BREST, Biélorussie – Un pied de vigne pousse à travers les feuilles humides agglutinées le long de l’une des maisons brûlées de la Colonie Warburg, où les Juifs indigents ont reçu des logements après la Première Guerre mondiale.

A proximité, entourée de feuilles, de bouteilles en plastique, une pierre gravée surgit, portant des lettres hébraïques, à la mémoire d’un « homme jeune en années, arraché à l’âge de 23 ans ».

Ce sont des décorations au-dessus de deux pierres tombales juives, deux parmi des milliers démolies par les Soviétiques il y a six décennies, et qui ont fait surface dans cette ville de l’ouest de la Biélorussie au cours de la dernière décennie.

Depuis qu’ils ont été entamés après la chute de l’URSS, les efforts visant à préserver les pierres tombales n’ont pas réussi à progresser.

Les membres de la petite communauté locale se sont même tournés vers Israël et les États-Unis, sans grand succès, pour ériger un monument à la mémoire des milliers de Juifs qui considéraient autrefois cette ville frontalière comme une patrie.

La plupart des pierres recueillies ont, ironiquement, trouvé refuge à 15 minutes en voiture de la vieille colonie Warburg de la Forteresse de Brest, une fortification russe du datant du 19e siècle à la confluence des rivières Muchavets et Bug, qui sert aujourd’hui de sanctuaire aux soldats soviétiques.

Elles ont été entassées dans des monticules sous une voûte de briques dans l’un des travaux de terrassement du nord de la forteresse près des ateliers pour les équipes d’entretien du site.

Certaines des pierres tombales ont été empilées de façon ordonnée, comme des bûches, mais la plupart sont éparpillées sur une pile de plusieurs mètres de haut et de long.

Quelques rares sont intactes, comme la pierre tombale monumentale de Rabbi Haïm Leib Barit, décédé en 5696 (1935/6), mais la majorité ont été réduites en fragments minuscules.

 Une pierre tombale à la forteresse de Brest en Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

Une pierre tombale à la forteresse de Brest en Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

Un examen rapide des pierres qui sont encore lisibles sont ornées de dessins de bêtes, oiseaux, fleurs, bougies de Shabbat et autres objets à thème juif.

Les dates hébraïques taillées dans les pierres vont de 1868 à 1936, juste avant l’extermination de communauté par l’Allemagne nazie.

La rivière Bug divise désormais Brest de la Pologne voisine. Sous les tsars, la ville était au cœur de la zone résidentielle, la région de la Russie impériale dans laquelle les Juifs étaient autorisés à résider.

Les Juifs sont arrivés dans la ville médiévale au 14e siècle. À son apogée au tournant du 20e siècle, Brest était à 70 % juive.

Les pierres tombales datent d’après 1830, lorsque la vieille ville de Brest a été détruite pour faire place à une forteresse massive, principale attraction touristique de la ville moderne.

La ville a été déplacée à un kilomètre et demi à l’est, et un nouveau cimetière juif a été fondé sur sa périphérie.

Brest était un centre de pensée et de culture juive depuis des siècles. Il a abrité la dynastie rabbinique Soloveitchik, une famille de talmudistes célèbres dont le descendant, le rabbin Joseph B. Soloveitchik, est un fondateur du mouvement orthodoxe moderne aux États-Unis.

Un responsable de l’ambassade biélorusse à Tel-Aviv déclare que « La Biélorussie est le lieu de naissance de l’Etat d’Israël ».

Un monument en mémoire au Premier ministre israélien Menachem Begin à Brest, Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

Un monument en mémoire au Premier ministre israélien Menachem Begin à Brest, Biélorussie (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israel staff)

Il énumère une liste de la génération des fondateurs de l’Etat juif dans ce pays : les ex-présidents Shimon Peres et Haïm Weizmann, deux des parents de l’ancien Premier ministre Ariel Sharon, et le Premier ministre Menahem Begin.

Begin a grandi à Brest, et un monument a été récemment été érigé en son honneur dans le centre-ville, près de l’école juive où il a étudié enfant.

Ce que le troisième consul a omis de mentionner est ce qui a contraint ces illustres âmes à partir et à fonder un Etat bien à eux, loin de leur lieu de naissance.

Brest est tombée sous l’occupation nazie au début de l’opération Barbarossa, l’invasion allemande de l’Union soviétique, le 22 juillet 1941.

À l’époque, la moitié de la population de la ville était juive. Un recensement effectué par l’administration civile allemande le 15 octobre 1942 fait état de 16 934 Juifs sur une population d’un peu plus de 41 000 personnes.

