Al Mafraq, Jordanie – Derrière les murs miteux des bureaux de cette ONG jordanienne, on peut entendre des rires, des exclamations de plaisir et des applaudissements.

À l’intérieur, derrière une porte coulissante en verre, se trouvent dix volontaires jordaniens assis en demi-cercle.

Huit femmes aux têtes couvertes de voiles colorés et deux jeunes hommes, l’air penaud, écoutent leur professeur israélienne leur expliquer l’importance de la communication honnête et intime.

Cette scène est peu conventionnelle, non seulement pour l’ONG mais en général. Le discours franc, pour lequel les Israéliens sont connus, n’est pas quelque chose que ces volontaires ont l’habitude d’entendre.

Ils viennent tous de Mafraq, une région pauvre du nord de la Jordanie, plus connue actuellement pour le camp de réfugiés Zaatari. Ce camp, composé de tentes, accueille plus de 100 000 Syriens et continue de s’agrandir sans cesse.

Les conversations que l’on peut entendre ici, plus particulièrement au sein des groupes mixtes, restent formelles et réservées. Les réfugiés ne révèlent que très rarement leurs émotions ici.

Mais dans cette région affectée par le conflit syrien qui se poursuit après trois ans de misère, le traumatisme se ressent partout. Mais grâce à l’équipe de bénévoles israéliens, les volontaires jordaniens apprennent peu à peu à le combattre.

Plus de 300 000 Syriens vivent actuellement à Mafraq dans le camp comme à l’extérieur, indique le directeur de l’ONG jordanienne. Lui, ainsi que les réfugiés interrogés pour cet article, ont demandé à préserver leur anonymat par peur de représailles pour leur coopération avec les Israéliens.

Depuis plus d’un an, il dirige un partenariat israélo-jordanien entre son ONG et le groupe d’aide humanitaire israélien IsraAid. Grâce à des dons de la diaspora juive, les bénévoles d’IsraAid ont pu se rendre plusieurs fois en Jordanie jusqu’à son bureau à Mafraq.

Quelques cartes de jeu utilisées pour aider les bénévoles (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Quelques cartes de jeu utilisées pour aider les bénévoles (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Ils ont à chaque fois pu livrer des fonds et des sacs violets remplis de nourriture, de produits hygiéniques et de nécessités pour nouveau-nés.

Mais la nourriture en conserve et le savon liquide ne sont qu’une solution à court terme. Ces réfugiés, dont la plupart ne retourneront probablement jamais en Syrie, comme l’indique le directeur de l’ONG, ont un besoin urgent d’aide psychologique en plus de nourriture et de produits sanitaires. Le traumatisme et le syndrome de stress post-traumatique (PTSD) sont courants au sein du camp.

La terreur et les cauchemars règnent, et les enfants portent des cicatrices permanentes bien qu’invisibles. Une fois toutes les deux semaines, IsraAid organise des cours dans les bureaux pour former les bénévoles à l’assistance psychologique.

Un programme de ligne téléphonique d’assistance sera éventuellement créé. Les réfugiés pourront appeler quand les choses deviennent trop dures à supporter.

« La situation ici est horrible. Je vis dans un cauchemar, que je sois ici ou chez moi, » affirme le directeur de l’ONG. « Il y a tant de choses dont ils souffrent. C’est un désastre pour les réfugiés. »

Plus de 300 000 Syriens vivent actuellement à Mafraq dans le camp comme à l’extérieur

Il accueille les Israéliens en les prenant dans ses bras et leur offre du café bouillant. Au fil des mois de coopération, ils sont devenus très proches, il les considère comme sa famille. Il explique qu’il voudrait leur rendre visite à Tel Aviv un jour. Lors de visites plus longues, il loge l’équipe israélienne chez lui à Mafraq.

Il rêve d’un programme complet de traitement psychologique et d’une aire de jeu où les enfants syriens pourraient jouer et réapprendre à simplement être des enfants.

Il pourrait aussi y avoir un programme d’emploi pour les femmes et des équipes d’assistance psychologique qui aideraient les hôpitaux jordaniens surmenés.

IsraAid voudrait contribuer à tous ces plans et ont espoir de le faire à l’avenir. Mais la ligne téléphonique marque le début.

Avec les dons d’organisations juives telles que l’American Jewish Committee, la Fondation Pears et le World Jewish Relief, IsraAid peut payer deux Arabes israéliens pour former les volontaires jordaniens.

Les deux bénévoles, une assistante sociale et un psychologue passent deux vendredis par mois à former les volontaires de manière intensive.

