Le chef de la diplomatie turque Ahmet Davutoglu doit, sauf surprise, être intronisé jeudi à la tête du parti et du gouvernement islamo-conservateurs que Recep Tayyip Erdogan va quitter pour devenir un président qu’il veut doter des pleins pouvoirs.

Le nom de Davutoglu, un fidèle de l’homme fort de la Turquie, figurait depuis plusieurs jours déjà à la meilleure place sur les listes établies par la presse des personnalités susceptibles de devenir le dauphin.

Le président-élu Erdogan avait toutefois entretenu le suspense en faisant savoir que l’identité de son successeur ne serait dévoilée qu’à l’issue de la réunion, jeudi à Ankara, du bureau exécutif de son Parti de la justice et du développement (AKP).

Mais l’actuel chef de l’Etat Abdullah Gül, un compagnon de route de Erdogan dont nombre d’observateurs font désormais un rival au sein de l’AKP, s’est plu à faire voler en éclats ce plan de communication.

« A ce que je comprends, Ahmet Davutoglu sera le prochain chef de gouvernement », a-t-il lâché mardi soir avec gourmandise devant la presse. « C’est moi qui l’avais convaincu d’entrer en politique, je vais le soutenir », a ajouté M. Gül.

Des responsables du parti au pouvoir ont indiqué mercredi que rien n’était encore officiellement décidé mais le choix de leur nouveau chef, qui doit ensuite devenir de fait le nouveau Premier ministre, ne fait plus guère de doutes.

« Tout dépend d’Erdogan. C’est lui qui aura le dernier mot et c’est lui qui annoncera le nom de son successeur », a expliqué à l’AFP une source proche de l’AKP.

Avant de confirmer que c’était bien le nom d’Ahmet Davutoglu qui avait été retenu pendant les réunions qui ont suivi l’élection présidentielle du 10 août.

Agé de 55 ans, cet universitaire, spécialiste en relations internationales et musulman pratiquant, est un fidèle d’Erdogan, qu’il a servi dès son arrivée au poste de Premier ministre en 2003. D’abord en tant que conseiller diplomatique, puis, depuis 2009, en tant que ministre des Affaires étrangères.

Dans ces fonctions, il s’est efforcé de redorer le blason de la diplomatie turque dans les zones d’influence de l’Empire ottoman, notamment au Moyen-Orient.

– Conflits –

Mais cette politique dite du « zéro problème avec les voisins », « néo-ottomane » disent ses critiques, s’est délitée avec le « Printemps arabe » de 2011 et les relations d’Ankara avec la Syrie, l’Egypte ou même Israël se sont singulièrement détériorées.

C’est l’architecte de cette diplomatie aux succès mitigés et de plus en critiquée qui va désormais devoir composer avec un président Erdogan au faîte de sa popularité, et bien décidé à conserver les rênes du pouvoir.

« J’utiliserai toutes les compétences que me donne la Constitution (…) pour la première fois, le président a été élu par le peuple. La nouvelle Turquie aura de nouvelles habitudes », a proclamé M. Erdogan au soir de son élection.

En vertu de la Constitution, les prérogatives du chef de l’Etat restent largement protocolaires, l’essentiel du pouvoir exécutif revenant au Premier ministre.

Erdogan espère des législatives de juin 2015 qu’elles donnent à l’AKP (313 députés) la majorité qualifiée (367 sièges sur 500) qui lui manque pour amender la loi fondamentale.

Sans attendre, il pourrait toutefois tenter de modifier, avec le concours d’une poignée d’élus de partis rivaux, l’article 104 de la Constitution qui détermine les prérogatives du président, a-t-on appris de source parlementaire.

L’opposition a promis de fermement s’y opposer, dénonçant une dérive « autocratique ».

Cela laisse aussi présager des conflits d’autorité avec son futur Premier ministre. Mais l’issue de ce combat-là semble évidente…

« Sur la scène politique intérieure, le poids de Davutoglu est faible (…) il a bonne réputation mais ne dispose pas de réseaux de soutien », a dit à l’AFP Soli Özel, professeur de relations internationales de l’université Kadir Has d’Istanbul.

« Je suis sûr qu’il veut profiter de son mandat de Premier ministre pour créer ces réseaux, mais je suis tout aussi sûr que le président fera en sorte qu’il n’y parvienne pas ».

Le nom du nouveau chef de l’AKP doit être définitivement approuvé à un congrès extraordinaire, le 27 août Erdogan doit ensuite charger celui qui sera ainsi désigné de former un nouveau gouvernement après son investiture le 28 août.