New York – Arrivant dans un appartement du quartier Upper West Side de Manhattan, un groupe de jeunes Juifs professionnels se sont rassemblés pour participer au renouvellement de la tradition séfarade remontant à l’époque de leurs grands-parents et de leur arrière-grands-parents.

Ils s’accueillent en français et s’installent autour d’une table pour dîner avec des apéritifs et des bouteilles d’arak.

Ils sont venus écouter le chant de bakashot, une classe de poèmes liturgiques traditionnels séfarades louant Dieu.

Une pratique courante autrefois parmi les Juifs séfarades à travers le Moyen Orient et l’Afrique du Nord, le Chant de bakashot, qui signifie littéralement « demande », a progressivement décliné dans de nombreuses communautés au cours des deux dernières générations.

Changées sur des modes musicaux séfarades classiques, les bakashot étaient traditionnellement interprétées dans les synagogues durant les heures précédent l’aube avant les offices du matin de Shabbat durant le mois entre Souccot et Pessah.

« 90 % des airs classiques chantés dans la synagogue sont basés sur des bakashot, a expliqué Mony Abergel, qui a grandi à Casablanca au Maroc. Chaque Marocain, même s’il ne connaît pas les bakashot, connaît les airs. »

Abergel était un des quatre chanteurs de la réunion, des hommes entre 20 et 30 ans, de familles d’origines marocaines qui se retrouvent chaque semaine pour apprendre et répéter des bakashot.

Les hommes chantent à l’unisson en s’autorisant parfois quelques solos. L’un d’entre eux, le fondateur du groupe, Sacha Ouazana, a également joué d’un tambour appelé darbouka. La musique était un morceau de chants liturgiques séfarades classiques, mais avec néanmoins une qualité d’imploration insistante.

La plupart des participants à la réunion du 29 mars étaient des membres de la synagogue séfarade de West Side. La synagogue est le foyer spirituel pour une communauté croissante de jeunes Juifs avec un héritage d’Afrique du Nord, bon nombre d’entre eux ont grandi en France avant d’immigrer à New York au cours de la dernière décennie.

Ouazana, par exemple, a grandi dans la banlieue de Paris et officie maintenant comme chantre de la synagogue [hazan]. Ouazana explique qu’il a commencé son entrainement au chant à l’âge de 5 ans, mais a découvert les bakashot lorsqu’il est parti étudier dans la ville alsacienne de Strasbourg dans son adolescence. Avant de commencer le groupe de bakashot en 2011, il a passé 10 ans à regrouper et à étudier des documents.

« Mon but était tout d’abord d’apprendre les bakashot pour ensuite en perpétuer la tradition, tout particulièrement aux Etats-Unis », explique Ouazana.

Les bakashot s’inspirent fortement des ‘piyutim’ hébreux, ou poèmes liturgiques juifs, de l’Âge d’Or espagnol. La sagesse populaire dit que la tradition des bakashot y prend son origine, mais de nombreux universitaires sont en désaccord.

Le musicien et ethnomusicologue Samuel Thomas explique que les vraies racines de la tradition proviennent du kabbalisme à Safed des 16ème et 17ème siècles en Israël. Les œuvres du poète kabbaliste Israël Najara, figure littéraire importante de l’époque, sont également très fortement représentées parmi les bakashot.

« Cela vient principalement de la tradition kabbaliste lurianique qui cherche à inspirer une fraternité mystique et essaie de forcer la main de Dieu à travers une pratique musicale, a expliqué Thomas, un universitaire des traditions musicales séfarades qui compose de nouveaux arrangements pour son ensemble musical Assefa.

« Un des thèmes majeurs des bakashot est la demande de rédemption. Ils sont fortement marqués par la tragédie de l’expulsion espagnole, et par l’urgence que ‘ça doit être l’heure’ de la rédemption », déclare Thomas.

La tradition s’est répandue à travers le monde séfarade, chaque communauté développant son propre répertoire au fil des siècles suivants. Parmi les Juifs syriens, par exemple, on retrouve une série définie de 66 bakashot qui sont récitées complètement, ou en partie, chaque semaine.

Dans la tradition marocaine, en contraste, les bakashot changent de Shabbat en Shabbat en fonction du passage de la Torah. Les communautés avec les traditions les plus codifiées, déclare Thomas, se trouvaient au Maroc, en Syrie, en Turquie, en Irak et à Jérusalem.

Ce samedi soir, les interprètes ont chanté les bakashot qui dans la tradition marocaine auraient normalement été chantées lors du Shabbat précédent Pourim, même si ce Shabbat a eu lieu quelques semaines auparavant.

Le mode mélodique employé pour ce groupe particulier, explique Abergel, était très fortement influencé par les airs classiques d’Andalousie.

Ouazana et Abergel soulignent la difficulté d’apprendre les bakashot.

« Les bakashot sont vraiment complexes, si vous n’avez personne pour vous apprendre, la transmission devient très difficile », déclare Abergel.

La difficulté de cette musique est un des raisons pour lesquelles les bakashot ont presque disparu, expliquent les experts.

« C’est une tradition qui demande des personnes dévouées et impliquées », dit le Rabbi Daniel Bouskila, directeur du Centre d’éducation séfarade de Los Angeles. « Comme bien d’autres aspects de la vie sépharade aux Etats-Unis, beaucoup a été perdu. Pendant longtemps, on a raconté que nous étions ‘les autres’.

Nous nous sommes assimilés au judaïsme ashkénaze ou nous nous sommes tout simplement retrouvés hors du judaïsme.

Le déclin général de la pratique religieuse au cours du 20ème siècle et la grande perturbation pour les communautés sépharades, qui a été entrainée par leur départ de leur terre d’origine dans laquelle ils avaient des racines sur plusieurs siècles, ont également été des facteurs contribuant au déclin de la pratique.

Aujourd’hui, aux Etats-Unis, « le retour à la pratique se fait progressivement ça et là », explique Bouskila. « C’est une lente poussée plus qu’une révolution majeure. »

Bouskila désigne plusieurs synagogues sépharades de Los Angeles qui ont des représentations occasionnelles ; une synagogue parcourt même le cycle complet de la tradition marocaine des bakashot, mais le lundi soir.

Thomas, qui pendant deux ans a aidé à l’organisation de classe de bakashot pour les Juifs marocains de Brooklyn, explique que les bakashot ont également fait l’expérience d’une renaissance dans la communauté syrienne locale.

L’intérêt renouvelé pour les bakashot peut être en partie attribué à une observance religieuse croissante, déclarent les experts, mais cela puise aussi sa vigueur dans deux phénomènes en provenance d’Israël.

Le premier, souligne Thomas, est une poussée de l’intérêt pour les piyutim à la fois dans société israélienne religieuse ou laïque. Le deuxième est le réveil fondamental de la fierté et de la culture séfarade en Israël qui a commencé dans les années 1970 et que les récents immigrants aux Etats-Unis ont apporté avec eux.

En Israël, la tradition des bakashot a fait l’expérience d’un renouveau beaucoup plus vigoureux pour même finir par toucher la musique populaire.

« Nous nous réapproprions notre identité », explique Bouskila. « Les bakashot font partie de notre bagage culturel. »

Brigitte Dayan, qui a accueilli le rassemblement avec son mari dans leur appartement, a ressenti cette soirée avec « incroyable émotion ».

« Ce que je voyais devant moi, en ce jour moderne et avec une méthode moderne, était la perpétuation de notre tradition », explique-t-elle. « C’est ce que mon mari et moi voulons transmettre à nos enfants. »