NAVAHROUDAK, Biélorussie (JTA) – Dans la ville des ancêtres de Jared Kushner, les habitants ont tendance à dire beaucoup de bien du président américain Donald Trump.

C’est assez classique dans l’ancienne Union soviétique. Après tout, le style de Trump passe bien dans cette partie du monde : une étude menée en novembre dernier en Russie a montré que 45 % des sondés affirment qu’ils auraient voté pour Trump, contre 4 % pour Hillary Clinton. Trump a promis d’améliorer les relations avec la Russie, et est apprécié dans toute la région, sauf en Ukraine et dans les pays baltiques.

Mais à Navahroudak, une ville pittoresque de 30 000 habitants dans l’ouest de la Biélorussie, environ à mi-chemin entre Minsk et Bialystok, en Pologne, l’élection de Trump a été particulièrement fêtée parce qu’elle ajoute Jared Kushner, gendre et conseiller du président, à la courte liste des succès internationaux de la ville.

« Evidemment que je suis très fier que quelqu’un de Navahroudak soit à la Maison Blanche », a dit Boris Semyonov, un homme d’affaires de 57 ans, quand il a été interrogé à ce sujet cet été sur la place Lénine, un grand espace propre du centre de la ville, où se trouve un buste du dirigeant communiste. « J’attends qu’il vienne nous voir. »

Yulia Silevskaya, juriste âgée d’une vingtaine d’années, pense que le poste de Kushner « ajoute du prestige » à sa ville.

Jared Kushner, à gauche, conseiller du président américain, au mur Occidental avec Donald Trump, à Jérusalem, le 22 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Jared Kushner, à gauche, conseiller du président américain, au mur Occidental avec Donald Trump, à Jérusalem, le 22 mai 2017. (Crédit : Mandel Ngan/AFP)

Comme beaucoup d’autres habitants, Semyonov et Silevskaya connaissent le nom de Kushner et son titre à la Maison Blanche : en plus d’être marié à la fille aînée de Trump, Ivanka, Kushner est aussi conseiller de la Maison Blanche.

Mais contrairement à beaucoup d’autres, dont des Américains, les citoyens de Navahroudak connaissent la famille Kushner depuis bien avant l’élection présidentielle.

A Navahroudak, la famille Kushner est commémorée et vénérée, non pas pour sa relation avec Trump ou son gigantesque empire immobilier, pas non plus pour le scandale qui a fait plonger le père de Kushner, Charles, ou les récentes accusations selon lesquelles il aurait proposé un canal discret pour les communications entre l’administration Trump et la Russie.

Non, ici, la famille Kushner est connue pour son évasion audacieuse du ghetto local, l’un des actes les plus célèbres de résistance juive face aux nazis.

Michael Lozman initiated the creation of a memorial in Grozovo, Belarus, to Jews massacred during the Holocaust. (Courtesy of Michael Lozman)

Un mémorial dédié aux Juifs tués pendant la Shoah à Grozovo, en Biélorussie. Illustration. (Crédit : Michael Lozman)

L’histoire des Kushner compose une grande partie des collections du petit musée de la résistance juive de Navahroudak. Le musée de deux pièces, qui a ouvert en 2007, présente des photographies de la famille paternelle de Kushner : son arrière-grand-père, Zaidel, son épouse, Hinda, leur fille, Rae, et ses deux frères et sœurs. Le musée expose également les lits superposés sur lesquels la famille était forcée de dormir quand les Allemands raflaient les Juifs locaux dans le ghetto de Navahroudak.

En plus de la population juive de Navahroudak au moment de la guerre, qui comptait 6 000 personnes, soit un quart de la population totale de la ville, les nazis ont entassé 24 000 autres juifs des villes voisines dans un ghetto construit autour d’un palais de tribunal.

« Les Kushner étaient une famille aisée qui, avant la guerre, possédaient plusieurs magasins dans le centre, et étaient connus de nombreuses personnes ici », a dit Marina Yarashuk, la directrice du musée d’histoire et d’études régionales de Navahroudak, qui gère le musée juif. « Il est donc naturel qu’ils soient présentés dans cette exposition. »

Mais ce qui rend vraiment exceptionnelle l’histoire des Kushner, a ajouté Yarashuk, est la manière dont ils sont restés ensemble pendant leur incroyable évasion. Leur plan semblait être voué à l’échec, mais leur a finalement permis de survivre à la Shoah et de lutter contre les nazis aux côtés des Partisans juifs.

Rae Kushner (Crédit : Jewish Partisan Educational Foundation)

Rae Kushner (Crédit : Jewish Partisan Educational Foundation)

« C’est une histoire incroyable, a dit Yarashuk. Je suis ravie qu’elle soit maintenant connue, même si ce n’est que parce que tout le monde s’intéresse à Jared Kushner. »

La survie improbable de la famille Kushner doit beaucoup aux actes de Rae Kushner, la grand-mère paternelle à la volonté d’acier de Jared, qui avait 16 ans quand les Allemands l’ont placée, avec ses parents, sa sœur et son frère, dans le ghetto.

Après avoir survécu à au moins cinq « sélections » pour meurtre par balles, dont l’une dans laquelle sa mère a été tuée, Rae a rejoint son frère pour mener une évasion audacieuse grâce à un tunnel creusé sous le ghetto fortement gardé, qui était entouré par une barrière électrique.

Rae a raconté son rôle dans l’évasion, notamment en creusant et en obtenant outils et informations des non Juifs qui étaient entrés dans le ghetto avec une permission des Allemands, pendant une interview de deux heures accordée en 1982 au Kean College du Centre de ressources sur la Shoah du New Jersey.

