BERLIN (JTA) – C’est un samedi matin pluvieux du mois de mai. Près de 160 jeunes juifs, européens pour la plupart, orthodoxes et laïcs confondus, se rendent dans un hôtel de Berlin, pour parler de tout et de rien. Ou presque.

Ce week-end, chargé d’optimisme, ne tournait pas autour de l’antisémitisme, ou de la Shoah, ni d’Israël, et ce rassemblement reflétait une nouvelle approche de la continuité juive en Europe, 72 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Le thème était « Notre monde en transition », et les participants de Junctiun Annual, un programme qui a été créé il y a trois ans par l’Americain Jewish Joint Distribution Committee (JDC), ont ouvert une boîte de Pandore, pleine de défis auxquels font face les jeunes juifs dans les pays occidentaux, sur les plans personnel, professionnel et religieux.

Junction est un projet destiné aux personnes âgées entre 25 et 40 ans, et c’est le dernier exemple en date d’une tendance chez les organisations juives, de laisser les jeunes adultes décider de leurs programmes. Les adhérents disent que c’est le meilleur moyen de maintenir la connexion et l’implication chez les jeunes juifs.

« Les jeunes adultes ont énormément à offrir, et c’est une bonne chose pour le judaïsme et pour les Juifs, et je pense que de nombreuses organisations le savent », a expliqué Jonathan Schcorsch, professeur d’Histoire à l’École de théologie juive à l’université de Potsdam, qui a dirigé les discussions de la conférence qui portait sur « ce que cela signifie être nous-mêmes dans un monde multi-culturel ».

Ce week-end a permis de mettre une chose en évidence : malgré les menaces du terrorisme et de l’antisémitisme, les jeunes juifs européens ne se laissent pas guider par la peur. Pour la plupart d’entre eux, ils ne partent pas pour Israël, même s’ils sont très sionistes. Ils restent ici, là où les grands-parents, des survivants, ont ancré leurs racines.

L'atelier d'Alisa Poplavskaya sur la pleine conscience, durant la conférencec de Junction, qui a attiré plus de 160 jeunes adultes juifs à Berlin. (Crédit : Bokeh Graphik/JDC/via JTA)

L’atelier d’Alisa Poplavskaya sur la pleine conscience, durant la conférence de Junction, qui a attiré plus de 160 jeunes adultes juifs à Berlin. (Crédit : Bokeh Graphik/JDC/via JTA)

C’est la troisième génération, les petits-enfants des survivants de la Shoah, ou de ceux qui ont grandi derrière le rideau de fer, ils trouvent leur voix. Ils lancent des projets juifs en dehors des structures communautaires déjà existantes, ils rejettent les définitions officielles de l’identité juive, et s’expriment politiquement.

En d’autres termes, les juifs européens – qui représentent environ 1,4 million de personnes – ne font plus profil-bas. Ils ont le soutien de la fondation Rothschild, basée en Angleterre, et de la fondation Charles and Lynn Schusterman Family, basée aux États-Unis, ainsi que d’autres organisations qui veulent cultiver cet esprit.

À Berlin, où le dernier évènement de Junction a eu lieu, la génération 3.0 comprend des personnes comme Martin Schubert, 38 ans, berlinois, petit-fils de survivants de la Shoah. Avec sa femme, Alisa Poplavskaya, ils sont des anciens du programme Tevel BeTzedek, une ONG hyérosolomitaine qui fait venir des volontaires juifs du monde entier dans les villages ruraux du Népal et du Burundi, où ils aident les personnes qui y vivent et y étudient les valeurs juives.

« C’est toujours mieux d’avoir une identité qui vous rend fier, d’avoir le pouvoir d’aider les autres et de ne pas être la victime », a expliqué Schubert, qui, avec Poplavskaya, a mené quelques ateliers de coaching à la conférence.

Nataliya Pushkin, 26 ans, et diplômée de Berlin, est récemment devenue hôte pour Moishe House Without Walls, ce qui signifie qu’elle va toucher un financement pour créer des évènements pour ses pairs juifs, « du tikoun olam aux évènements sociaux, de l’étude religieuse aux fêtes juives », a-t-elle dit.

« Pour que nous allions plus loin en tant que communautés juives, nous avons besoin de la voix de jeunes personnes », a déclaré Lela Sadikario, la directrice de Junction, originaire de Milan, au JTA. Pour l’évènement qui s’est tenu à Berlin, elle a raconté que l’organisation a spécifiquement cherché des Juifs qui ne sont pas affiliés à un mouvement précis, mais qui sont intéressés par la vie et la culture juive.

