LONDRES – Josh de Winter est un étudiant en ingénierie et en finances à l’University College de Londres. Comme tous ses amis, il a vécu une vie relativement protégée. Il a fréquenté une école juive orthodoxe (Hasmonean Boys’), encouragé par une famille chaleureuse et présente, dans un cercle social au sein de la confortable « bulle » dans laquelle vivent les juifs du nord-ouest de Londres.

Mais fin décembre, Josh, avec 15 autres jeunes étudiants juifs, ont fait exploser cette bulle. Il ont intégré le premier groupe d’un programme remarquable lancé par le grand-rabbin de Grand Bretagne, Ephraim Mirvis, le programme Ben Azzai.

Le talmudiste Ben Azzai soutenait que l’adage « aimer son prochain » n’était pas le verset le plus important de la Bible, comme l’estimaient ses contemporains. Pour lui, ceux qui ne se souciaient que de leurs voisins négligeaient leur responsabilité à l’égard de ceux qu’ils ne rencontreront jamais, mais qui, néanmoins, étaient dans le besoin.

Pour Ben Azzai, le verset le plus important de la Bible se trouve dans le livre de la Genèse, où il est dit que chaque être humain est créé « à l’image de Dieu ».

Inspiré par Ben Azzai, le grand-rabbin a choisi 16 jeunes juifs britanniques pour se rendre à Mumbai, en Inde, pour huit jours. Là-bas, la jeunesse pourrait comprendre la pauvreté extrême qui sévit dans de nombreux endroits du pays, et réfléchir à des moyens de réagir suite à ce qu’ils auront vu.

Des participants au programme Ben Azzai, Joe Gamse et Rebecca Silverblatt au Shravan Medical Centredans le bidonville de Kalwa (Autorisation)

Des participants au programme Ben Azzai, Joe Gamse et Rebecca Silverblatt au Shravan Medical Centre dans le bidonville de Kalwa (Autorisation)

Contrairement à leurs pairs, les étudiants du programme Ben Azzai ne sont pas allés en Inde pour faire du volontariat, comme le font de nombreux jeunes dans l’année sabbatique entre l’école et l’université. Au lieu de cela, ils y sont allés comme des juifs pratiquants qui remplissent une injonction religieuse.

Josh de Winter s’est inscrit au programme après en avoir entendu parler dans sa synagogue. Cet étudiant de troisième année avait déjà participé à des programmes dédiés au changement et à l’amélioration des conditions de vie, principalement pour l’accès à l’eau potable.

Josh de Winter, un participant du programme Ben Azzai Program. (Autorisation)

Josh de Winter, un participant du programme Ben Azzai Program. (Autorisation)

« Je n’avais pas suffisamment d’informations pour terminer ces projets, c’était purement théorique », explique-t-il.

Il a senti que son voyage en Inde lui a permis d’obtenir une perspective différente.

« Je ne savais pas à quoi m’attendre », a admis de Winter. « En huit jours, nous n’allions pas changer le monde. Mais je l’ai perçu comme une amorce de ce que nous pourrions faire plus tard. »

Les étudiants ont visité les bidonvilles de Kalwa à Mumbai. Leur voyage a été conçu par le Gabriel Project, un organisme de volontariat juif qui travaille avec l’American Jewish Joint Distribution Committee. Ils ont été en contact avec les enfants vulnérables et défavorisés et ont été sensibilisés aux domaines de l’éducation, de la santé et de la nutrition.

« Les projets d’autonomisation » sont l’une des spécialités du Gabriel Project, notamment pour les jeunes femmes dans les bidonvilles. Les étudiants du programme Ben Azzai ont visité l’un de ces projets, une initiative de recyclage de savon. Josh de Winter a pu voir trois femmes récupérer des chutes de savon des hôtels, les racler et les reconditionner pour les donner aux enfants dans les écoles.

Des membres de Sundara Angels enseignent les bases d'hygiène dans une école primaire d'Ashte. (Autorisation)

Des membres de Sundara Angels enseignent les bases d’hygiène dans une école primaire d’Ashte. (Autorisation)

« On ne pas s’imaginer qu’une telle pauvreté existe, à moins de l’avoir vue. »

« Nous avons aussi vu des femmes préparer des repas pour l’école, et d’autres qui recyclent du papier », a raconté De Winter.

Il a affirmé que ce voyage était une expérience extraordinaire, et a salué le grand-rabbin pour cette initiative, qui a été sponsorisée par la Pears Foundation.

« C’est le message que le grand-rabbin veut faire passer à la communauté : qu’en tant que Juifs, nous avons la responsabilité de faire en sorte que le monde soit un meilleur endroit », dit-il. « En ce qui me concerne, on peut lire autant qu’on veut, « On ne peut pas s’imaginer qu’une telle pauvreté existe, à moins de l’avoir vue. »

Mikey Lebrett, un étudiant en pharmacie, admet avoir vécu dans la « bulle » juive de Londres avant le voyage de Ben Azzai. Il a aussi fréquenté l’école Hasmonean Boys’, a passé deux ans à la Yeshivat Kerem B’Yavne. Il est animateur au mouvement de jeunesse orthodoxe Ezra et bénévole dans de nombreuses organisations communautaires.

