Aryeh Deri est un homme brisé. Ou, du moins a-t-il passé les deux dernières semaines à essayer de nous en convaincre.

Tout a commencé avec la révélation de certaines cassettes vidéo compromettantes il y a deux semaines. Ce type de vidéos n’aurait pas causé la perte de politiciens moins pieux, mais elles étaient certainement humiliantes pour le leader du Shas.

On y voit feu le fondateur du Shas, le héros religieux et mentor politique Rav Ovadia Yossef, disant à son fils Moshe Yossef, dans une conversation en 2008 entre les deux, qu’il ne fait pas confiance à Deri et ne veut pas le restituer à la direction du Shas.

Pour le monde extérieur, la condamnation en 1999 de Deri pour corruption reste la pire brûlure sur son dossier public. Mais dans les rangs du parti Shas, ces sont les tensions, connues mais rarement discutées, entre lui-même et Yossef qui inquiètent.

La combinaison des ruses politiques de Deri et la réputation d’érudition exceptionnelle de Yossef avaient hissé le Shas au rang de force politique stable qui faisait la fierté et la puissance d’une partie importante de l’électorat séfarade au cours des 30 dernières années.

Mais on a longtemps chuchoté au sein du parti que le grand maître craignait souvent que Deri devienne le plus populaire des deux, et se permettait d’agir contre la volonté de Yossef.

En 2013, peu avant sa mort, Yossef a rendu le Shas aux mains de Deri, à la place d’Eli Yishai, qui avait assuré le remplacement pendant 13 ans.

Yishai restait muet sur la question au vivant de Yossef. Mais Yossef n’a pas vécu longtemps, il est décédé en octobre 2013 à l’âge de 93 ans.

Après la mort de Yossef, les relations entre Deri et Yishai n’ont cessé de se dégrader, jusqu’à rompre radicalement le mois dernier, conduisant Yishai se retirer du Shas et à fonder son propre parti, un parti dont chaque bannière et affiche porte le visage ou les paroles de Yossef.

Et Deri a pris la seule décision qu’il pouvait prendre. Il a démissionné.

Pour Deri, le danger politique des vidéos de Yossef était mortel.

Tandis que Shas sous sa direction a chuté à cinq sièges (de 11) dans plusieurs sondages, égalant souvent le nouveau parti concurrent de Yishai, Deri a soudainement affronté la dure réalité que la plus grande entrave à son droit de diriger le Shas ne venait pas de Yishai, mais du maître lui-même.

Et Deri a pris la seule décision qu’il pouvait prendre. Il a démissionné.

Il a annoncé sa démission dans une lettre au Conseil des Sages de la Torah de Shas, le comité de trois membres qui sert de direction rabbinique au parti.

Quand il était présidé par Yossef, le Conseil était une institution puissante qui faisait la loi dans le parti. Mais sans Yossef, les personnalités restantes sont presque entièrement inconnues de l’électorat, y compris de nombreux anciens électeurs du Shas.

From left: Eli Yishai, Rabbi Ovadia Yosef and Aryeh Deri, the leaders of the ultra-Orthodox Shas party attend a circumcision on election day morning (photo credit: Yonatan Sindel/Flash90)

De gauche à droite : Eli Yishai, Rabbi Ovadia Yosef et Aryeh Deri en janvier (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La démarche de Deri était audacieuse et brillante. Après la perte de Yishai et Yossef, il était évident pour les rabbins, les députés et les militants du Shas que Deri était le dernier meilleur espoir du parti d’élaborer une liste parlementaire éligible – tout juste deux mois et demi avant l’élection.

Et donc le lendemain de l’annonce de la démission de Deri, le Conseil a publié une déclaration insistant, ordonnant – en fait, mendiant – qu’il retire sa démission.

Ovadia Yosef critique Aryeh Deri dans une vidéo qui a fuité (Crédit : capture d'écran Deuxième chaîne)

Ovadia Yosef critique Aryeh Deri dans une vidéo qui a fuité (Crédit : capture d’écran Deuxième chaîne)

Mais Deri a refusé. Il ne pouvait pas en toute bonne conscience poursuivre la lutte contre Yishai (à qui il reproche la fuite de la vidéo) au détriment de la mémoire du saint Rav Ovadia.

« La douleur qui transpercé mon cœur hier était pire que lorsque le rabbin Ovadia Yossef, de mémoire bénie, est mort, » a écrit Deri. «Le cœur est déchiré à la lumière de la profanation terrible du nom de Dieu, du mépris de la Torah et de l’insulte à l’honneur de notre professeur. »

Victoires à la Pyrrhus ?