Noemie Grausz préparant des jeux de société pour ses invités à la Moishe House de Beaubourg à Paris, le 18 mai 2016 (Crédit photo: Cnaan Liphshiz/JTA)

Noemie Grausz préparant des jeux de société pour ses invités à la Moishe House de Beaubourg à Paris, le 18 mai 2016 (Crédit photo: Cnaan Liphshiz/JTA)

Junction fait partie d’une tentative visant à garantir que les communautés juives rebâties par les survivants juifs aient un avenir. Plus de 90 % des participants à la conférence sont venus d’Europe. Ils pouvaient tous déposer une demande pour une « micro-bourse », jusqu’à 5 000 €, pour financer des activités culturelles, des groupes d’études et des évènements pour les fêtes dans leurs villes d’origine.

« Les jeunes tombent entre les mailles du filet des communautés juives », a affirmé Schorsch, qui lance un cours d’été d’activisme juif à l’université de Potsdam, dans lequel la génération Y juive peut se concentrer sur des projets qui aident juifs et non-juifs. Les premiers étudiants sont attendus pour le mois de juillet.

Schorsch a ajouté qu’il espère combler un fossé entre l’identité juive religieuse et laïque. Les Juifs semblent face à un choix exclusif, quand en réalité, nous avons besoin des deux.

Sarah Einsenman, directrice du projet Entwine du JDC à New York, qui vise les 24-36 ans, approuve totalement. Elle dit vouloir « que cette génération considère la responsabilité collective comme la pierre angulaire de leur identité ».

Des volontaires israéliens et des résidents locaux népalais dans le village de Manegau dans le quartier Kabri, où Tevel B'Tzedek travaille, qui a été lourdement endommagé dans le tremblement de terre de samedi. (Crédit : Tevel B'Tzedek)

Des volontaires israéliens et des résidents locaux népalais dans le village de Manegau dans le quartier Kabri, où Tevel B’Tzedek travaille, qui a été lourdement endommagé dans le tremblement de terre de samedi. (Crédit : Tevel B’Tzedek)

Entwine dirige un programme d’emplois avec des partenaires locaux, créant des opportunités pour faire du volontariat dans des communautés juives en Inde, en Argentine, en Turquie, en Hongrie, en Éthiopie, en Ukraine, en Israël et ailleurs.

Ce projet a été lancé en 2012, après qu’une enquête menée par le JDV a montré que « le volontariat est la possibilité d’avoir une influence directe » faisait partie de leurs intérêts principaux, a expliqué Eisenmann. « Les collectes de fonds et les soirées dansantes étaient en bas de la liste. »

Grâce à Entwine, « nous pouvons créer cette opportunité, et reculer et laisser de la place », a-t-elle dit.

C’est un mantra qui est désormais bien connu, et le Conseil européen des Communautés juives, basé à Paris, l’assène également. Après la conférence de 2014 à Londres, qui portait sur la façon d’impliquer les 18-35 ans dans la vie juive locale, le Conseil a préconisé de « leur donner davantage de pouvoir et d’indépendance dans la création des programmes qui reflètent leurs préoccupations et leurs modes de vie. »

Illustration : Georgina Bye, UK coordinatrice du programme Entwine du the Joint Distribution Committee en Angleterre avec un guide du groupe, Joshua. (Autorisation)

Illustration : Georgina Bye, UK coordinatrice du programme Entwine du the Joint Distribution Committee en Angleterre avec un guide du groupe, Joshua. (Autorisation)

Dans de nombreux endroits en Europe, il y a peu de façons pour les jeunes adultes de créer des évènements inter-confessionnels en dehors des communautés organisées, a souligné Alejandro Okret, 39 ans, un ancien d’Entwine. Okret est le chef de la direction de la Moishe House qui soutient les jeunes Juifs dans la vingtaine à créer « des expériences juives à domicile pour eux-mêmes et pour leurs pairs », comme il le décrit. Moishe House a 101 succursales dans 25 pays à travers le monde.

Pour nombre de ces programmes, il n’y a aucun test sur la politique israélienne, la mémoire de la Shoah, ni la réaction à l’antisémitisme.

« Notre première question est, quel est le but de vous identifier en tant que juifs, pourquoi est-ce d’actualité et important ? », a expliqué Sadikario, de Junction.

Il n’y a pas de réponse unique. Mais comme souvent dans le judaïsme, ce qui compte, c’est la question.

« Les jeunes évoluent dans un monde incertain – nous ne savons pas ce qui se passera demain », a analysé Sadikario. « Et pourtant, si vous [regardez vers] le passé, maintenant, c’est le meilleur moment pour être optimiste quant à l’avenir ».