Ce lundi, le député Omer Bar-Lev (parti travailliste) et colonel dans les forces de défense israélienne, a été suspendu – il a insisté sur le fait que c’était une décision à laquelle il a pris part – pour deux mois, de la Commission Défense et Affaires étrangères de la Knesset, le Parlement israélien, après avoir divulgué une lettre qu’il a écrite au ministre de la Défense Moshe Yaalon concernant la manière dont l’armée exige, de la Knesset, plus d’argent.

Dans la lettre, Bar-Lev a exprimé sa frustration quant à l’habitude qu’a l’armée de demander au compte-goutte, donnant constamment l’air de changer les budgets chaque mois, au lieu d’un budget cadre annuel et prévisible comme dans toutes les autres institutions publiques.

Bar-Lev a rappelé une discussion datant du mois de février à la Knesset, en sous-commission, qui concernait le budget de la défense, dans laquelle il remettait en cause la manière dont l’armée demandait de l’argent.

« Etes-vous en train de dire qu’en mai vous aurez besoin de plus d’argent ? », Bar-Lev a clairement demandé au général de brigade Yehezel Agai, chef du département de prévisions de l’armée, pendant le meeting de la sous-commission relatif au budget de la défense, un organe mixte composé de la commission de la défense et des affaires étrangères et de celle des finances de la Knesset.

Dans sa lettre au ministre Yaalon qu’il a transmise à Amnon Abramovitch, de la Deuxième chaîne, Bar-Lev raconte que Agai s’indigna.

« Votre question est irrespectueuse envers l’armée, vous sous-entendez que l’armée est en train… Nous n’avons aucune intention de venir vous réclamer plus d’argent » aurait répondu Agai.

Mais en mai, Bar-Lev fit remarquer au ministre de la Défense que l’armée avait une fois encore demandé plus d’argent en sous-commission, lançant d’inquiétants avertissements publics selon lesquels les forces armées ne seraient pas suffisamment entraînées et les systèmes de défense de missiles non-construits.

« Soit leurs prévisions au début de l’année étaient mal faites, soit ils ont menti aux membres de la Knesset en février », a affirmé Bar-Lev, plus tôt cette semaine.

Bar-Lev ne participera pas aux réunions de la commission défense et affaires étrangères de la Knesset, mais selon des membres de la Knesset, cela n’est pas en lien avec sa critique de l’armée.

C’était plutôt la divulgation de propos tenus lors d’une réunion à huis-clos de la commission qui avait provoqué la colère du chef de la Commission, fraîchement nommé, le député Zeev Elkin (Likud).

La punition est vue comme le message qu’Elkin ne tolérerait pas ce genre de fuite qui affecterait à tout moment le caractère nécessairement secret des travaux de la Commission.

« Si l’armée pense que ce qui se dit en Commission ou en sous-commissions ne demeure pas secret, elle ne parlera plus » fit remarquer le député Meir Shitrit (Hatnua), un membre de longue date, de la Commission, sous différentes législatures.

Ceci étant, la sanction de Bar-Lev – qui a lui-même admis que la divulgation était une erreur – n’aura pas pour effet de faire oublier l’armée en commission.

En réalité, Elkin a tout fait pour défendre les critiques de Bar-Lev à propos du comportement de l’armée.

« Je suis en accord avec ce qui est dit dans sa lettre » a dit Elkin lundi. « Il a touché un point important et j’ai demandé des réponses du ministre de la Défense.

Shitrit était également d’accord, de même que plusieurs membres de la commission.

Le grand analyste politique Tal Schneider résume la frustration qui régnait parmi de nombreux membres de la commission : « Jusqu’à maintenant, les responsables de l’armée n’ont pas expliqué pourquoi en février, quand il leur a été demandé de donner un cadre pour le budget destiné à l’entraînement, ils n’ont pas demandé plus d’argent, et maintenant, trois mois et demi plus tard, ses responsables reviennent à la Knesset redemander de l’argent ».

Un manque flagrant d’informations

Il y a de nombreuses raisons au fait que l’armée ait un budget déficitaire. Le rythme de ses opérations et leur coût sont souvent établis au jour le jour.

Les ennemis d’Israël ne suivent pas toujours les prévisions des auteurs du budget prévisionnel de l’armée.

Aussi, les financements américains pour certaines dépenses du ministère de la Défense, qui représentent un pourcentage à deux chiffres de l’ensemble du budget du ministère de la Défense, ont perdu de leur valeur réelle tant le dollar a baissé.

Et l’armée ne s’est pas retenue dans les annonces d’une catastrophe imminente.

Les problèmes financiers de l’armée constituent « un challenge de ressources compliqué d’une ampleur telle qu’on n’en a jamais vu auparavant et qui pourrait avoir des conséquences dramatiques pour l’avenir » comme l’a dit, lundi, le chef d’état-major, le lieutenant-général Benny Gantz, avant d’annoncer une mesure radicale : l’annulation de tous les entraînements de réservistes jusqu’à la fin 2014.

« Ces jours-ci, nous sommes obligés de prendre des décisions douloureuses qui affectent tous les domaines – la réserve et l’armée mobilisée, les entrainements sur le terrain, et les opérations à l’arrière » a averti Gantz.