Les bons politiciens sont aussi de bons analystes politiques. Mais il y a une différence fondamentale entre l’homme politique et l’analyste. Le politicien doit agir.

Deri est connu comme l’un des meilleurs analystes politiques qu’Israël ait jamais connus. Et, face à la séquence dévastatrice diffusée devant tout le pays en prime-time au bulletin d’informations du soir de la Deuxième chaîne, Deri a agi.

Sa démission a recueilli toute l’attention des médias qu’il aurait pu souhaiter, faisant les manchettes nationales pendant deux jours.

Le dirigeant du parti du Shas Aryeh Deri signant sa lettre de démission de la Knesset tandis que le président Yuli Edelstein observe le 30 décember 2014 (Crédit : Isaac Harari/porte parole de la Knesset)

Le dirigeant du parti du Shas Aryeh Deri signant sa lettre de démission de la Knesset tandis que le président Yuli Edelstein observe le 30 décember 2014 (Crédit : Isaac Harari/porte parole de la Knesset)

Le fait qu’il ait démissionné sans fanfare, et ait laissé les autres, à savoir le président de la Knesset Yuli Edelstein, publier la vidéo le montrant en train de signer ses papiers de démission de la Knesset le 30 décembre, a incité les journalistes à se demander à voix haute s’il était sincère. Fait révélateur, il n’a pas vraiment quitté le Shas.

La démarche de Deri a mis Yishai sur la défensive pour la première fois. C’est probablement la raison pour laquelle le Shas a gagné un siège ou deux dans les sondages au cours de la fin de semaine, coïncidant avec le parti de Yishai retombé en dessous de quatre sièges.

En plus d’insister sur le fait qu’il n’avait pas fuité la vidéo, Yishai a été contraint d’expliquer la semaine dernière que son parti a été fondé pour éviter un autre processus de paix d’Oslo et « protéger la terre d’Israël » – une pique à Deri, qui a laissé le Shas sous sa gouverne dans les années 1990 s’abstenir au vote sur les accords de paix d’Oslo, leur permettant de gagner l’approbation du parlement.

C’était aussi une référence à une partie des vidéos fuitées dans lesquelles Ovadia affirme qu’il avait accepté le vote sur Oslo sur l’insistance de Deri, insistant sur le fait que lui-même ne maîtrisait pas bien la question.

Ayant le rôle du méchant dans le jeu de la moralité, Yishai a essayé de détourner le point majeur de désaccord entre lui et Deri sur le processus de paix.

Mais Deri a bien clarifié que sans lui, Shas pourrait s’effondrer, et ne pas du tout entrer dans la Knesset. Ce ne serait pas une perte pour Shas seul.

L’ensemble du camp ultra-orthodoxe, y compris le parti ashkénaze Judaïsme unifié de la Torah, serait réduit de moitié, ce qui mettrait en danger leur programme commun.

Il n’a rien sacrifié, mais a semblé tout sacrifier. Il a démissionné de la Knesset, mais pas du Shas.

Donc même si Yishai a minimisé la démagogie de Deri, le propre mentor rabbinique de Yishai, le rabbin Meir Mazouz, qui a quitté le Shas pour suivre Yishai, a écrit une lettre passionnée exhortant Deri à faire marche arrière.

« Nos mains n’ont pas répandu ce sang, » a écrit Mazouz, employant l’imagerie religieuse du Talmud assimilant l’humiliation publique au meurtre.

Et le parti ashkénaze, aussi, y compris les députés Yaakov Litzman et Moshe Gafni, a appelé Deri à ne pas « nuire à l’ensemble du camp » à cause de sa « douleur ».

La démarche de Deri était brillante. Il n’a rien sacrifié, mais a semblé tout sacrifier. Il a démissionné de la Knesset, mais pas du Shas. S’il n’est plus membre de la Knesset, il est toujours autorisé par la loi à mener la liste du parti aux élections du 17 mars.

Son retour, cependant, a une date limite. Le 29 janvier, tous les partis qui souhaitent participer aux élections de mars doivent soumettre leurs listes à la Commission centrale électorale.

Deri ne peut effectivement avoir quitté la politique que si son nom est absent de la liste du Shas présentée ce jour-là. Il n’y a aucune raison de penser que ce sera le cas.