Le dossier du recensement du lendemain chiffre la population totale à 21 462, sans mentionner la population juive. Les Juifs de Brest ont été arrachés et tués dans les sinistres forêts de Bronnaya Gora.

Un recensement allemand de la ville de Brest en Biélorussie pour la semaine du 15 octobre 1942. La population juive a été exterminée le 16.

Un recensement allemand de la ville de Brest en Biélorussie pour la semaine du 15 octobre 1942. La population juive a été exterminée le 16.

Bien que les nazis avaient prévu de détruire le cimetière massif, ils ont suspendu leur tâche. Le reste de la ville, y compris les 40 synagogues, a été détruit. (Seulement une synagogue est restée après la guerre, et elle a été depuis transformée en salle de cinéma.)

Pessah (Paul) Novick, rédacteur en chef du journal yiddish Morgen Freiheit, a visité la ville en 1946 et souligné que, si la ville a vécu, « les Juifs de Brest, eux, nos bien-aimés qui ont été brutalement assassinés par les nazis –n’existent plus. »

Ce qui restait après la Shoah est tombé aux mains des Soviétiques une décennie plus tard.

Arkady Bljacher, un vétéran nonagénaire de la Grande Guerre patriotique, nous a accueillis dans sa maison dans un bloc d’appartements gris à la périphérie de Brest.

Dans sa jeunesse, il était officier du renseignement de l’Armée Rouge qui avançait de Donetsk vers Berlin. Une photo prise par Bljacher d’un camarade officier sur les ruines du Reichstag trône sur l’armoire derrière lui. Il explique comment il a commencé à recueillir et à protéger les pierres tombales dans les années 1990.

Bljacher est né à Minsk et a déménagé à Brest après la Seconde Guerre mondiale, comme le reste des 700 Juifs qui y habitent actuellement. La ville était en ruines pour la deuxième fois en trois décennies, puis reconstruite par les Soviétiques.

En 1956, le gouvernement a rasé le cimetière juif à la périphérie de la ville pour installer un stade de football. Les résidents locaux ont chapardé les pierres tombales démolies.

« Il n’y avait pas de matériaux de construction, de sorte que les gens utilisaient ce qu’ils pouvaient, y compris des pierres tombales », explique Bjacher.

Ils ont fini par les paver pour les utiliser comme promenades de jardin et le renforcement de dalles pour les caves à vin. Certains de leurs nouveaux propriétaires ont effacé les lettres hébraïques autant que possible.

Arkady Bljacher dans sa maison à Brest, Biélorussie. Bljacher a travaillé sur le projet des pierres tombales juives dans la ville Biélorusse (Crédit : Autorisation de The Together Plan)

Arkady Bljacher dans sa maison à Brest, Biélorussie. Bljacher a travaillé sur le projet des pierres tombales juives dans la ville Biélorusse (Crédit : Autorisation de The Together Plan)

Après l’apparition progressive de pierres tombales en 1992, Bljacher a tiré quelques ficelles et réussi à les stocker temporairement dans la forteresse. Elles y sont restées depuis.

« Certaines des pierres tombales se trouvent probablement encore sous le stade, » dit Bljacher, « avec des milliers et des milliers d’ossements. »

En 2002, près d’une décennie après avoir commencé à recueillir les pierres, Bljacher a demandé au gouvernement local de l’aide pour ériger un mémorial à côté du stade, sur le site de l’ancien cimetière.

Lui et la communauté ont reçu l’autorisation de mettre en place un monument en utilisant les pierres tombales fragmentées sur le carré nu de terre à l’ouest du stade, mais la municipalité de Brest a refusé Brest de contribuer au projet.

« Tout le monde a fait des promesses, » dit-il. « Dix ans de promesses. »

Un nouveau projet à proximité de l’ancien site d’un cimetière ces dernières années a mis au jour des centaines de pierres. A un pâté de maisons sur le boulevard Pouchkine, la construction récente d’un dortoir et d’un supermarché ont déterré des dizaines de fragments, ainsi que des restes humains.

Mais les bâtiments modernes menacent un autre site historique juif : la Colonie Warburg, un groupe de 12 bâtiments de deux étages érigés après la Première Guerre mondiale pour abriter les Juifs démunis qui avaient perdu leurs maisons.

Les maisons en bois ont été condamnées en 2010 et leurs habitants expulsés. Plusieurs maisons ont été rasées pour faire place à des dortoirs et à un supermarché, et quatre autres incendiées. Une inspection de la cave d’une maison n’a révélé aucun signe de spoliation – matériel dérobé de vieilles ruines.

