De près ou de loin, la chemin de Jean D’Ormesson, éteint à l’âge de 74 ans le 5 décembre dernier, a souvent croisé celui de ses compatriotes juifs.

En 1999, un scandale éclata à la parution du Rapport Gabriel, un roman dans lequel le personnage principal doit rédiger un rapport avec l’ange Gabriel descendu dans son appartement pour Dieu, qui se demande si les humains ingrats envers lui, méritaient de continuer à vivre.

Grande plume de droite pendant plus d’un demi-siècle, Jean d’Ormesson a croisé tous les présidents de la Ve République, mais c’est avec François Mitterrand, pourtant « un adversaire », que ses relations ont été les plus surprenantes.

Avec François Mitterrand, ses relations sont au départ infiniment plus rêches. Un étrange dialogue va pourtant s’instaurer entre l’écrivain de droite et le premier président de gauche de la Ve. « J’ai entretenu des liens qui relèvent du paradoxe avec un des acteurs majeurs de notre histoire récente », résume-t-il.

En mai 1981, il lui consacre un article virulent à la une du Figaro. Mitterrand, tout juste élu, déplore en réponse « qu’un si bon écrivain fût si stupide politiquement ». « Je lui ai écrit quelques mots pour le remercier de son indulgence. La machine était lancée », rapporte Jean d’Ormesson.

C’est avec la conviction partagée que la littérature est « bien au-dessus de la politique » que leur relation va prospérer. Ecrivain, éditorialiste, Jean d’Ormesson, qui a débuté sa carrière dans les cabinets ministériels, ne s’est jamais engagé personnellement en politique qu’il considérait comme « un jeu violent et un sport de combat ».

Il n’en sera pas moins régulièrement invité à l’Elysée durant les deux septennats de Mitterrand (1981-1995), le président étant de par son statut « protecteur » de l’Académie française, dont d’Ormesson est lui-même un membre éminent.

En 1988, il accompagne Michel Debré, nouvel élu sous la Coupole, pour sa visite protocolaire au chef de l’Etat. François Mitterrand serre la main de l’ancien Premier ministre. « Et il lui tourna le dos pour entamer avec moi une conversation qu’il fit durer trois bons quart d’heure », raconte d’Ormesson, faussement désolé.

Leur dernière rencontre sera la plus étonnante. Avant de quitter l’Elysée, le 17 mai 1995, Mitterrand lui fixe rendez-vous deux heures à peine avant la cérémonie au cours de laquelle il doit céder le pouvoir à Jacques Chirac.

La conversation vient sur l’affaire René Bousquet, l’ancien chef de la police de Vichy assassiné deux ans plus tôt, avec lequel François Mitterrand a longtemps conservé des relations. L’écrivain affirmera plus tard que l’ancien président lui a alors asséné : « Vous reconnaissez là, M. d’Ormesson, l’influence puissante et nocive du lobby juif en France ». Ce qui suscitera une vive polémique.

« A tort ou à raison, il me semblait qu’il ne m’avait pas invité au titre de journaliste, mais plutôt comme un ami lointain, choisi pour des raisons qui me restaient mystérieuses », écrit-il. En 2012, il incarnera même « le président » dans un film inspiré des relations de François Mitterrand et sa cuisinière.

Dans Rapport Gabriel mêlant la réalité à la fiction, Jean d’Ormesson inclut des propos tenus par François Mitterrand en 1995 à propos de René Bousquet.

« Beaucoup reprochent au président les liens qui l’unissent à ce personnage qui a joué un rôle important dans la collaboration avec l’Allemagne hitlérienne, écrit Jean d’Ormesson. François Mitterrand m’écoute sans irritation apparente. Et il me regarde : ‘Vous constatez là, me dit-il, l’influence puissante et nocive du lobby juif en France’. Il y a un grand silence. ».

Jean d’Ormesson évoquant le Rapport Gabriel à la télévision :

Des années plus tard, en juillet 2014, dans le journal Actualité juive, Jean d’Ormesson revient sur cet épisode : « Cette phrase, il l’a dite, » affirme Jean d’Ormesson à qui la gauche a beaucoup reproché ce passage compromettant.

« Jean Daniel, Jacques Attali ont confirmé, continue l’écrivain. J’étais attaqué et je leur ai demandés de le dire mais ils ont refusé. Selon moi, François Mitterrand n’était pas antisémite. Il était comme ma grand-mère : il répétait des choses entendues, notamment quand on l’irritait. Et il était lié à Bousquet. C’était presque de l’antisémitisme mondain ».

A l’occasion de ce long entretien, il était revenu également sur son roman paru en 1990, L’histoire du Juif errant : « Le personnage du Juif errant qui a nourri légendes et fantasmes, est un vecteur d’antisémitisme. (…) Presque dans chacun de mes livres, il y a une histoire juive ! C’est d’ailleurs une réflexion juive qui est à l’origine de ce petit livre : deux rabbins discutent et l’un dit à l’autre : ‘La seule question c’est D.ieu, qu’Il existe ou qu’Il n’existe pas’. »