Dans une interview diffusée sur la Deuxième chaîne, Deri a pointé : « Un homme qui ne change pas d’avis et n’écoute pas la volonté d’autrui n’est pas un vrai homme, c’est un âne. »

Les limites de la corde raide de Deri

Alors que Judaïsme unifié de la Torah craint de perdre le Shas, la campagne de Deri a appelé le parti ashkénaze à une « étreinte pu-
blique ».

Quand il est parti du Shas, Eli Yishai a fait savoir qu’il avait reçu la bénédiction de Rabbi Aharon Leib Shteinman, une figure de proue dans le monde ultra-orthodoxe ashkénaze. Dans le cadre de sa campagne, Deri a également demandé la bénédiction de Shteinman, sous forme d’un appel pour son retour.

Mais des sources dans le parti Deguel Hatorah, l’un des deux partis politiques qui composent la liste du JUT, ont suggéré aux nouvelles nationales la semaine dernière que cette demande générerait un ressentiment au sein du JUT.

« Nous avons calculé que [Deri] reviendra avec nous ou sans nous…. De toute façon, la route vers un appel à son retour de la part de Rabbi Shteinman est longue. Nous ne travaillons pas pour Deri », a déclaré un responsable du parti.

Même au sein du Shas, la campagne en faveur de Deri est en plein essor, mais non sans notes discordantes et critiques à peine voilées.

La semaine dernière, les représentants du Shas dans les conseils municipaux à l’échelle nationale ont écrit une lettre louant les décennies de service public de Deri et mettant l’accent sur l’amour et l’appréciation de Yossef à son endroit.

Mais la conclusion de la lettre était moins servile.

« Êtes-vous prêt à jeter aux oubliettes le travail de la vie du maître, la gloire de la génération ?… Voulez-vous d’un seul coup annuler le travail à l’échelle d’une vie de dizaines de milliers de fils de Séfarades ? », ont demandé les membres du conseil municipal.

Il y a une différence entre demander à Deri de revenir, parce qu’il est indispensable – et l’accuser d’un éventuel effondrement. La lettre a franchi cette ligne, quoique brièvement et bien loin des oreilles des médias.

Eli Yishai  lors d'une conférence de presse à Jérusalem le 15 décembre (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

Eli Yishai lors d’une conférence de presse à Jérusalem le 15 décembre (Crédit : Yonatan Sindel/Flash90)

La fin du Shas pourrait signifier la perte définitive des subventions gouvernementales à ses écoles ultra-orthodoxes séfarades, ses séminaires religieux et d’innombrables autres institutions.

Tandis qu’ils ont décidé de coopérer avec le jeu politique sur la corde raide de Deri, les membres du Shas lui signifient en termes non équivoques que son jeu est également profondément égoïste.

La tactique désespérée de Deri semble avoir fonctionné. Il semble avoir survécu à la fuite des vidéos de Yossef en forçant son parti à évaluer ses chances aux urnes sans lui.

Mais dans le processus, Deri a également découvert les limites de son influence et de sa popularité. Il ne serait finalement pas adulé par les dirigeants ashkénazes.

Eli Yishai ne perdrait pas le soutien de Rabbi Mazuz, même si ce dernier a exhorté Deri à rester. Et la volonté apparente de Deri de jouer avec l’avenir du Shas a soulevé des questions difficiles sur ses priorités au sein du parti.

Pour le moment, il peut encore argumenter que sa fausse démission était importante pour forcer le parti se concentrer sur ses priorités dans un temps de crise : vaincre Yishai, s’allier face au scandale des vidéos
« profanatrices » de la mémoire du Rav Yossef, et, au bout du compte, remporter des votes en mars.

Mais Deri ne pourra pas présenter cet argument indéfiniment. Il est ironique que le plus grand danger pour Deri dans les rangs de son propre parti est qu’ils croient qu’il a vraiment l’intention de démissionner.

Tous comprennent la nécessité de jouer le jeu qui pourrait sauver un parti en difficulté, mais aucun ne veut mendier le retour d’un homme qui pourrait faire perdre tant dans des manœuvres politiques trop zélées.

Ayant chassé Yishai et affronté le spectacle public brutal de ses tensions passées avec Yossef à la télévision nationale, le défi de Deri est maintenant immense.

Il doit démontrer non seulement qu’il peut empêcher le Shas de tomber dans les oubliettes, mais que la confiance et le soutien du public qu’il a extirpés de son parti étaient justifiés. Il doit, contre toute attente, remporter le succès.