Mais Lebrett voulait « relever le défi du grand-rabbin », et précisément parce qu’il pense qu’il correspond à cet « archétype de la bulle », et parce qu’il estime que son instruction juive ne lui a pas appris à découvrir ce qui se passe à l’extérieur de sa bulle.

Daniel Bacall, Directeur des Affaires externes au bureau du grand-rabbin prend par à la cérémonie d'ouverture d'une nouvelle base d'opérations du Gabriel Project Mumbai à Ashte. (Autorisation)

Daniel Bacall, Directeur des Affaires externes au bureau du grand-rabbin prend part à la cérémonie d’ouverture d’une nouvelle base d’opérations du Gabriel Project Mumbai à Ashte. (Autorisation)

« Je ne savais pas à quoi m’attendre en Inde », raconte-t-il. « J’ai vu des films, lu des journaux, mais en réalité, ces choses-là nous désensibilisent. Je m’attendais à voir des bidonvilles classiques. Mais j’ai appris que la réalité est bien plus complexe. »

« C’était très choquant. Nous avons vu des enfants jouer dans la rue au milieu de cochons et d’excréments. Mais j’ai réalisé ensuite que ce sont de vraies personnes, qui rient et qui pleurent, qui ont des rêves, des espoirs…. Et que l’on n’était pas simplement en train de regarder des photos. »

« Je m’attendais à voir des bidonvilles classiques. Mais j’ai appris que la réalité est bien plus complexe. »

Le Gabriel Project de Mumbai a été fondé en 2012 par un entrepreneur israélien, originaire d’Australie, Jacob Sztokman.

« Nous avons appris énormément de Jacob », assure Lebrett. « Ne faites pas de charité, développez des communautés. Ce qui lui tient à cœur c’est d’apprendre aux gens à faire des choses pour eux, par du soutien et de l’aide. »

Lebrett a ressenti très fortement, tout au long du voyage « la façon dont mon identité et ma pratique juive s’en sont retrouvées enrichies. Je sais que donner à ses proches est une obligation halakhique, mais il y a également une idée éthique qui demande d’aider ceux qui sont différents de nous. En tant que Juifs, nous devons essayer d’améliorer le monde par tous les moyens dont nous disposons. »

Zara Shaw, une participante du programme Ben Azzai Program. (Autorisation)

Zara Shaw, une participante du programme Ben Azzai Program. (Autorisation)

Zara Shaw est étudiante en deuxième année de géographie au King’s College de Londres. Elle a déjà fait du bénévolat au Ghana. Comme Josh de Winter et Mikey Lebrett, elle vient d’un milieu moderne orthodoxe et faisait partie du Bné Akiva, un mouvement de jeunesse sioniste. Elle dit avoir été élevée « pour faire le bien et faire de son mieux pour autrui ».

Shaw est une passionnée de judaïsme, de géographie et des droits de l’homme. Pour elle, le voyage proposé par le programme Ben Azzai était un mélange des trois.

« C’était une expérience révélatrice », dit-elle. « Mumbai est la ville de toutes les contradictions. Il y des belles voitures, des smartphones, des grattes ciels. Et puis il y a les bidonvilles. »

Pour Shaw, le programme Ben Azzai a été bénéfique parce qu’il lui a permis « de comprendre à quel point nous prenons pour acquis la vie que nous menons. Nous avons ce que j’appelle le privilège de l’opportunité, la possibilité de faire des choix. Pour moi, le concept de Ben Azzai dépasse l’Inde. C’est un apprentissage continu de la responsabilité collective qui incombe aux juifs. »

Comme les autres participants, Shaw a prévu une série d’interventions dans les écoles et sur les réseaux sociaux. Elle estime que sa mission, « c’est de transmettre la passion ».

Tous les jeunes du programme Ben Azzai se sont engagés pour devenir des ambassadeurs de la responsabilité collective, pour remplir leur mission dans le Tikkoun Olam, la réparation du monde.

Débriefing du groupe au bidonville Kalwa, avec Jacob Stockman, fondateur et directeur du Gabriel Project Mumbai. (Autorisation)

Débriefing du groupe au bidonville Kalwa, avec Jacob Stockman, fondateur et directeur du Gabriel Project Mumbai. (Autorisation)

« Je pense que Zara, Josh, Mikey et le reste du groupe, représentent quelque chose de spécial », a déclaré Mirvis au Times of Israël.

« Ils font passer un message : l’identité juive n’est complète qu’avec la compréhension de notre responsabilité religieuse à l’égard de ceux qui souffrent de pauvreté extrême et de privation dans le monde entier. La responsabilité collective doit être reconnue comme un élément fondamental de notre personne. »