 20 % de la terre dans la Vieille Ville de Jérusalem, il n’a pas beaucoup de revenus en liquide et doit trouver 500 000 à 600 000 euros par mois pour payer les salaires, les institutions éducatives et l’entretien des nombreuses églises et monastères en Israël, en Jordanie et dans d’autres zones administrées par l’Autorité palestinienne.

Contrairement aux autres patriarcats grecs orthodoxes, il est indépendant de la Grèce et ne reçoit pas de soutien financier du gouvernement grec – ni de n’importe quel autre gouvernement.

Diplomatiquement, il est également désavantagé par rapport à l’église catholique, par exemple, qui peut compter sur le soutien du Vatican.

Des fidèles au Vatican en train d’attendre les cérémonies de canonisation de Jean XXIII et Jean-Paul II (Crédit : Alberto Pizzoli/AFP)

La situation financière du patriarcat s’est progressivement dégradée au cours des décennies depuis l’indépendance israélienne puisque ses fidèles – se sentant pris en sandwich entre les Juifs et les Musulmans du pays – ont émigré à l’étranger. Leur nombre a fortement baissé au point que des 10 000 Chrétiens qui vivent encore à Jérusalem, seulement 3 000 appartiennent à l’église orthodoxe grecque.

Selon une source qui s’est confié au Times of Israël, le patriarcat a financé ses activités en achetant et en vendant son unique et seule ressource – des propriétés d’investissement – pendant des siècles, soit à travers des prêts, qui ont été la solution principale en Israël depuis 1959, soit par des ventes directes.

Environ 100 millions de shekels (28,4 dollars) de la dette dont Théophile a héritée en 2005 venaient des taxes de propriétés non payées, qui ont augmenté avec les intérêts, sur 1 000 dunams (1 km2) de sa terre à proximité du monastère orthodoxe grec de Mar Elias, situé dans le sud-est de Jérusalem, non loin de Bethléem.

Une autre somme de 41 millions de shekels (alors environ 10 millions de dollars) était due à un promoteur immobilier qui a obtenu le soutien d’arbitres dans sa demande que sous une précédente direction dans les années 1990, le patriarcat avait rompu un contrat visant à développer une terre vierge au sommet d’une colline à Abu Tor, au sud de Jérusalem.

Les deux propriétés – déjà aux mains du bureau du Receveur officiel et mises en vente aux enchères quand Théophile est devenu patriarche – étaient importantes pour l’église pour des raisons politiques et religieuses ; la première du fait de sa localisation dans Jérusalem Est, que les Palestiniens revendiquent comme leur capitale dans tout futur accord de paix avec Israël, et la deuxième parce qu’elle est traditionnellement considérée comme la Colline du Conseil Maléfique, où, selon la tradition chrétienne, le grand prêtre juif et ses associés ont préparé l’arrestation de Jésus.

En échange de son aide pour soulager l’église de la pression exercée par les huissiers sur le terrain au sommet de la colline d’Abu Tor et pour protéger l’église historique et ses activités sur le site, Sofer a obtenu un bail de 99 ans sur la terre où, ensemble avec Steinhardt et sous le nom d’Abu Tor properties Ltd, il prévoit de construire 61 résidences de luxe. Le comité local d’aménagement de l’espace urbain de Jérusalem doit examiner le projet pour la première fois le 29 novembre prochain.

Pour faire baisser la pression sur les terres de Mar Elies, les fonds de différents accords, y compris ceux effectués avec Sofer et Steinhardt, ont aidé à financer les 11,5 millions de shekels, somme en diminution par rapport aux 100 millions de shekels exigés à l’origine – que le fisc israélien a accepté d’encaisser en échange d’un classement de l’affaire.

Entre 2010 et 2015, Kronty Investments Ltd – qui est enregistré dans les Îles Vierges Britanniques et qui comprend un autre investisseur juif anglais, mais dans lequel Steinhardt n’est pas impliqué – a acheté, et non pas loué, plusieurs parcelles de terre du patriarcat orthodoxe grec.

