HADERA — Les clowns ont dépassé les limites. C’est ce que « Kfir », un adolescent originaire de Hadera, déclare mercredi soir, quelques jours après qu’une fillette de 10 ans habitant Beer Sheva a été apparemment aspergée de poivre par des jeunes déguisés en clowns.

Il est bien 23 heures passé et Kfir, accompagnée de plus d’une douzaine d’autres adolescents, ont enfourché leurs vélos électriques pour patrouiller cette ville côtière quelques heures après avoir terminé leur repas de Souccot en famille. Un texte devenu viral sur les réseaux sociaux israéliens au début de la semaine a dressé la liste des villes où des « clowns effrayants » ont décidé de semer la terreur les jours suivants.

Hors du parc Kaplan, Kfir et ses amis n’ont pris aucun risque. Même si, sur les forums en ligne, les adolescents de Hadera ont évoqué la possibilité de prendre des couteaux pour poignarder un clown le moment venu, Kfir et ses amis indiquent qu’à part leurs anti-vols de leurs vélo, aucun d’entre eux n’est armé.

D’un autre côté, il est également possible que l’adolescent ait tenu ses propos parce que pratiquement tous ses amis semblent convaincus que le journaliste et auteur de cet article est en réalité un agent de police sous couverture.

La clown-mania, importée des Etats-Unis, a mis un peu de temps pour arriver en Israël. Cela fait un an environ qu’une série de « clowns sinistres » ont été aperçus dans des villes à travers tout les Etats-Unis, même s’il y a eu peu de preuves attestant d’activités de la part de clowns hostiles et que la vie est rapidement revenue à la normale.

Les adolescents sur des vélos électriques patrouillent pour surveiller les clowns à proximité du Parc Kaplan (Gan Kaplan) à Hadera, le 4 octobre 2017 (Crédit : Ben Hartman)

Les adolescents sur des vélos électriques patrouillent pour surveiller les clowns à proximité du Parc Kaplan (Gan Kaplan) à Hadera, le 4 octobre 2017 (Crédit : Ben Hartman)

De nombreux Israéliens attribuent le phénomène à la sortie récente en Israël de « Ça », le remake de Stephen King. Le livre et le film sont majoritairement connus pour « Pennywise” », un clown maléfique qui est l’une des nombreuses manifestations d’un monstre qui change d’apparence pour pourchasser les enfants d’une petite ville du Maine.

Une image du film "Ca" qui aurait aidé à inspirer le phénomène des imitations de clowns dans le nord d'Israël (Capture d'écran : Youtube)

Une image du film « Ca » qui aurait aidé à inspirer le phénomène des imitations de clowns dans le nord d’Israël (Capture d’écran : Youtube)

Au cours de la dernière semaine, la police israélienne a arrêté des douzaines de jeunes dans tout le pays qui sont soupçonnés d’avoir effrayé sciemment des gens dans les lieux publics alors qu’ils étaient déguisés en clown. La police a évoqué ce « phénomène délictueux et inacceptable » dans un communiqué émis mardi.

Pour les forces de l’ordre, dans la très grande majorité des cas, les jeunes ne désirent pas faire de mal physiquement aux gens, mais simplement leur faire une farce. Les forces de l’ordre ont cité en exemple un groupe de quatre jeunes de Dimona – tous âgés de moins de douze ans – qui s’étaient déguisés en clowns pour effrayer les passants croisés au hasard dans cette ville du Negev et qui « ne savaient pas quelles étaient les conséquences de ce qu’ils faisaient et qui ont exprimé des regrets avant d’être relâchés de détention ».

La police a également indiqué craindre surtout que « quelqu’un se sente menacé par un farceur et s’en prenne violemment aux jeunes ». Elle a appelé le public à « ne pas vouloir se rendre justice » et à ne pas blesser d’éventuels jeunes déguisés en clown.

