Assis sur des coussins, dans le coin d’une pièce aux couleurs vives du centre médical Shaare Zedek à Jérusalem, Eitan, 11 ans, observe la porte coulissante qui mène au couloir extérieur avec anxiété. A chaque fois que quelqu’un entre dans la pièce aux murs peints de fleurs et où des mobiles pendent du plafond, il se rue vers la porte pour s’assurer qu’elle a été fermée correctement, pour plus de sécurité.

Eitan se trouve ce jour-là à l’hôpital accompagné de ses parents pour recevoir ces extraits de cannabis dont les chercheurs espèrent qu’ils aideront à soigner sa forme grave d’autisme. Ce projet, qui va examiner les effets des cannabinoïdes sur 120 enfants et jeunes adultes autistes, est le tout premier en son genre dans le monde, indique le professeur Adi Aran, directeur de l’unité de neuropédiatrie de l’hôpital.

Cette étude a été rendue possible par l’approche progressive de la recherche sur le cannabis pour laquelle a opté Israël, suscitant l’intérêt de la communauté scientifique et parmi les familles d’enfants autistes.

“Nos listes d’attente sont pleines. Enormément, énormément de familles veulent participer et elles viennent de toutes les régions du pays », dit Aran. « Elles espèrent que cela pourra leur venir en aide, comme elles l’ont entendu dire de la part de leurs familles et de leurs amis ».

L’autisme est un trouble du développement neurologique dont les symptômes incluent une altération des compétences de communication et de la sociabilité ainsi que des comportements compulsifs et répétitifs.

La maladie apparaît habituellement en bas âge ou au début de l’enfance, et elle peut être débilitante. Eitan, par exemple, ne peut pas du tout parler. Les causes de la maladie sont encore peu comprises et il n’existe pas de traitement connu. L’autisme touche à peine 1 % de la population en Israël et dans le monde, selon Aran.

Les enfants les plus atteints par l’autisme sont actuellement soignés avec des médicaments antipsychotiques, qui ne sont pas toujours efficaces et qui peuvent entraîner des effets secondaires nuisibles. Le père d’Eitan, Aviv, explique que son fils est devenu obèse après les conduites alimentaires compulsives induites par d’anciens médicaments. Certains d’entre eux aggravaient son état et le plongeaient dans de violents accès de colère, ajoute Aviv.

A l’origine de cette étude, des recherches antérieures sur l’épilepsie et un essai clinique plus modeste qui avait donné des résultats positifs, au cours duquel Aran avait administré des extraits de cannabis à environ 70 jeunes gens atteints d’autisme.

Il s’est avéré que ces extraits étaient sûrs et efficaces dans le traitement de l’épilepsie, qui touche également environ 20 % des enfants autistes. Les chercheurs étudiant les effets du cannabis sur l’épilepsie ont réalisé que les substances avaient aidé les participants à gérer certains symptômes de l’autisme aussi.

Malgré l’intérêt des familles et de la communauté médicale, les preuves sur la sûreté et l’efficacité des traitements à base de produits issus du cannabis manquent encore, ce qui rend compliqué l’avancée des études.

“Ce dilemme n’est pas propre à Israël », dit Aran. « De nombreux médecins dans le monde sont dans la même position. Les familles demandent du cannabis parce qu’elles en ont entendu parler, qu’elles ont lu sur Internet qu’il est vraiment une aide mais les médecins n’ont aucune preuve » pour soutenir ce type de traitement, ajoute Aran.

Le docteur Adi Aran, directeur du service de neuropédiatrie du centre médical Shaare Zedek de Jérusalem, le 2 mars 2017 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le docteur Adi Aran, directeur du service de neuropédiatrie du centre médical Shaare Zedek de Jérusalem, le 2 mars 2017 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le ministère de la Santé a opté pour une approche progressive et scientifique de l’usage thérapeutique du cannabis, toutefois, ouvrant la porte à de nouvelles recherches, indique pour sa part le docteur Tamir Gedo, directeur général de Breath of Life Pharma, l’entreprise qui produit les extraits de cannabis utilisés dans cette étude.

“Le ministère de la Santé en Israël a canalisé ici de nombreuses énergies pour examiner toutes les médecines basées fondées sur l’expérience clinique, et il veut continuer à avoir cette approche. D’autres ministères de la Santé dans le monde sont hésitants », indique Gedo.

