L’odeur de peinture fraîche et de la soupe de légumes envahissent l’atelier glacé de Talpiot, en ce jour de mars un peu frisquet, où Dan Groover, casquette vissée sur ses boucles noires et longs tzitzit sur le jean, a peint à la bombe une Étoile de David sur le mur cimenté.

C’est l’un des symboles récurrents des œuvres de Groover. Un art que l’on pourrait définir comme un mélange d’art de rue audacieux et de graffitis lumineux, qui raconte l’histoire des Juifs, depuis la création du monde jusqu’à David Ben Gurion, et même au-delà, et qui reflète son propre parcours d’artiste aux origines franco-israélo-tunisiennes.

Une œuvre de Groover – un nom d’emprunt – c’est à la fois de la peinture et du spectacle. Sur un fond de musique hip-hop enivrante, il peint au pochoir des mots et des images et semble s’abandonner aux murs ou aux toiles.

Mais il y a un projet à la clé, et pour Groover, qui s’exerce depuis des années, c’est une évidence.

« Je regarde ces images de l’histoire israélienne moderne comme partie intégrante d’un projet qui a débuté à la création, explique Groover. C’est un autre arrêt d’une longue histoire. Et je le vois ainsi parce que je comprends que ce projet, c’est celui des Juifs et des autres nations, et que c’est un cheminement. »

Il y a un élément linguistique dans ces performances, grâce à l’associée de Groover, Sarah SaHad, poète et essayiste qu’il a rencontrée durant une de ses expositions à Tel Aviv. Toutes ces performances sont un mélange de l’art de Groover et de la poésie de Sarah, sur un fond musical qui peut aller de Dr Dre à James, en passant par Hadag Nachash ou encore Jay Z.

Sarah SaHaD et Dan Groover, associés, dans l'atelier de Groover à Jérusalem, le 14 mars 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Sarah SaHaD et Dan Groover, associés, dans l’atelier de Groover à Jérusalem, le 14 mars 2017. (Crédit : Jessica Steinberg/Times of Israel)

Groover souligne que le public ne saisit pas toujours le lien entre pop-art et judaïsme.

« Je suis un mec religieux, mais je fais du street art et j’écoute James Brown, dit-il. C’est une synergie de tous les milieux. Je serai celui que vous voulez que je sois. »

Groover à commencé à dessiner alors qu’il n’était qu’adolescent. Il vivait avec ses parents dans les banlieues difficiles de la Seine Saint-Denis (93), une enclave peuplée d’immigrants arabes et africains du nord-est de Paris.

Il a commencé à gribouiller sur ses cahiers d’écoles avant de prendre possession des murs de son quartier. Ses graffitis étaient davantage un moyen d’expression de la musique hip-hop qu’un vandalisme anti-establishment.

« C’était facile pour moi, et j’étais doué, donc j’ai commencé à le faire en public, raconte-t-il. Un artiste de rue qui travaille quand personne ne le voit et personne ne le connait, c’est très différent. Je ne savais pas à quoi ça allait ressembler à la lumière du jour. Et j’adorais ça. »

Ses parents étaient, d’une certaine manières, assez peu conventionnels dans leur façon d‘accepter ce qu’il faisait. Groover se souvient que son père savait qu’il sortait en pleine nuit pour peindre dans la rue, et ne le lui a jamais interdit. Au lieu de cela, il s’assurait que Groover sache comment faire attention à lui.

À l’époque, Groover percevait son art de rue comme une expression de hip-hop, et non pas comme de l’art, ni comme une discipline.

« Ça s’appelait de l’art, mais ça ne m’intéressait pas, explique Groover. Nous voulions nous amuser et faire de la musique, et il y avait un instinct de survie dans cette culture. »

Mais c’est quand sa famille a déménagé pour la Guadeloupe, un département d’outre-mer des Caraïbes, que Groover a pu évoluer et progresser en tant qu’artiste, puis en tant que Juif.

« Mon père avait trouvé du travail. Je n’avais pas envie d’y aller, parce qu’il n’y avait rien pour moi là-bas, ni hip-hop ni mur à peindre, se souvient-il. Mais on pouvait faire ce qu’on voulait, donc je me suis cherché. »

Groover se souvient de l’atterrissage en Guadeloupe, et à la vue des étendues de murs autour du stade local, il a commencé à penser que peut-être, il survivrait à ce déménagement.

« Petit à petit, j’ai intégré le monde de l’art, dit-il. Ça ne m’intéressait pas nécessairement, je voulais juste faire de l’art. »

Ses premières œuvres ont été vendues dans des galeries locales, durant des festivals, comme une première validation d’un autre public.

Groover a commencé à envisager l’art de rue d’un œil différent, comme un moyen de répondre à d’autres problématiques.

Il avait 24 ans à l’époque, et pensait au judaïsme, à ce que cela signifiait pour lui. Groover a commencé à s’instruire sur son identité de Juif grâce à des livres que le rabbin lui avait fournis. Et très peu de temps après, il a pris la direction d’Israël. Pendant sept ans, il a étudié dans une yeshiva de Kiryat Moshe, à Jérusalem. Il a été brièvement marié à cette période également.

« J’ai à peine peint durant cette période, raconte Groover. J’étais en mode Rabbi Shimon Bar Yohaï dans sa grotte », dit-il en se comparant au sage du IIe siècle, qui avait été contraint de se cacher des Romains qui régnaient sur Israël à l’époque.

« C’était une expérience qui valait mille peintures, mais je n’ai pas peint », ajoute-t-il.

L’étape suivante consistait à trouver comment concilier l’art de rue avec tout ce qu’il avait appris, avec l’homme religieux qu’il était devenu.

« Je ne suis pas un enseignant ni un penseur. Je fais des choses » dit-il.

Il a lancé ce qu’il a appelé le Projet des Échelles, pour relier les cieux et la terre, le judaïsme et la vraie vie, une passerelle entre « les deux mondes ».

Et c’est ce qu’il fait aujourd’hui, à peindre des emblèmes juifs, depuis la Bible jusqu’à David Ben Gurion en passant par Golda Meïr, un amalgame de couleurs et de pensées.

« Je n’attends pas des gens qu’ils lisent un demi livre pour comprendre, ajoute Groover. Ils vivent l’art et le plaisir de l’art, et à partir de là, s’ils veulent poser des questions et comprendre, ils peuvent. »

Les œuvres de Dan Groover seront exposées à la Galerie Oknin à Netanya à partir du 28 mars. Il a également une exposition permanente à la Terminal Gallery de l’Ancienne Gare de Jérusalem, où il donnera une présentation devant 700 blogueurs le 22 mars.

Les œuvres de Groover sont également exposés à la Galerie Art’Drenaline, sur Harav Yedidia Frenkel Street, dans le quartier de Florentin, à Tel Aviv.