Lorsque les Israéliens apprennent que Taj Haroun, demandeur d’asile, est étudiant à l’université, il constate que les comportements envers lui changent. « A chaque fois que je m’ approche de quelqu’un pour la première fois, il y a cette idée que nous serions tous des criminels. Mais quand vous dites : ‘Je suis étudiant à l’université de Tel Aviv’, cela change le regard qu’on pose sur vous », explique Haroun.

Haroun est le tout premier directeur de l’Organisation des étudiants africains, un nouveau réseau de soutien lancé la semaine dernière et qui est au service des demandeurs d’asile qui étudient au sein des universités israéliennes.

Selon l’organisation, il y a actuellement 19 demandeurs d’asile africains qui suivent des cursus dans des institutions variées d’enseignement supérieur en Israël même si le Centre interdisciplinaire de Herzliya (IDC) reste le plus populaire, les cours étant donnés en anglais. Onze de ces étudiants africains se trouvent actuellement au Centre de Herzliya (deux autres, qui ont achevé leurs années de lycée en Israël, fréquentent le cursus du même Centre enseigné en hébreu).

Haroun, 29 ans, a obtenu une licence en gouvernement au Centre Interdisciplinaire et une maîtrise en sciences politiques à l’université de Tel Aviv.

Selon les estimations, il y a environ 40 000 migrants africains en Israël. Ils sont arrivés en grand nombre au sein de l’Etat juif de 2006 à 2012, jusqu’à ce qu’Israël ne construise un mur sur la frontière avec la péninsule du Sinaï en Egypte. La vaste majorité des membres de cette communauté qui réclament le statut de réfugié est originaire de l’Erythrée et du Soudan.

Taj Haroun, 29, le chef de l'Organisation des étudiants africains, parle des deux diplômes qu'il a obtenus au lancement de son association à Tel Aviv le 21 juin 2017 (Autorisation : Eli Tesma)

Taj Haroun, 29, le chef de l’Organisation des étudiants africains, parle des deux diplômes qu’il a obtenus au lancement de son association à Tel Aviv le 21 juin 2017 (Autorisation : Eli Tesma)

Israël a refusé de reconnaître les migrants comme réfugiés dans 99 % des demandes ayant été soumises dans ce sens. Les migrants se voient octroyer des visas temporaires qu’ils sont dans l’obligation de renouveler tous les uns à trois mois, et ils sont parfois menacés d’être placés en détention à Holot ou contraints à accepter un « départ volontaire » vers l’Ouganda ou le Rwanda. Mais les étudiants issus de la toute nouvelle association veulent livrer un récit différent sur les Africains en Israël.

« On nous identifie comme étant des gens incapables de s’intégrer au sein de la société mais c’est parce que nous n’avons pas le même niveau d’information », explique Abou Sako, réfugié venu de Côte-d’Ivoire depuis 13 ans en Israël et qui étudie actuellement le gouvernement et la diplomatie au Centre interdisciplinaire de Herzliya.

« Nous avons des objectifs, nous avons des idées sur des moyens de créer le changement », ajoute-t-il. « Nous ne sommes pas seulement capables de faire des études, nous avons l’opportunité d’être des ambassadeurs entre Israël et notre pays natal. Je peux être une passerelle entre la Côte-d’Ivoire et Israël. Israël possède les plus grandes technologies en termes d’agriculture et l’Afrique en a besoin. Nous pouvons incarner ceux qui mettrons tout cela en oeuvre mais le gouvernement ne nous en donne pas la chance. On nous symbolise comme des violeurs ».

Nina, 26 ans, est arrivée en Israël à l’âge de 11 ans en compagnie de sa famille depuis Kinshasa, capitale de la République démocratique du Congo. Elle vient de terminer son diplôme au Collège académique de Tel Aviv-Yafo, et ce sans le soutien de l’organisation étudiante. « Cela a été dur pour moi de me lier aux Israéliens », raconte Nina, qui refuse de donner son nom de famille. « Cette [organisation] offrira aux étudiants africains la chance de se rencontrer et de s’entraider. Peut-être même que ces gens ne savent même pas comment rentrer à l’université ».

Mutasim Ali, à gauche, et son avocat Asaf Weitzen, avec l'annonce du gouvernement lui accordant le statut de réfugié par le ministère de l'Intérieur, le 23 juin 2016. (Crédit : Hotline pur les réfugiés et les migrants)

Mutasim Ali, à gauche, et son avocat Asaf Weitzen, avec l’annonce du gouvernement lui accordant le statut de réfugié par le ministère de l’Intérieur, le 23 juin 2016. (Crédit : Hotline pour les réfugiés et les migrants)

Mutasim Ali, le premier et seul Soudanais en Israël à avoir bénéficié du statut de réfugié, explique avoir tenté de faire des études depuis son entrée en Israël en 2008. « Le plus important, c’est qu’une telle démarche signifie que nous ne sommes pas seulement des demandeurs d’asile mais que nous préparons également notre avenir », dit Ali, qui étudie le droit au Collège de droit et de commerce à Ramat Gan. Il a aussi obtenu une licence de géologie dans une université du Soudan. « Nous voulons montrer à l’opinion publique israélienne que nous sommes des individus qui avons aussi des rêves, et que nous faisons tout ce que nous pouvons pour réaliser ces rêves ».

L’organisation à but non-lucratif ‘Israël au coeur’ paie actuellement les frais de scolarité et certaines dépenses de la vie quotidienne pour 10 étudiants africains. Elle soutient également financièrement cinq jeunes diplômés. ‘Israël au coeur’ a commencé ses activités, en 2002, en faisant venir des étudiants israéliens – en particulier des Israéliens éthiopiens – en Amérique pour des tournées de conférences, avec pour objectif d’aider les Américains à mieux comprendre Israël. En 2005, l’association a commencé à parrainer la moitié des frais de scolarité pour les étudiants éthiopiens israéliens, et, aujourd’hui, ce sont 45 étudiants qui ont obtenu leur diplôme grâce à ce programme.