Dans ce qui est devenu l’une des histoires de la Shoah les plus connues de Biélorussie, Rae a aidé à mener les prisonniers dans le tunnel, creusé pendant des semaines. Il était le plus long du genre en Europe occupée par les nazis. Rae a ainsi facilité la plus grande évasion de Juifs par un tunnel.

Les mineurs, qui cachaient la terre enlevée dans des doubles murs et des greniers, ont mené 350 hommes et femmes à la liberté en passant par le tunnel et les bois. Là-bas, les survivants rejoignaient l’Otriad Bielski, un groupe d’un millier de Juifs portant le nom de trois frères qui le dirigeant, et dont le courage est au cœur d’un film de 2008, intitulé « Les insurgés ».

Bella Goldfischer Wagner, Ann Monka et Michael Stoll, frères et soeurs, ont survécu à la Shoah avec leurs parents et un cousin au sein de l’Otriad Bielski. Illustration. (Crédit : Renee Ghert-Zand)

Bella Goldfischer Wagner, Ann Monka et Michael Stoll, frères et soeurs, ont survécu à la Shoah avec leurs parents et un cousin au sein de l’Otriad Bielski. Illustration. (Crédit : Renee Ghert-Zand)

En tant qu’organisateurs, Rae et son frère, Honie, avaient gagné une place pour être les premiers à s’échapper, une position bien plus sûre qu’à la fin du groupe. Elle a cependant donné sa place de choix à son père de 54 ans et à sa sœur de 15 ans. « Si nous vivons, nous vivons ensemble. Si nous mourrons, nous mourrons ensemble », a-t-elle raconté.

Cette décision a bien pu lui sauver la vie, ainsi que celle de sa sœur et de son père, qui était si affaibli par des mois de dénutrition qu’il avait besoin que ses filles le portent. Le frère de Rae, l’un des premiers à sortir du tunnel, a disparu sans laisser de trace. Il n’a jamais été revu.

Aujourd’hui, le tunnel, qui a été creusé dans un baraquement et est présent à l’emplacement du musée, est rappelé par un chemin en pierre rouge qui retrace sa trajectoire de 200 mètres vers la sortie, qui est aujourd’hui un trou à la frontière d’un garage.

Les murs de l’atelier sont placardés d’affiches commémoratives avec des photographies des fouilles archéologiques menées il y a 10 ans.

L’attention dédiée aux Kushner et à leur évasion, ainsi que l’attention générale portée par les habitants de Navahroudak à cette histoire, sont classiques de la réussite de l’enseignement de la Shoah en Biélorussie, selon Yuri Dorn, ancien dirigeant de la communauté juive du pays, qui compte 15 000 personnes.

Alors que le révisionnisme est un problème croissant chez les voisins de la Biélorussie, à l’exception de la Russie, « la Shoah est enseignée de manière élaborée dans les écoles de Biélorussie, où musées et mémoriaux sont mis en place et maintenus », a-t-il dit.

Le règne non démocratique et les politiques publiques du président Alexandre Loukachenko sont peut être critiqués par la communauté internationale, a ajouté Dorn, « mais quand il s’agit de l’enseignement et de la commémoration de la Shoah, la Biélorussie est un leader mondial. »

Ceci tient en partie au fait que, pendant la Seconde Guerre mondiale, les nazis ont tué 2,23 millions de personnes en Biélorussie, un quart de sa population, dont beaucoup de non Juifs, a dit Dorn, un chiffre trop important pour être ignoré.

Même ainsi, l’histoire des Kushner est pour Semyonov, l’homme d’affaires, une preuve que la souffrance des Juifs était particulièrement intense. « L’occupation de la Biélorussie a été une tragédie nationale, a-t-il dit. Mais personne n’a souffert comme les Juifs. »

 Une pierre tombale à la forteresse de Brest en Biélorussie. Illustration. (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israël)

Une pierre tombale à la forteresse de Brest en Biélorussie. Illustration. (Crédit : Ilan Ben Zion/Times of Israël)

Pendant l’interview de deux heures de Rae, archivée par le musée mémorial de l’Holocauste des Etats-Unis, elle a raconté comment elle a forcé un fermier à guider sa famille dans les bois, où ils ont vécu pendant des mois de la nourriture qui leur était donnée par des habitants avant qu’ils ne soient découverts par l’Otriad Bielski, qui avait appris la nouvelle de leur évasion et cherchait les survivants dans les villages voisins. Les Kushner ont vécu dans les bois pendant un an, à surveiller les troupes allemandes et à aider au maintien du camp des partisans jusqu’à la libération, en mai 1945.

Rae a ensuite emmené sa famille dans un camp de réfugiés en Tchécoslovaquie, puis en Italie. Elle a épousé Joseph Berkowitz, lui aussi de la région de Navahroudak, à Budapest. Comme il venait d’une famille pauvre, il a pris son nom, plus connu.

Ils ont émigré aux Etats-Unis en 1949 et se sont installés à Brooklyn, où ils ont élevé quatre enfants, dont Charles, le père de Jared. Joseph Kushner a commencé en étant ouvrier, mais au moment de sa mort, en 1985, il avait bâti un empire immobilier composé de plus de 4 000 logements.

Charles Kushner s’est rendu plusieurs fois à Navahroudak, et a même visité le musée en 2014, a dit Yarashuk. Rae Kushner est venue au moins une fois avant sa mort. La famille a financé une partie de la construction du musée de la résistance juive, selon Tamara Vershitskaya, l’ancienne directrice du musée, qui n’a pas voulu donner plus de détails.

« C’était clairement une expérience très émouvante pour lui, mais c’était aussi très émouvant pour nous », a dit Yarashuk.

Elle a ajouté : « ici, les Kushner sont très importants, avec ou sans Trump. »