David Sofer (C) photographié avec sa femme Cindy (g) lors de la réception d’ouverture du Jewish Museum de Londres le 16 mars 2010. (Crédit : Desmond O’Neill Features Ltd)

Les parcelles sont situées dans la rue Tzruya à Abu Tor, les rues Gad et Lifschitz du quartier du sud de Baka, la rue Hesse au centre de la ville (depuis vendue aux bailleurs israéliens de la parcelle) et les rues chics de King David et Ben Sra dans le centre-ville de Jérusalem.

L’entreprise est soit en phase de développement, soit elle demande le permis de construire pour développer, des complexes résidentiels dans certains des quartiers, un hôtel et un espace commercial dans le centre-ville.

En 2012, Kronty a également acheté 27 dunams (0,027 km2) de la terre de l’Eglise grecque dans le quartier de la capitale de Givat Oranim, le revendant à Oranim ltd, qui était enregistré dans l’Île de Man l’année dernière.

L’accord de Givat Oranim comprend des parcelles sur les rues Shai Agnon, Hamaapilim, Hashayarot et Mevo Haloeh, tout comme un morceau de terrain vague dans le Parc San Simon qui inclut le bail pour un complexe qui abritait auparavant des personnes handicapées.

Ailleurs en Israël, Kronty Investments Ltd possède des terres sur la plage d’Habonim à Tiberias.

Sofer et Steinhardt ont également négocié avec le patriarcat sur le compte d’un groupe d’investisseurs pour acheter 570 dunams (0,56 km2) de terre dans les quartiers très prisés de Jérusalem que sont Talbieh, Rehavia et Nayot.

L’affaire n’a pas abouti à cause de diverses complications et une autre entreprise, Nayot Komemiyut Investments, a saisi l’opportunité et a fait l’acquisition. Nayot Komemiyut Investments est dirigé par Noam ben David, résident de Jérusalem, avec un autre investisseur américain vivant maintenant en Israël, Moshe Greeberg, et un Australien, Hersch Cooper. L’affaire est maintenant bloquée par deux procédures judiciaires complexes.

L’opposition arabe

Si elles ont créé de l’incertitude parmi les Juifs israéliens, les ventes sont également devenues un point de tension pour plusieurs groupes arabes, dont chacun a des intentions et des objectifs différents.

Pour les opposants arabes de l’église, l’élément le plus problématique des ventes est celui que Théophile combat devant les tribunaux, avec l’argument que les ventes ont été conclues de manière frauduleuse.

Dans cet accord, un employé de l’église a signé un contrat pour vendre les baux pour deux hôtels et une troisième propriété à trois entreprises écran, derrière lesquelles se profile une organisation juive de droite, Ateret Cohanim.
Les hôtels sont très bien situés entre la Porte de Jaffa et l’entrée du marché de la Vieille Ville, dans la partie la plus visible du Quartier Chrétien, à Jérusalem Est.

Ateret Cohanim est une organisation controversée qui cherche à implanter des Juifs dans la Vieille Ville.

Un groupe, le Conseil Orthodoxe Central, qui défend des objectifs nationalistes arabes au sein de l’église orthodoxe grecque, a remis en question non seulement les ventes des hôtels de la porte de Jaffa mais aussi toutes les ventes, à travers Israël, affirmant que leur église a vendu les bijoux de famille aux Juifs tout en considérant que le patriarcat est corrompu.

Le conseil, qui dispose de 200 à 300 activistes, a tenu des manifestations à Jérusalem, Bethléem et dans la ville côtière de Lod au cours des derniers mois appelant au départ de Théophile et au remplacement de tous les citoyens grecs en position de responsabilité dans l’église par des Palestiniens.

Les nationalistes arabes ont récemment été rejoints par plusieurs personnalités de l’Autorité palestinienne dans ce que des membres de l’Eglise perçoivent comme une tentative de faire avancer des objectifs politiques.