Aran déclare qu’il a été plus facile que prévu de faire approuver l’étude par le ministère de la Santé.

Il y a une masse critique en Israël de scientifiques et de cliniciens qui connaissent bien l’usage thérapeutique du cannabis et qui l’approuvent ainsi qu’une industrie biotechnologique forte, appuyée par des chercheurs d’éminents instituts médicaux qui soutiennent ce travail, dit Gedo.

Des pharmaciennes approvisionnent les malades en marijuana - produit prescrit par ordonnance - au dispensaire de ‘Tikun Olam’ de Tel Aviv. Il fonctionne avec une autorisation délivrée par le ministère de la Santé depuis 2007. Photo du 10 avril 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Des pharmaciennes approvisionnent les malades en marijuana – produit prescrit par ordonnance – au dispensaire de ‘Tikun Olam’ de Tel Aviv. Il fonctionne avec une autorisation délivrée par le ministère de la Santé depuis 2007. Photo du 10 avril 2016 (Crédit : Hadas Parush/Flash90)

Breath of Life (BOL) est capable de traiter le plant de cannabis pour en extraire différents composants chimiques – appelés les cannabinoïdes – qui sont utilisés pour la recherche et dans la médecine. Il existe environ 140 cannabinoïdes, dont le plus célèbre est le tetrahydrocannabinol ou THC, qui est le principal composant psychoactif de la marijuana.

Il y a peu de nouvelles structures capables de réaliser ce processus d’extraction dans le monde, déplore Gedo, et la majorité ne peut le faire qu’à petite échelle.

“Nous pouvons à la base prendre tous les cannabinoïdes, les isoler et les amplifier », indique Gedo en évoquant son entreprise. « Ce n’est pas un établissement voué au cannabis, c’est un établissement médicamenteux qui, par hasard, produit des cannabinoïdes ».

Il y a des dizaines de milliers de souches de cannabis dans le monde entier, dont plus de 100 en Israël, raconte Gedo, et la variation dans les niveaux de cannabinoïdes peuvent être très importants au sein d’un seul lot, ce qui rend crucial un processus d’extraction précis et fiable.

Les médecins et les chercheurs peuvent tester quels composants spécifiques et quels ratios de ces composants sont les plus efficaces et les régulateurs n’approuveront un médicament que s’il présente un profil chimique cohérent. Gedo espère que, si les résultats de l’étude sont positifs, ils pourront être approuvés par la FDA d’ici un an ou un an et demi.

Des sacs de marijuana prêts à l'emploi dans les laboratoires de l'entreprise BOL (Breath Of Life) dans la seconde plus importante plantation de cannabis du pays, à côté de Kfar Pines dans le nord d'Israël, le 9 mars 2016 (Crédit : Jack Guez/AFP)

Des sacs de marijuana prêts à l’emploi dans les laboratoires de l’entreprise BOL (Breath Of Life) dans la seconde plus importante plantation de cannabis du pays, à côté de Kfar Pines dans le nord d’Israël, le 9 mars 2016 (Crédit : Jack Guez/AFP)

Les chercheurs à Shaare Zedek administrent majoritairement une cannabinoïde appelé cannabidiol, ou CBD, qui est l’un des deux principaux cannabinoïdes de la plante avec le THC. Le CBD n’est pas pyschoactif et il agit en antagoniste du THC.

Dans les souches médicales de cannabis, le niveau de CBD est particulièrement élevé, tandis que dans les plantes utilisées pour la détente ou vendues dans les rues, les niveaux de THC sont bien plus importants. Les participants à l’étude de l’hôpital Shaare Zedek recevront une mixture de CBD et de THC dissoute dans l’huile d’olive avec un ratio de 20 parts de CBD contre une part de THC, ce qui est une concentration considérée comme sûre pour les enfants. Une petite quantité de THC pourrait amplifier les effets du CBD, explique Gedo.

La manière dont le CDB et autres cannabinoïdes peut affecter positivement l’autisme et d’autres troubles reste peu claire. Le CBD peut réduire l’anxiété et les systèmes dépressifs en stimulant les récepteurs de sérotonine dans le cerveau, et lorsque le CBD antagonise le THC, le temps durant lequel le composant agit sur les synapses impliquées peut être prolongé.