En 2010, l’IDC s’est rapproché de Joey Low, membre de son conseil d’administration, l’entretenant d’un groupe d’étudiants africains désireux de faire leurs études au Centre. « Mes interlocuteurs m’ont dit qu’il y avait deux gars qui travaillaient à la cafétéria et qu’on les voyait en train de regarder les livres de cours », se souvient Low. « On leur a demandé ce qu’ils faisaient et ils ont répondu : ‘On faisait des études quand on était chez nous et ça nous manque’. Puis ils m’ont raconté leur histoire, et cela m’a vraiment remis en mémoire mes parents quittant l’Allemagne et Vienne [avant la Deuxième guerre mondiale] ».

Le premier étudiant réfugié au Centre Interdisciplinaire était un Erythréen qui faisait la plonge. Il a commencé ses études en 2008 avant qu »‘Israël au coeur » ne s’implique à un niveau officiel.

« C’est un groupe de gens étonnants », poursuit Low. « De nombreux Israéliens sont eux-mêmes des réfugiés, ou leurs parents le sont, et ils seraient bouleversés de réaliser la manière dont ces réfugiés sont traités. Les étudiants doivent obtenir un nouveau visa tous les deux mois, on les envoie à Holot [un centre de détention dans le désert pour les immigrants clandestins], on les menace de reconduite. C’est une vie terrible. Ils ont peur, et c’est une honte pour Israël ».

Joey Low, fondateur et directeur d'Israël au coeur qui parraine un grand nombre des étudiants, s'exprime devant le public présent lors de la cérémonie de lancement de l'Organisation des étudiants africains à WeWork, dans le sud de Tel Aviv, le 21 juin 2017 (Autorisation : Eli Tesma)

Joey Low, fondateur et directeur d' »Israël au coeur » qui parraine un grand nombre des étudiants, s’exprime devant le public présent lors de la cérémonie de lancement de l’Organisation des étudiants africains à WeWork, dans le sud de Tel Aviv, le 21 juin 2017 (Autorisation : Eli Tesma)

L’un des étudiants travaillant à IDC a été déporté, et ‘Israël au coeur’ paie dorénavant les frais de sa scolarité dans une université en Ouganda.

Actuellement, ‘Israël au coeur’ ne paie que les frais des demandeurs d’asile étudiant au Centre Interdisciplinaire. « Nous avons des élèves de 86 pays différents, notamment ceux qui arrivent directement de l’Erythrée, du sud-Soudan, du Darfour, de Somalie et de certains pays d’où viennent les réfugiés », précise Jonathan Davis, président de l’Ecole internationale Raphael Recanati à l’IDC et vice-président des Relations extérieures. « Les étudiants [réfugiés] d’Afrique s’intègrent bien aux côtés des autres, et ces derniers tentent de les aider dans toutes sortes d’autres domaines ». Environ un tiers des élèves viennent de l’étranger.

L’Organisation des étudiants africains récemment lancée se donne pour objectif d’offrir une orientation et des soutiens aux élèves de toutes les institutions de l’enseignement supérieur. « Israël au coeur » appuie également cette organisation étudiante, en finançant notamment son espace de bureau à WeWork, dans le sud de Tel Aviv.

Haroun, directeur de l’Organisation des étudiants africains, explique que, son mouvement grandissant, il espère aussi venir en aide aux étudiants qui ne sont pas demandeurs d’asile. Certains enfants de migrants africains – qui sont nés ou qui ont passé la plus grande partie de leur existence en Israël – souhaitent continuer leurs études tout comme leurs amis israéliens prévoient de le faire après l’armée. L’objectif de l’organisation est d’offrir un soutien à terme à 500 étudiants inscrits dans des collèges et à l’université.

Ali ajoute que sept étudiants africains de plus comptent se rendre à l’université ou dans une école d’enseignement supérieur l’année prochaine, même si certains d’entre eux sont encore sur une liste d’attente.

« Nous voulons montrer à la communauté israélienne que nous sommes capables de changer, que nous sommes plus utiles que ce qu’ils perçoivent de nous », dit-il. « Nous ne sommes pas un fardeau pour la société israélienne et nous pouvons aider à créer des opportunités entre nos pays ».

Mais Haroun note tout de même qu’aller à l’université n’est qu’un seul obstacle. Malgré l’obtention de deux diplômes, Haroun ne bénéficie pas du statut de réfugié, ce qui implique qu’il a encore un visa temporaire qu’il doit renouveler tous les deux mois. Ce visa lui permet de trouver des travaux subalternes mais les entreprises établies sont réticentes à l’idée de l’embaucher, son statut restant temporaire et son emploi à long terme aléatoire.

« J’apprécie à sa juste valeur le fait d’avoir pu obtenir [les diplômes] mais c’est frustrant de ne pas être en mesure de travailler et je ne sais pas quand je pourrai enfin les exploiter », dit-il. Haroun voudrait travailler dans un Think-tank à but non lucratif, consacré à l’éducation ou à la diplomatie, et songe même à lancer sa propre organisation. Mais sans statut de permanent, il travaille à temps partiel dans un cabinet de taux de change que tient un ami et il fait du bénévolat dans différentes initiatives communautaires.

« C’est un cercle continu fait d’ignorance de ce qu’il va se passer, de peur d’une expulsion ou d’un emprisonnement », dit-il. « Mais si nous parvenons à apporter des connaissances aux gens, un jour, quand on sera sortis de cette situation, ils pourront se rendre très utiles ».