Aujourd’hui, c’est au tour de l’assistante sociale. Elle arrive avec une mallette remplie de fiches de lecture et d’exercices. Elle en sort également un jeu de cartes colorées avec des phrases en arabe et en hébreu censées stimuler la conversation avec compassion.

Elle explique que c’est important car Mafraq continue de se remplir de réfugiés syriens et la colère et le conflit avec les résidents jordaniens se ressentent fortement.

« Une partie de l’enseignement de la manière de gérer le traumatisme est la compréhension du traumatisme dans le contexte des réfugiés, comment il affecte le stress, la manière dont les gens réagissent à ce stress, et comment agir de manière sensible face à cela, » indique l’assistante sociale. « Ils regardent ces réfugiés à travers leur point de vue jordanien et ils doivent comprendre comment cela affecte leur pouvoir dans cette situation. »

Une autre partie de la formation comprend la reconnaissance des symptômes du PTSD, l’apprentissage de l’écoute et des questions à poser, et la compréhension de l’orientation des réfugiés pour qu’ils reçoivent une aide appropriée une fois leurs besoins identifiés.

Dana Manor, une bénévole d'IsraAid en train de préparer des fournitures pour bébé (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

Dana Manor, une bénévole d’IsraAid en train de préparer des fournitures pour bébé (Crédit : Debra Kamin/Times of Israel)

L’assistante sociale explique qu’il était difficile de faire parler certains bénévoles au début du programme. Dès qu’il s’agissait de sujets complexes, ils se renfermaient ou parlaient de généralités.

Cependant, le groupe est maintenant animé et la difficulté est de les empêcher de s’interrompre les uns les autres tant ils sont enthousiastes et veulent répondre aux questions.

« Nous avons grand besoin de connaissances, » explique l’une des volontaires, une jeune femme d’environ 20 ans, portant un voile rose. « Apprendre sur le traumatisme et la communication, toutes ces choses, c’est vraiment important pour nous tous. »

« Je pense qu’elle est sérieuse, » dit un autre bénévole, un jeune homme de 20 ans, de l’assistante sociale. « Elle nous offre l’opportunité de pouvoir aider le peuple syrien. »

Plusieurs volontaires ajoutent que le style d’enseignement de l’assistante sociale est très différent de tout ce qu’ils ont vu jusqu’à présent. Plutôt que d’enseigner à partir d’un livre, ils expliquent qu’elle parle de situations réelles, de choses qu’ils ont tous vécues. Et les cours les aident aussi dans leur vie personnelle.

« Elle nous a appris un modèle de six façons de gérer le traumatisme, et je peux appliquer ce modèle à ma vie, » explique une volontaire. « Je peux maintenant gérer toute situation qui me stresse. »

Le directeur de l’ONG rappelle aux bénévoles d’IsraAid combien il veut construire cette aire de jeu

Ils savent tous qu’elle est arabe israélienne et que l’organisation qui lui permet de venir à l’ONG est israélienne. Mais ils affirment que cela leur importe peu, à eux et leurs familles.

Leur formation les aide à se concentrer sur l’humanité, ajoute une volontaire, philosophie au centre des valeurs de l’ONG.

Le travail d’IsraAid en Jordanie se fait savoir. Le gouvernement bulgare a récemment demandé de l’aide à l’organisation pour gérer leurs réfugiés syriens, arrivés par milliers par la Turquie. Le gouvernement bulgare craint pour sa situation financière déjà vulnérable. Les ministères bulgares de l’Intérieur et des Réfugiés travaillent tous deux avec IsraAid sur un programme, basé sur leur travail en Jordanie, afin d’aider à réhabiliter les Syriens. Ils visent également à offrir une assistance psychologique.

Mais l’aide humanitaire en Jordanie est moindre. Deux Syriennes, portant le hijab traditionnel, arrivent au bureau pour recevoir leur sac violet de produits pour nouveau-nés.

Dans la pièce d’à côté, l’assistante sociale et ses bénévoles s’entraînent à guider les réfugiés vers un programme de rédaction de lettres. Le programme vise à décrire le parcours des réfugiés au gouvernement jordanien.

Le directeur de l’ONG, dans son bureau, fume cigarette sur cigarette et boit son café. Il rappelle aux bénévoles d’IsraAid combien il veut construire cette aire de jeu.

« J’avais une telle ambition d’aider les réfugiés quand j’ai commencé mon bénévolat, » explique l’une des femmes membres du groupe pendant une pause. « Maintenant je sais gérer cette ambition. J’ai les capacités requises pour vraiment aider. »