Ce message n’est apparemment pas parvenu jusqu’à Almog, un habitant de Hadera âgé de 16 ans qui, dans la soirée de mercredi, arpente le quartier de Givat Busel, un manche à balai à la main, et se dit prêt à passer à l’action.

« Si un clown vient vers moi, je parle un bon anglais donc je vais lui dire en anglais : « C’est quoi, ton problème ? », explique Almog qui commence à agiter le manche à balai comme s’il s’agissait d’un nunchaku. Il est accompagné par un ami qui reste silencieux, mais qui porte un sweat à capuche à l’effigie du groupe de hooligans du Beitar Jérusalem FC, « La Familia ».

« Il n’est pas membre, c’est juste pour faire peur aux clowns », explique Almog.

Patrouilles à pieds et à vélo

Dans toute la ville, il y a des groupes formés d’adolescents et de leurs cadets qui déambulent à pied et/ou à vélo électrique, des bâtons à la main, qui s’échangent les dernières rumeurs propagées via WhatsApp sur les éventuelles apparitions de clowns.

Tout le monde a entendu parler de plusieurs qui ont été aperçus à Hadera – certains dans la soirée de mercredi – mais en réalité aucun d’entre eux n’en a encore vu lui-même. La fête de Souccot signifie qu’il n’y aura pas d’école durant tout le reste de la semaine et que les enfants dans tout le pays pourront rester tard dehors pour chasser le clown.

Saar, 16 ans, chef, selon toute vraisemblance, de la patrouille qui circule en vélo électrique, affirme que si le groupe trouve un clown, il « l’attrapera, le ligotera et appellera 250 gamins ». Il rit lorsqu’on lui demande s’il contactera la police même s’il établit également clairement son objectif : « On veut simplement protéger les mômes ». Et il semble véritablement inquiet et troublé lorsqu’il interroge : « Pourquoi font-ils ça ? Pourquoi ça a commencé ? »

Des adolescents patrouillent à Hadera pour trouver des clowns dans un contexte de rumeurs affirmant que ces farceurs inspirés par le film "Ca" devaient frapper la ville, le 4 octobre 2017 (Crédit : Ben Hartman)

Des adolescents patrouillent à Hadera pour trouver des clowns dans un contexte de rumeurs affirmant que ces farceurs inspirés par le film « Ca » devaient frapper la ville, le 4 octobre 2017 (Crédit : Ben Hartman)

La bravache affichée par les jeunes et les évocations d’actions de vigilance sont notables, ce mercredi soir, dans les rues de Hadera et également dans l’un des nombreux groupes WhatsApp consacrés à la chasse aux clowns. Dans un groupe, intitulé « les clowns de Hadera », un adolescent a posté une photo d’un arsenal de couteaux, de marteaux et de bâtons avec la légende « Je suis prêt ». Quelques moments plus tard, plusieurs membres du groupes envoient des messages demandant pourquoi, au milieu de ce riche attirail d’armements, se trouve un débouchoir à ventouse.

Les enfants dans le groupe postent de manière répétée des emojis de couteaux, évoquant un bain de sang de clown imminent. Ils paraissent néanmoins moins sûrs d’eux par moments : « Il paraît qu’il y a un clown dans le quartier. Je ne quitte pas la maison à moins que quelqu’un vienne me prendre ».

Au cours des derniers jours, une série de pages sur les « clowns effrayants » sont apparues sur Instagram où les utilisateurs postent des photographies de clowns ressemblant à Pennywise ou menacent de nouvelles attaques. Dans la majorité des cas, les commentaires sont typiquement ceux d’adolescents israéliens : « Venez à Lod si vous l’osez » ou « Venez à Tirah, vous allez mourir ». Pour ne pas être en reste, un adolescent israélien – avec peut-être un sens aigu de son appartenance – écrit sur un post de clown mercredi : « Viens à Modiin si tu es un homme ».

Contacté sur Instagram mercredi soir, l’administrateur du groupe « Officialclownil » s’exclame : « Il y aura un clown à chaque endroit différent à Hadera, youpi ! »

Interrogé sur la nature de leurs exigences, il n’y a pas eu de réponse.

