AMMAN – Alors que les Israéliens se rendaient aux urnes le 17 mars, un certain nombre de journalistes et hommes politiques se sont réunis dans un atelier qui détaillait les différents partis politiques, leurs plates-formes et leurs campagnes.

Ce séminaire pré-électoral, cependant, ne s’est pas tenu en hébreu pour l’électeur israélien désabusé. Il s’est tenu entièrement en arabe et dans le plus improbable des lieux – dans la Jordanie voisine.

Cette initiative a été menée par le Centre d’études sur Israël, basé à Amman, un groupe de réflexion indépendant à but non-lucratif créé fin 2014. Ce groupe vise à lutter contre la désinformation médiatique autour de l’Etat juif et du conflit israélo-palestinien en présentant, en arabe, une vision alternative et objectif d’Israël pour les décideurs, les journalistes et le grand public jordaniens.

Un des premiers du genre dans le monde arabe – des petits cercles d’études sur Israël existent déjà dans le milieu universitaire égyptien -, le centre organise des conférences et des débats qui témoignent d’une ouverture croissante à la compréhension de la société israélienne auprès d’une génération post-printemps arabe, à l’aise avec Internet, qui a soif d’un point de vue équilibré, plus objectif sur leur voisin souvent décrié et incompris.

L’homme qui est derrière l’institut, le docteur Abdallah Swalha, veut voir un public arabe informé, équipé des outils nécessaires pour débattre, traiter et négocier avec Israël, en présentant le pays comme une démocratie et un modèle de tolérance imparfaits, avec des inégalités entre les citoyens arabes et juifs et une puissance occupante contrôlant les conditions de vie de millions de Palestiniens en Cisjordanie – on est loin de l’expression « entité sioniste » largement utilisée depuis des décennies dans le monde arabe pour désigner l’Etat juif.

« Nous ne voyons pas l’autre aspect d’Israël : Israël comme un modèle de démocratie, Israël comme un modèle de prospérité, Israël comme un Etat qui respecte les droits de l’homme », a confié Swalha à l’auteur de ces lignes dans son bureau cossu et rénové qui offre une vue saisissante du centre d’Amman.

« La relation entre l’appareil gouvernemental et le peuple, la séparation des pouvoirs, un système judiciaire indépendant – tous ces critères démocratiques existent en Israël », explique Swalha. Il ajoute : : « Je ne parle bien sûr que d’Israël dans les lignes de 1967, pas d’Israël par rapport aux Palestiniens en Cisjordanie et à Gaza. Nous devons être clairs sur ce point. »

Prenant exemple sur les think tanks et les instituts de recherche israéliens, Swalha ne vise pas seulement à informer le public, mais aussi à fournir une analyse stratégique et des recommandations au gouvernement jordanien – à la fois pour façonner la politique étrangère vis-à-vis d’Israël et pour élargir la participation de la Jordanie dans un rapprochement des liens entre Israël et l’Autorité palestinienne.

Le centre emploie dix traducteurs qui travaillent 24 heures sur 24, parcourant les sites d’informations en hébreu, les chaînes de télévision et les journaux israéliens ainsi que les publications gouvernementales. Swalha lui-même parle un peu l’hébreu et est titulaire d’un doctorat en sciences politiques de l’Université du Caire. Il a écrit sa thèse sur les relations entre la religion et l’Etat en Israël.

Le contenu est traduit en arabe et publié sous la forme de communiqués de presse et d’analyses sur le site Web du centre – qui est continuellement mis à jour – à propos des affaires internes, des questions militaires, des statistiques, de la politique et des politiques gouvernementales d’Israël.

« Pourquoi les think tanks israéliens savent tout sur le monde arabe, alors que les think tanks arabes ne savent rien d’Israël ? Je connais un universitaire de Tel-Aviv qui a écrit un livre sur les tribus jordaniennes. Comment se fait-il que [les Israéliens] savent des choses sur la Jordanie, l’Egypte et le Liban et que nous, nous ne sachions rien sur Israël ? », demande Swalha.

Selon Swalha il y a deux principales explications à l’absence de compréhension et à l’image extrêmement négative d’Israël dans le monde arabe. La première est un manque d’information. La seconde est l’importante désinformation. Il croit que l’Institut est bien placé pour supprimer ces obstacles.

« C’est principalement en raison de la propagande et de la pénurie [de l’information]. Il n’y a aucune mention de ce qui se passe en Israël, ils savent seulement qu’il y a un conflit en cours entre Israël et les Palestiniens », dit-il du monde arabe, ajoutant que le centre cherche à combler cette lacune et à fournir une « information claire et objective sur Israël » pour aider à résoudre ce conflit vieux de 60 ans.

Plusieurs écrans plasma fixés côte à côte dans une salle adjacente diffuse en boucle des émissions matinales de la télévision israélienne, des informations et des films en hébreu, alors que l’adhan – ou appel à la prière en arabe- retentit bruyamment dehors. Des photographies encadrées du roi Abdallah II et du prince héritier Hussein les regardent allègrement depuis le mur d’en face.

Portraits des dirigeants jordaniens (Crédit :  Avi Lewis / Times of Israel)

Portraits des dirigeants jordaniens (Crédit : Avi Lewis / Times of Israel)

« Nous voulons permettre aux gens ordinaires de comprendre Israël en arabe. Ce pays est souvent déformé dans les médias arabes – les gens dans le monde arabe veulent une source objective pour savoir ce qui se passe en Israël. Nous répondons à ce besoin », affirme Swalha, momentanément distrait par un groupe de mères discutant dans un studio d’enregistrement de Tel-Aviv de l’aspect nutritif des sandwichs scolaires pendant une émission matinale.