Une maison coloniale Warbug à Brest, Biélorussie. (Crédit : Autorisation de The Together Plan)

Une maison coloniale Warbug à Brest, Biélorussie. (Crédit : Autorisation de The Together Plan)

Extraites de la terre sombre des chantiers envahis, cependant, des dizaines d’autres pierres tombales doivent encore être rassemblée. Il n’y a aucune estimation précise de leur nombre.

Les militants locaux font pression pour transformer l’une des maisons en musée, mais, selon un article d’un site web local d’octobre 2014, « les autorités de Brest-Litovsk ne se soucient pas de sa préservation ».

« Quand cette maison sera démolie, d’autres pierres tombales juives feront leur apparition, » déclare Artur Livshits, codirecteur du Together Plan, un groupe de charité juive oeuvrant pour renforcer les communautés juives de Biélorussie.

Futur…

Même si la communauté juive aimerait voir ses pierres préservées au même titre que la mémoire de ceux qui ont vécu dans cette ville, il manque des fonds pour cataloguer toutes les pierres et les noms inscrits dessus.

Le salaire annuel moyen en Biélorussie est de 6 000 dollars et 27 % de la population vivrait en dessous du seuil de pauvreté. La communauté juive reste extrêmement dépendante d’organisations caritatives comme l’American Joint Distribution Committee.

Reginan Simonenko, présidente de la communauté juive de Brest, explique que la colonne centrale des communautés juives en Biélorussie est oubliée par les grandes organisations caritatives de l’ancienne URSS.

« Nous ne pouvons pas tout faire », s’insurge-t-elle alors que nous sommes assis dans un centre communautaire juif dans le sous-sol d’un immeuble sur Lénine Boulevard.

« La situation désespérée de la diaspora juive des petites communautés comme Brest est ignorée des grandes organisations charitables ».

L’American Joint Distribution Committee (AJDC ou JDC), l’un des plus grands groupes caritatifs opérant dans l’ex-URSS, a précisé au Times of Israel qu’il n’était pas impliqué dans le financement ou la construction d’un monument commémorant le passé juif de Brest.

« Le JDC est une organisation apolitique et humanitaire qui fournit de l’assistance et renouvelle les services aux communautés juives et aux individus de l’ex-URSS », explique un porte-parole de l’organisation.

« Le JDC ne s’implique généralement pas dans les projets de cimetière et des mémoriaux de l’Holocauste car cela ne fait pas partie de notre mission principale ».

Les dirigeants juifs de Brest se sont tournés vers les gouvernements israélien et américain pour demander de l’aide pour préserver ce passé qui, à une époque était prospère.

Le Together project, une organisation caritative britannique, a aidé la communauté juive à monter un dossier pour obtenir le soutien des institutions américaines et israéliennes pour qu’ils puissent obtenir de l’aide pour construire un monument et préserver ces pierres.

« C’est un projet patrimonial que nous considérons comme étant important pour les petites communautés de Brest, car nous espérons que cela attirera l’attention sur eux, leur donnera de la fierté et la propriété de cette pièce importante de l’histoire juive qui soit être conservé », indique Debra Brunner dans un email. « La commission américaine pour le patrimoine juif à l’étranger a exprimé son intérêt ».

Brunner a aussi participé à une session de la Commission sur l’immigration, de l’Intégration et de la Diaspora de la Knesset pour aborder la question des tombes à Brest. L’ambassadeur biélorusse en Israël, Vladimir Skvortov a professé que Minsk « est persuadé de la nécessité de préserver la mémoire des Juifs et de tous les peuples qui ont souffert au siècle dernier ».

« Le peuple Biélorusse a aussi énormément souffert, c’est l’Histoire que notre peuple partage avec le peuple Juif », a-t-il précisé lors de son audience en novembre. Il a ajouté que depuis le début du siècle, la municipalité de Brest a extrait près de 2 300 pierres tombales de l’asphalte des routes et travaille pour les restaurer.

« Nous souhaitons aider à préserver la mémoire mais nous ne pouvons prendre cette initiative seule – nous avons besoin d’un soutien économique », poursuit-il.

Même si le député Yoel Razvozov (Yesh Atid), a indiqué que le gouvernement israélien serait prêt à apporter une aide financière pour la construction d’un monument à Brest, mais il n’y a rien de concret qui indique que les fonds seront transférés dans l’immédiat.

Le versement de toute aide accordée à la communauté juive sera retardé à cause des élections en mars, précise le bureau de Razvozov.

Le Together Plan ne pouvait pas fournir une estimation du coût de la construction mémorial au moment de la publication. Mais pour le moment, le projet reste en suspens.