Ils font les clowns

Juste après minuit, les rues du quartier de Givat Olga à Hadera sont pleines d’adolescents et de pré-adolescents réunis en groupe attendant les notifications d’apparitions de clowns déambulant le long des allées, un bâton à la main. Ce quartier ouvrier a tenté, ces dernières années, de changer sa mauvaise réputation dans la ville, mais la stigmatisation persiste.

Cela ne semble pas être le lieu le plus adapté pour un jeune désireux de faire peur aux gens déguisés en clown, et c’est également le quartier où tous les jeunes qui se sont entretenus avec ce journaliste l’ont préalablement confondu avec un policier sous couverture – lui demandant de montrer sa carte.

Dans une souccah placée à côté d’un immeuble résidentiel délabré, quatre jeunes femmes font une partie de cartes – elles jouent au « Yaniv », un jeu israélien, tout en avalant des morceaux de pastèque. Elles sont toutes âgées de 19 à 25 ans et lèvent les yeux au ciel lorsqu’on leur parle des clowns. Le sujet a dominé les conversations autour de la table familiale pendant le repas de Souccot et leurs jeunes frères – et leurs parents et grand-parents – se montrent véritablement obsédés par cette nouvelle menace.

Selon elles, c’est le film « Ça » qui est à l’origine du phénomène – même si Inbal Alma, 21 ans, affirme avoir entendu l’histoire, il y a deux ans, d’un couple « quelque part dans le mercaz (le centre d’Israël) qui se trouvait dans une voiture en stationnement durant la nuit lorsque quelqu’un qui portait un costume de clown a fait irruption et a brisé les fenêtres du véhicule ».

Il n’y a eu finalement aucune apparition de clown confirmée à Hadera pendant la nuit de mercredi – et sûrement pas en raison d’un manque de vigilance.

Quelque part dans le parc, une adolescente lance des injures à son interlocuteur au téléphone et raccroche en secouant la tête. Elle explique qu’elle a reçu l’appel d’un clown qui l’a menacée, lui disant qu’il se trouvait en bas de son habitation. Elle affirme que ce coup de fil a été donné par ses amis et qu’elle, comme tout le monde a son école, a fait l’objet de canulars téléphoniques tels que celui-là depuis plusieurs jours.

Juste à ce moment-là, quelqu’un crie « clown » et le groupe de jeunes descend la rue avec précipitation pour s’enfoncer davantage dans le quartier. Au coin d’une rue, une odeur de spray au poivre plane dans l’air et les enfants commencent à tousser. Personne ne sait qui a utilisé la bombe – l’autre option étant qu’ils n’ont pas désiré le révéler à un policier sous couverture.

Un adolescent 'chasseur de clown' déambule à Hadera le 4 octobre 2017 (Crédit :Ben Hartman)

Un adolescent ‘chasseur de clown’ déambule à Hadera le 4 octobre 2017 (Crédit :Ben Hartman)

« David », 16 ans, tient un bâton et marche torse nu à travers le quartier – ce qui lui permet d’afficher un tatouage de scorpion tenant une étoile de David entre ses pinces qu’il s’est fait faire sur le dos.

Il semble plus âgé que les autres adolescents et un peu inquiet face à cette clow-mania.

Il admet soudainement que « je me suis déguisé en clown il y a deux jours », reconnaissant qu’il a passé un masque et effrayé les passants. « En fait non, ce n’est pas vrai », ajoute-t-il, pince sans rire.

Il veut toutefois établir clairement un élément – « tous ceux qui portent des masques sont des jeunes et les jeunes qui recherchent les clowns sont les mêmes qui se déguisent en clown ».

Il hausse les épaules – après avoir réquisitionné le carnet de l’auteur de ce reportage – et il demande : « Ben quoi, vous pensiez que les clowns arrivaient de l’espace ? »