Dans un premier temps, le centre a rencontré une certaine résistance – étant donné le soupçon entourant toute organisation qui le mot « Israël » dans son appellation -, mais il finalement a reçu le feu vert et la bénédiction du gouvernement jordanien.

« Les politiciens jordaniens m’ont encouragé. Ils pensent que c’est une bonne idée de comprendre Israël. Mais au début, certaines personnes avaient peur. Ils voulaient savoir ce qu’était ce centre, qui était derrière lui », se souvient Swalha.

« Lorsque vous créez un nouveau projet de ce genre, vous voulez parler aux personnes qui utilisent leur propre logique : je leur ai dit, je ne travaille pas pour les Israéliens. Je sers mon peuple, ma cause et mon pays. Donc, pour parler d’Israël ou pour parvenir à la paix, nous devons comprendre ce qui se passe chez eux », leur a-t-il dit.

Selon Swalha, l’institut est financé par des dons du secteur privé, mais il serait aussi prêt à accepter des subventions d’organisations israéliennes dans sa tentative d’élargir l’initiative au-delà de la Jordanie et dans d’autres pays arabes.

Connais ton ennemi, connais ton ami

Alors que l’institut est certainement représentatif de l’acceptation croissante d’Israël dans la rue arabe, Swalha note que ces initiatives n’annoncent pas le genre de la normalisation de relations que Jérusalem voudrait voir avec les pays voisins.

Une véritable acceptation d’Israël au Moyen-Orient ne pourra avoir lieu que par le biais d’un accord reconnaissant la souveraineté palestinienne aux côtés d’Israël : une solution à deux Etats avec un Etat palestinien indépendant, démocratique et viable vivant aux côtés d’Israël et de ses autres voisins.

Pour Swalha, « nous n’avons pas un problème [de principe] avec la normalisation, mais nous devons trouver une définition pour cette normalisation. La normalisation ne signifie pas que j’accepte tout d’Israël. Israël doit établir un Etat palestinien indépendant et nous devons parvenir à la paix en leur accordant leurs droits. »

« La situation actuelle, ce n’est pas la normalisation. La question est plutôt : comment traiter avec Israël ? Si vous considérez Israël comme un ennemi, vous devez l’étudier pour traiter avec lui. Si vous considérez Israël comme un ami, vous devez l’étudier pour traiter avec lui », explique Swalha, ajoutant que les Etats du Golfe, comme l’Arabie saoudite, le Koweït et le Qatar, sont disposés à un accord avec Israël et à partager des intérêts communs à l’ombre de la menace iranienne ; mais la question palestinienne reste un point d’achoppement. Selon lui, les relations d’Israël avec le monde arabe ne peuvent pas être isolés de la question palestinienne.

Pour ce qui est de la Cisjordanie, note Swalha, Israël ne respecte pas les droits de l’Homme ou le droit international et « il n’y a pas de démocratie pour les Palestiniens ».

Si Israël veut être accepté dans le monde arabe, déclare Swalha, il faut d’abord parvenir à un accord de paix avec les Palestiniens.

« La normalisation des relations [avec Jérusalem] repose sur la question palestinienne. Sans elle, il n’y aura pas de paix dans la région », explique-t-il, notant que les relations bilatérales entre Israël et la Jordanie sont une « paix entre les gouvernements, pas entre les peuples », en référence au traité de paix signé entre les deux pays en 1994.

Le centre a reçu jusqu’à présent peu d’attention médiatique – un article ou deux dans la presse jordanienne – mais Swalha veut saisir l’opportunité de s’étendre aux pays arabes voisins, afin qu’Israël puisse être correctement compris ailleurs aussi.

Le Centre d’études sur Israël ne peint en aucun cas un tableau idyllique de l’Etat juif.

Mais il tente de construire une vision relativement impartiale d’Israël tout en restant acceptable pour l’oreille arabe, qui pendant des décennies n’a été habituée qu’à des représentations démoniaques d’un intrus indésirable dans la région.

Swalha a visité Israël à un certain nombre d’occasions, et se souvient même affectueusement de sa rencontre avec l’ancien président Shimon Peres – « il a 91 ans, et pouvait à peine entendre » – et avec le juge israélo-arabe de la Cour suprême Salim Joubran – « Cela montre qu’il y a une bonne occasion [pour la paix] ».

Le président Shimon Peres (Crédit : chatham house/Flickr/CC BY 2.0/Wikimedia commons)

Shimon Peres (Crédit : chatham house/Flickr/CC BY 2.0/Wikimedia commons)

« Beaucoup de gens critiquent Peres et le voient comme un [rêveur], comme quelqu’un qui n’est pas réaliste – mais je l’aime », déclare Swalha.

« Je lui ai dit : ‘Monsieur le Président, le peuple juif a beaucoup d’histoire, mais pas assez de géographie. Le peuple juif a vécu des milliers d’années sans terre, sans Etat, et en 1948 ils ont établi leur Etat. Je lui ai demandé : ‘[Vous avez] tellement d’histoire, mais pas assez de géographie. Êtes-vous satisfait des [frontières actuelles] d’Israël ? Correspondent-elles à votre histoire ?’  » Swalha se souvient de sa rencontre avec le nonagénaire qui a été Premier ministre d’Israël pendant trois différents mandats dans les années 70, 80 et 90 et président de 2007 à 2014.

« [Peres] m’a répondu : ‘La terre n’est pas si importante, parce que si vous voulez contrôler de grandes quantités de territoire, vous avez besoin d’une [grande] armée, vous avez besoin de ressources, d’administration, mais nous ne sommes ni très puissants ni très nombreux. Ici, en Israël, nos revenus de l’industrie de haute technologie sont supérieurs aux revenus du pétrole de l’Arabie saoudite. Notre problème n’est pas la terre, mais la façon de contrôler et de gérer le [peu] de terres que nous avons. »