Les effets secondaires des cannabinoïdes, qui dépendent des composants spécifiques et des ratios utilisés, sont moyens et peuvent comprendre des somnolences, un sommeil plus important et des diarrhées.

Les participants recevront des cannabinoïdes purs, en d’autres mots, du THC et du CBD isolés de tous les autres cannabinoïdes – on en compte des douzaines – ou un extrait entier de la plante, qui contiendra aussi du CBD et du THC à un ratio 20:1.

L’extrait de plante, qui comprendra des cannabinoïdes autres que le CBD et le THC en petite quantité, pourrait s’avérer être plus efficace en raison de la synergie entre les composants chimiques grâce à un phénomène connu sous le nom « d’effet de l’entourage ».

« Personne ne sait aujourd’hui quels cannabinoïdes ou quels ingrédients actifs renforcent les autres. Il y a beaucoup de théories qui circulent. C’est une question inconnue », dit Gedo.

Le docteur Adi Aran présente une fiole de produits cannabinoïdes au centre médical Shaare Zedek de Jérusalem, le 2 mars 2017 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Le docteur Adi Aran présente une fiole de produits cannabinoïdes au centre médical Shaare Zedek de Jérusalem, le 2 mars 2017 (Crédit : Luke Tress/Times of Israel)

Les participants recevront l’une des deux mixtures ou un placebo durant 12 semaines, puis traverseront une période sans médicament de quatre semaines, puis prendront la seconde mixture ou un placebo pendant encore 12 semaine. Le placebo ne contiendra que de l’huile d’olive parfumée. Les participants sont âgés de 5 à 29 ans et souffrent d’autisme modéré à grave. Certains s’engagent dans des comportements d’auto-agressivité et environ 40 % d’entre eux ne répondent pas bien aux médicaments existants.

Ils seront évalués avant d’entamer l’étude, après la première période de traitement, après la période de sevrage, et après la période de deuxième traitement. Des infirmiers et des chercheurs seront également chargés de rapporter les comportements des sujets de l’étude. C’est une étude en double aveugle, ce qui signifie que ni les chercheurs ni les participants ne sauront quelle mixture ils prennent pendant l’étude. Jusqu’à présent, 13 participants ont commencé leur traitement.

Les chercheurs espèrent parvenir finalement à déterminer quels composants et quel ratio sont les plus efficaces, et qui bénéficiera le plus de ce traitement.

Pour les familles d’enfants autistes en Israël, les attentes sont fortes. Eitan est venu à l’hôpital pour une évaluation et il pourrait commencer à prendre l’une des mixtures, ou le placebo, dès la fin de la journée. Son père, Aviv, s’est intéressé au traitement après avoir vu à la télévision une émission sur une thérapie similaire. Le traitement était illégal et les familles comme les participants avaient le visage dissimulé pour ne pas être reconnus. Après cela, Aviv a fait des recherches sur Internet.

“Il y a beaucoup d’informations à la télévision », dit Aviv. « Chez tous ceux qui ont parlé de ce traitement, soit cela n’a rien amélioré ou bien les résultats ont été étonnants. Personne n’a mentionné une diminution de l’état ».

C’est un psychiatre qui les envoyés à Shaare Zedek. La mère d’Eitan, Varda, explique que les psychiatres ont prescrit pendant longtemps des médicaments antipsychotiques à Eitan, mais qu’ils ont été inefficaces, causant des effets secondaires nuisibles.

“Ça en était arrivé au point qu’à son école, ils ne savaient plus quoi faire », dit Aviv.

La famille est originaire de la ville d’Azor dans le centre d’Israël. Elle est en contact avec d’autres parents d’enfants autistes dans le pays.

“D’autres familles en parlent, dans des conversations, des correspondances et sur toutes les formes de forums, dans les groupes WhatsApp, le sujet émerge toujours. Comment faire, où aller, comment c’est possible, où trouver une autorisation », commente Aviv.

Les familles débattent pour savoir s’il faut essayer ce traitement, légalement ou illégalement, ajoute Varda.

“Moi, personnellement, j’ai beaucoup, beaucoup d’espoir », dit Aviv. « Nous avons beaucoup d’espoir et si ça ne marche pas – on aura essayé ».