Lorsque l’homme choisi pour devenir le nouvel ambassadeur de Trump a déclaré que les membres de l’organisation J Street étaient « de loin pires que les Kapos », David Friedman n’a fait que se prêter à une longue tradition de dénigrement de Juifs, qualifiés de laquais des Nazis, par d’autres Juifs.

Les Kapos étaient insidieusement déployés pour opposer aux prisonniers les uns aux autres dans leur rôle de fonctionnaires hautement visibles qui aidaient au maintien de l’ordre des SS dans les camps Nazis.

Ils jouissaient généralement d’un formidable pouvoir sur les autres détenus que certains ayant survécu à la guerre n’ont eu de cesse de dénoncer, réclamant la reconnaissance des crimes commis par les Kapos.

Lorsque Friedman a qualifié les partisans de J-Street comme étant “bien pires que des Kapos”, il a invoqué le soutien apporté par le groupe de gauche à la solution à deux états dans le conflit opposant les Israéliens aux Palestiniens. Friedman considère que les partisans de la solution à deux états ne mettent pas seulement en péril l’existence même d’Israël, mais qu’ils le font volontairement, par opposition aux Kapos contraints de se mettre au service des Nazis.

Selon Friedman, les partisans de J Street sont ainsi “des avocats de la destruction d’Israël satisfaits d’eux-mêmes qu’ils prônent depuis le confort de leurs sofas américains – c’est difficile d’imaginer pire”, avait écrit Friedman dans une lettre ouverte publiée au mois de juin sur le site d’extrême-droite Israel National News.

Dans cette accusation de Kapo lancée par le futur ambassadeur, ce sont les notions de honte, de loyauté et d’honneur postérieures à la Shaoh qui sont invoquées. Les Kapos, évoqués par Hannah Arendt il y a 60 ans, sollicités pour caractériser les militants de J Street cet été par Friedman, sont l’un des symboles les plus sensibles – et les plus durables – de l’Holocauste.

‘Il semblait se briser en deux’

« Les Kapos nous ont frappé encore une fois, je n’ai plus ressenti de douleur », écrit Elie Wiesel dans ses mémoires « La Nuit », où un Kapo nommé Idek tient un rôle important.

« Il m’arrivait de croiser le chemin d’[Idek’s] », écrit Wiesel. « Il se jetait sur moi comme une bête sauvage, il me frappait la poitrine, la tête, il me projetait à terre et me soulevait encore, m’écrasant de coups encore plus violent, jusqu’à ce que je sois recouvert de mon sang ».

Elie Wiesel, auteur, prix Nobel de la Paix et survivant de la Shoah, devant l'Assemblée générale des Nations unies, à New York, le 24 janvier 2005. (Crédit : AFP/Don Emmert)

Elie Wiesel, auteur, prix Nobel de la Paix et survivant de la Shoah, devant l’Assemblée générale des Nations unies, à New York, le 24 janvier 2005. (Crédit : AFP/Don Emmert)

A une autre occasion, Idek bat le père de Wiesel à l’aide d’une barre de fer, le laissant au bord de la mort.

“D’abord, mon père s’est simplement replié sous les coups, puis il a semblé se briser en deux comme un vieil arbre touché par la foudre”, écrit Wiesel, exprimant la rancœur ressentie devant l’épreuve affichée de la faiblesse de son père face au Kapo tout-puissant.

“Pourquoi ne pouvait-il pas avoir évité la fureur d’Idek ? C’est ce que la vie dans les camps avait fait de moi”, écrit Wiesel.

Selon l’auteur Bazyler, “une accusation fréquemment lancée est que les Kapos juifs ont eu un comportement ‘pire que les Allemands’ et cette déclaration reflète en grande partie l’amertume et la honte exprimée par des gens qui ont vécu ces sentiments face à des frères qui étaient eux-mêmes juifs.

« Cela reflète également la réalité de la vie dans les camps dans un système où une grande partie du ‘sale travail’ était effectuée par les prisonniers », a expliqué Bazyler dans son ouvrage ‘Holocaust, Genocide, and the Law: A Quest for Justice in a Post-Holocaust World’.

Retrouver ‘l’honneur juif’

Soixante-dix années après la disparition du système des Kapos, le sujet est encore verboten dans certains quartiers.

« Pas besoin d’être un membre de J Street ou même un de ses partisans pour se rendre compte que comparer ces derniers à des ‘Kapos’ est à la fois grotesque et marginalisant, et devrait être… disqualifiant pour n’importe quel poste d’administration – même bien moins profondément symbolique aux yeux de la population juive américaine », a écrit David Schraub dans Haaretz.