Aida Touma-Sliman à côté du chef de file de la Liste arabe unie Ayman Odeh (au centre) à une cérémonie marquant l’anniversaire de la Nakba à l’Université de Tel-Aviv le 20 mai 2015 (Crédit : Tomer Neuberg / Flash90)

Au cours des récentes semaines, et avec en toile de fond la rumeur sur des élections à la Knesset l’année prochaine, des politiciens arabes israéliens sont également entrés dans la mêlée, parmi eux Ayman Odeh, le chef du parti la Liste Arabe Unie, sa collègue de parti Aida Touma-Suleiman et l’ancien député Mohammad Barakesh, qui est maintenant à la tête d’un Haut Comité de Surveillance Arabe, un organisme qui regroupes plusieurs organisations d’Arabes israéliens.

Selon le journal Maariv, Barakeh a déclaré lors d’un rassemblement de protestation plus tôt ce mois que les propriétés du Patriarcat Orthodoxe Grec appartenaient au peuple palestinien tout autant que les propriétés du Wakf islamique.

A la recherche de soutiens à l’étranger

Le patriarche est surtout préoccupé par la proposition de loi d’Azaria, qu’il voit comme un danger pour le droit de l’église de disposer librement de ses propres terres, et l’accord de la Porte de Jaffa, qui a tellement fait de bruit quand il a été mis à jour que cela a conduit au départ du prédécesseur de Théophile.

Ce sont ces deux affaires qui ont conduit Théophile à faire un voyage international sans précédent pour rassembler du soutien, avec l’appui de toutes les églises de Terre Sainte.

Jusqu’à présent, il a rendu visite au roi de Jordanie, au Pape, à l’Archêveque de Canterbury, à des personnalités politiques importantes de Grèce et de Chypre. Début décembre, il ira en Russie.

Des sources à l’intérieur de l’église ont souligné que le patriarcat a choisi de vendre des terres afin d’équilibrer les comptes ; il a sélectionné des parcelles qui n’ont pas d’importance religieuse et il ne s’attend pas à ce qu’Israël rende jamais ces terres.

Les accords de baux étaient un « instrument respectable pour des réquisitions de terre », ont-ils déclaré au Times of Israël, ajoutant que l’état israélien s’était assuré que l’Eglise ne pourrait pas construire sur des terrains non développés qu’elle possédait en les faisant passer pour de la terre vierge ou de la terre affectée à l’agriculture ou l’industrie.

Les sources ont également nié les affirmations du Conseil Orthodoxe Central et de certains médias israéliens selon lesquelles les terres avaient été vendues à des prix bas défiant toute concurrence, déclarant que la valeur de ces grandes parcelles avait été diminuée à cause de l’existence de baux qui étaient encore valables pour de très nombreuses années.

A Césarée, par exemple le patriarcat a vendu pour 430 dunams (0,43 km2) à une entreprise appelée St Ventures pour 1,5 million de dollars parce que le bail de 135 ans à l’Etat d’Israël, signé en 1974, sera encore valide pour 92 ans et qu’il était renouvelable pour 100 ans. En outre, une partie de la terre correspond à un parc national et le reste est uniquement affecté à l’usage agricole.

Le bail de six dunams (0,006 km2) de terre commerciale vendue à Jaffa à l’entreprise Bona trading pour 2 millions de dollars est encore valide pour 90 ans. A Givat Oranim, les baux, qui comprennent environ 240 appartements et un grand centre commercial, seront encore valides pour 52 ans ; la terre a été vendue pour 5 millions de dollars. Tous les prix incluent aussi les taxes de propriété.

Les sources ont réfuté l’argument selon lequel les entreprises de l’immobilier ont opté pour des paradis fiscaux offshore afin de payer moins d’impôts, déclarant que toutes les taxes ont été ou doivent être payées en Israël avant que les propriétaires ne puissent enregistrer leurs nouveaux droits de propriété.