PARIS — Une large affiche du président tunisien Beji Caid Essebsi, qui vient d’être élu, accueille les clients à l’entrée du restaurant casher tunisien Chez Guichi dans le 18è arrondissement de Paris, majoritairement peuplé d’immigrés. « Vive la Tunisie », peut-on lire en arabe sur l’affiche.

Tout en faisant cuire du bœuf en kebab, le propriétaire, Guichi, qui porte une large kippa noire, discute en dialecte avec les clients du déjeuner, des Juifs et des Arabes, avec un fond sonore en arabe de Beyonce.

A côté de l’évier, où les Juifs se lavent traditionnellement les mains avant de rompre le pain, une affiche commémorait le huitième anniversaire de l’enlèvement et du meurtre d’Ilan Halimi, un Juif parisien d’origine marocaine, par un gang musulman.

La foule de contradictions qui se concentrent Chez Guichi représente un monde qui fut, et qui n’est plus. Des vagues d’immigrants juifs, tout d’abord d’Européens de l’Est au début du 20è siècle, d’Afrique du Nord ensuite dans les années 1960 et 1970, ont tous abandonné les quartiers ouvriers, qui logent maintenant principalement des immigrants musulmans d’Afrique subsaharienne et du Maghreb.

Juifs et Arabes sont réticents à parler de la tension entre les deux communautés, même si tout le monde admet qu’elle est omniprésente. Chez le boucher halal el-Walid, l’homme derrière le comptoir refuse de parler à la presse sans la permission de son patron. « Je suis allé à la manifestation hier, explique-t-il. Nous voulons rester neutres. »

L'entrée du restaurant casher Chez Guichi avec une affiche du nouveau président tunisien Beji Caid Essebsi, sur laquelle on peut lire 'Longue vie à la Tunisie.’ (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

L’entrée du restaurant casher Chez Guichi avec une affiche du nouveau président tunisien Beji Caid Essebsi, sur laquelle on peut lire ‘Longue vie à la Tunisie.’ (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Au café Hotel de l’Univers, le vendeur, né en Algérie, accuse le communautarisme, le seul terme sociologique français qui évoque la dissociation des communautés d’immigrants de la société dans son ensemble, d’être responsable de la vague de violence islamiste. Il décrit sa communauté comme ghettoisée et se plaint du mauvais niveau d’éducation dans les banlieues pauvres de Paris.

« Le monde est devenu fou, explique-t-il. Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre ensemble ? Les Juifs et les Arabes vivaient ensemble à l’époque du Prophète. Ils faisaient du commerce ensemble. »

A la mosquée Khalid Ibn Walid de la rue Myrha, nommé ainsi en l’honneur d’un compagnon du Prophète Mahomet qui a conquis et islamisé l’Empire perse au début du septième siècle, le portier autorise l’ entrée dans le sanctuaire, mais pas d’interroger les croyants à l’intérieur à l’annonce des prières de début d’après-midi.

Les Musulmans priant à la mosquée Bin sur la rue Myrha dans le nord Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Les Musulmans priant à la mosquée Bin sur la rue Myrha dans le nord Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

« Nous partageons une foi, mais c’est Satan, Iblis, qui sépare les Juifs et les Arabes », affirme-t-il.

Au même moment, les services de Minha commencent à la Synagogue Kedouchat Levy, à deux pas, rue Doudeauville.

Etablie en 1935 par les Juifs de l’Europe de l’est qui se sont installés dans le quartier pour fuir les Pogrom de Kishinev en 1903, la synagogue est cachée dans le fond d’une cour d’un quartier résidentiel protégé par un digicode et huit caméras de surveillance.

Mevorah Zerbib, qui a servi comme rabbin de la communauté pendants 28 ans, estime qu’environ 70% de la communauté a quitté le quartier pendant les deux dernières décennies, la plupart pour se rendre en Israël.

Certains des fidèles, souvent des Juifs ashkenazes moins pratiquants qui viennent pour les fêtes importantes, lui ont écrit des lettres expliquant pourquoi ils ne pouvaient plus venir.

« Chaque année, je reçois des messages disant, ‘Le quartier a trop changé, ma femme ne veut plus que nous venions’, raconte le rabbin. Pourtant, il croit que le quartier est plus sûr qu’ailleurs à Paris, parce que les fauteurs de troubles seraient réticents à perpétrer des attaques terroristes proche de chez eux.

Une affiche marquant le huitième anniversaire de l'assassinat d'Ilan Halimi sur les murs du restaurant Chez Guichi restaurant à Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

Une affiche marquant le huitième anniversaire de l’assassinat d’Ilan Halimi sur les murs du restaurant Chez Guichi restaurant à Paris, le 12 janvier 2015. (Crédit : Elhanan Miller/Times of Israel)

La propre expérience de Zerbib ne confirme pas vraiment ce qu’il avance. Il y a six ans, un homme lui a craché au visage dans le métro, et beaucoup de fidèles ont été agressés devant la synagogue.

La plus importante démonstration anti-israélienne à Paris lors de l’Opération Bordure protectrice a eu lieu juste à côté.

« Quand les choses chauffent en Israël, nous le ressentons immédiatement ici », a-t-il noté. Dans les conséquences de l’attaque de la semaine dernière, un membre de sa congrégation lui a montré une parodie du slogan « Je Suis Charlie » en solidarité avec le massacre de Charlie Hebdo. On peut lire sur la version juive « je suis parti » avec l’image d’un avion d’El Al.

« Beaucoup de gens songent à émigrer, mais ce n’est pas comme si la vie en Israël était facile, explique-t-il. Nous y pensons depuis un moment, mais l’intensité des récents événements renforce ces pensées. »

A la fin des services, Zerbib a rendu hommage à un rabbin tunisien nommé Matzliah Mazouz, assassiné par un meurtrier musulman dans la capitale Tunis, il y a 44 ans. Il a aussi mentionné le grand sage juif Moïse Maimonide qui a fui la dynastie extrémiste Almohade à Cordoba, en Espagne, en 1148.

« Maïmonide a eu une vie extrêmement dure, mais malgré cela il a écrit des livres très importants, a déclaré Zerbib à sa communauté. Alors nous aussi, ne devrions pas désespérer. »