Les registres des procès qui ont permis de juger des Kapos restent sous scellé en Israël pendant soixante-dix ans après qu’ils ont eu lieu, et l’utilisation de cette insulte par David Friedman a suscité des critiques – de la part de Schraub notamment – qui ont clamé que Friedman avait violé la loi sur la sensibilisation à l’antisémitisme qui est passée récemment.

Un brassard de chef 'Kapo' datant de la période de l'Holocauste, porté par un détenu juif chargé des fonctions administratives. (Domaine public)

Un brassard de chef ‘Kapo’ datant de la période de l’Holocauste, porté par un détenu juif chargé des fonctions administratives. (Domaine public)

Longtemps après que les anciens Kapos juifs ont été identifiés dans les rues d’Israël ou de l’Europe, le sujet du traitement réservé à ces femmes et à ces hommes est resté tabou.

Le livre “Jewish Honor Courts,” publié l’année dernière par le Holocaust Memorial Museum américain, est le premier à enquêter sur la façon dont les communautés juives, après la guerre, ont jugé les Kapos et leurs autres collaborateurs, que ce soit en Israël ou en Europe.

Malheureusement pour les chercheurs, les contenus des procès des “collaborateurs” en Israël ont également été scellés pour soixante-dix ans, ce qui signifie que la majorité des registres portant sur des audiences judiciaires qui se sont déroulées dans les années 1960 doivent encore attendre d’être révélés.

On sait toutefois qu’environ 40 avaient été enregistrés avant 1964, et que quinze accusés avaient écopé de condamnations légères. Organisés sous les termes de la loi israélienne de 1950 contre les Nazis et leurs anciens collaborateurs, les procès ont suscité une attention médiocre jusqu’en 1961, année où Adolf Eichmann, maître de la logistique de la Shoah et ancien SS, a été kidnappé et jugé à Jérusalem.

Mais avant Eichmann, il y a eu le cas d’Else Tarnek (or Trank), âgée de 26 ans lors de l’audience judiciaire ans, qui appartenait à un ancien « commando de bloc » à Auschwitz-Birkenau.

Lors de son procès, en 1961, les procureurs israéliens ont réclamé la peine de mort à son encontre. Mais les juges israéliens ont finalement gardé autre chose à l’esprit lorsqu’ils ont condamné l’ancienne Kapo de 18 ans.

“Nous devons prendre en considération les circonstances”, avait écrit l’un des juges. « L’accusée a été placée, contre sa volonté, en charge d’un bloc de 1 000 femmes persécutées… Il ne nous a pas été prouvé que l’accusée ait identifié ses actes avec ceux des Allemands », a indiqué le Tribunal, qui l’a condamnée à une peine légère de prison mais l’a finalement libérée le même jour, estimant qu’elle avait suffisamment souffert au cours des deux années de poursuites judiciaires.

Des prisonniers aux travaux forcés construisent le canal de Dove-Elbe en Allemagne, en 1941-42. Les Kapos portent des brassards blancs et noirs. . (US Holocaust Memorial Museum, autorisation de KZ-Gedenkstatte Neuengamme)

Des prisonniers aux travaux forcés construisent le canal de Dove-Elbe en Allemagne, en 1941-42. Les Kapos portent des brassards blancs et noirs. . (US Holocaust Memorial Museum, autorisation de KZ-Gedenkstatte Neuengamme)

Les procès des collaborateurs, parrainés par l’état d’Israël, ainsi que les Jurys d’honneur juifs établis en Europe, ont tenté davantage de réparer les blessures des survivants brisés que d’infliger des condamnations pénales.

Il ne s’agissait ni de tribunaux rabbiniques, ni de tribunaux nationaux, mais d’offrir un exutoire aux survivants pour empêcher les collaborateurs juifs de revenir à des positions d’influence au sein des communautés. Pour certains survivants, la dénonciation des anciens collaborateurs a été une affaire d’honneur.

“Dans les premières années après l’Holocauste, les Juifs ont cherché à reconstruire leurs vies en en excluant ceux qui avaient les mains sales et en empêchant ces derniers d’assumer des rôles de leadership ou de représentation au sein des communautés”, ont écrit Laura Jockusch et Gabriel N. Finder, éditeurs des “Jewish Honor Courts.”

Les jurys ont également servi de catharsis pour des survivants dont les récits n’ont généralement pas été réclamés après la guerre. Dans une communauté formée de victimes ayant vécu la même horreur, les survivants ont pu ainsi se réapproprier leur autonomie et travailler à traverser leurs traumatismes.

La police juive détient un ancien Kapo, reconnu dans la rue,  du camp de déportés Zeilsheim en Allemagne (US Holocaust Memorial Museum, autorisation de  Alice Lev)

La police juive détient un ancien Kapo, reconnu dans la rue, du camp de déportés Zeilsheim en Allemagne (US Holocaust Memorial Museum, autorisation de Alice Lev)

“Avec l’établissement des jurys d’honneur, les Juifs qui avaient rencontré leurs anciens bourreaux dans la rue se sont trouvés, pour la première fois, en présence d’une instance qui les a écouté indépendamment de leur statut social ou politique”, a écrit pour sa part Katarzyna Person dans son essai “Jews Accusing Jews.”

“Le fait que ceux qui aient cherché la justice n’aient pas hésité à écrire leurs noms sur leurs lettres, même lorsqu’ils se référaient à des gens qui occupaient des postes de pouvoir, indique qu’ils considéraient les Jurys comme des instances justes, vraiment représentantes de la communauté juive et qu’ils ne craignaient pas que ces Jurys soient tributaires de personnes occupant des positions de privilège”, a ajouté Person.

‘Bien pires que des kapos’

La philosophe Hannah Arendt a cloué au pilori de façon mémorable les Juifs en position de pouvoir durant l’Holocauste dans son livre de 1963, “Eichmann à Jérusalem.” Son assertion la plus controversée était que les membres des conseils juifs – Judenrat – qui avaient été imposés par les Nazis étaient responsables de l’accélération du génocide dirigé par l’Allemagne.

Selon Arendt, Adolf Eichmann n’était pas un idéologue mais un homme “banal”, tandis que les conseils juifs avaient joué un rôle irremplaçable dans ces assassinats. Arendt considérait certains chefs des Judenrat comme les Kapos ultimes de la Shoah : Des hommes Juifs (et quelques femmes) qui avaient choisi les autres, destinés à la mort, dans le ghetto, déployant même des policiers juifs pour rassembler leurs victimes.

Mordechai Chaim Rumkowski et d'autres officiels posent pour un portrait de groupe au siège du Conseil Juif à Lodz Ghetto, en 1941 (Holocaust Memorial Museum américain, autorisation de Judith M. Shaar)

Mordechai Chaim Rumkowski et d’autres officiels posent pour un portrait de groupe au siège du Conseil Juif à Lodz Ghetto, en 1941 (Holocaust Memorial Museum américain, autorisation de Judith M. Shaar)

En raison de son opinion sur le rôle joué par les conseils Juifs, Arendt a été accusée de blâmer des victimes, des critiques furieuses la pressant de retirer (partiellement) ses propos initiaux au cours des années qui ont suivi.

“La bonté humaine est perceptible dans tous les groupes, même ceux qui, dans l’ensemble, seraient faciles à condamner”

Le survivant Viktor Frankl, comme Arendt, était fasciné par l’agencement des Juifs pendant l’Holocauste. Dans son livre édité en 1946, “Man’s Search for Meaning,” Frankl a noté les actes d’altruisme parmi tous les genres de prisonniers, dont les Kapos.

“La bonté humaine est perceptible dans tous les groupes, même ceux qui, dans l’ensemble, seraient faciles à condamner”, a écrit Frankl, qui n’a cessé tout au long de sa vie d’aider ses patients à trouver une signification à leurs souffrances après la guerre.

Il est possible que le discours de Friedman sur les “Kapos” puisse être bientôt effacé par un autre comportement “non-diplomatique” émanant du futur ambassadeur.

Mais il n’empêche pour certains Juifs américains, les agressions commises par Friedman contre J Street et la solution à deux états ne sont pas seulement les bienvenues, mais simplement ce qu’avait ordonné Donald.

Seize des dix-neuf accusés en procès pour crimes de guerre commis durant la guerre à  Dora-Mittelbau. Parmi le groupe, quatre Kapos. 17 septembre 1947,  Dachau, Allemagne ( Holocaust Memorial Museum américain, Autorisation de la National Archives and Records Administration, College Park)

Seize des dix-neuf accusés en procès pour crimes de guerre commis durant la guerre à Dora-Mittelbau. Parmi le groupe, quatre Kapos. 17 septembre 1947, Dachau, Allemagne ( Holocaust Memorial Museum américain, Autorisation de la National Archives and Records Administration, College Park)