Mardi, le ministre de la Défense Moshe Yaalon, lors d’une visite à la base de Palmachim Air Force, au sud de Tel Aviv, a averti que les restrictions budgétaires retarderont le déploiement de « la Fronde de David », un système de défense de missiles à moyenne portée, développé en coopération avec les Etats-Unis.

Mais pour toute la rhétorique, et les possible justifications, du côté de l’armée, le débat public sur le budget de la Défense a été conduit avec très peu d’informations – un manque flagrant d’informations qui a causé des questions difficiles pour l’armée.

Le ministère des finances a fortement insisté et de manière répétée, que les difficultés budgétaires de l’armée étaient le résultat d’un gaspillage omniprésent et de l’inefficacité, notant que l’armée avait bénéficié de nombreuses augmentations de budget imprévues, ces dernières années.

Cette semaine, le vice-ministre des Finances Mickey Levy accusa de manière catégorique la classe dirigeante de la Défense d’avoir mal géré le budget et exhorta ses responsables à « s’asseoir et définir les priorités ».

Comme de nombreux éminents journalistes l’ont relevé ces derniers jours, les exigences de l’armée, pour des fonds supplémentaires, chaque été, réitérées sans faute et accompagnées d’avertissements prévoyant de terribles menaces sur l’Etat juif, sont devenues un rituel prévisible.

Shaul Amsterdamski du Yediot Ahronot a même ressorti les gros-titres du 10 aout 1997 (de la version en hébreu) disant : « Netanyahu : la classe dirigeante de la Défense fait peur à l’Etat pour obtenir plus d’argent ».

Cela date du premier gouvernement Netanyahu mais la langue et les motifs sont identiques 17 ans plus tard, avec le troisième gouvernement Netanyahu.

En effet, les combats budgétaires de l’armée avec la classe politique remontent à la fondation de l’Etat.

En 1952, le Premier ministre de l’époque, David Ben-Gurion renvoya sur le champ le chef d’Etat-major de l’armée Yigael Yadin quand ce dernier prévint, dans un des premiers accrochages de la vie politique, connu encore à ce jour, que l’armée serait incapable de défendre le pays sans une augmentation de son budget.

Et il s’agit là du problème.

Etant donnée l’histoire de ce débat et la disparition de données précises disponibles au public, il est impossible pour le citoyen lambda – voire même, pour la plupart des législateurs – de tirer des conclusions sur le budget de la Défense.

C’est ce qui rend le dernier accrochage à la Commission Défense et Affaires étrangères si important.

La Commission est le seul mécanisme à travers lequel les israéliens, par le biais de leurs élus, peuvent vérifier et surveiller le puissant establishment militaire d’Israël et son immense budget, et tenter d’équilibrer les besoins des autres agences et services gouvernementaux – écoles, hôpitaux, routes etc. – avec les besoins réels du domaine de la défense.

Un parlement faible ?

La Knesset, et plus spécifiquement la Commission Défense et Affaires étrangères, est-elle faite pour ce travail ?

« La Commission est habilitée par la loi (à vérifier le budget de l’armée) » rappelle Shitrit, un ancien ministre des finances et fondateur, pendant le gouvernement Netanyahu I vers la fin des années 1990, de la sous-commission mixte sur le budget de la Défense.

« Mais le problème est que c’est le gouvernement (le Premier ministre et son cabinet), et non la Knesset, qui prend réellement ces décisions, et les parlementaires n’ont pas leur mot à dire à propos de ces arrangements politiques ».

Comme dans beaucoup d’autres domaines, nombreux observateurs (et membres du parlement) s’inquiètent que la Knesset manque de l’indépendance nécessaire pour exercer ses compétences.

Alors que le gouvernement est par définition composé des grands noms des groupes politiques de la Knesset qui représentent tous ensemble la majorité parlementaire, les députés dans les commissions sont rarement libres de voter contre la volonté du gouvernement.

Le débat actuel sur le budget de la défense est bien plus susceptible d’être résolu entre les ministres concernés – Netanyahu, le ministre de la Défense Moshe Yaalon et celui des Finances, Yair Lapid – plutôt que par les institutions de la Knesset qui disposent pourtant de tels pouvoirs en vertu de la loi.

Quel intérêt alors aurait l’armée à offrir plus de transparence aux députés impuissants lors des prochaines réunions de la Commission Défense et Affaires étrangères ?

« L’approbation du budget de la défense n’est pas automatique » dit Elkin, « parce qu’à la différence d’autres domaines, (en matière de défense) la Knesset est le seul organe pouvant contrôler ces budgets ».

Elkin décrit une vive prise de conscience, parmi les députés, d’être les seuls vrais contrôleurs de la grande infrastructure qu’est la Défense israélienne.

Lors de la dernière législature, tous les présidents des sous-commissions de la Commission Défense et Affaires étrangères se sont alliés pour proposer une loi, rédigée par ShItrit, qui accorderait à la Commission les pouvoirs de convoquer et d’entendre, pouvoir dont la Commission de surveillance de l’Etat, de la Knesset est investie.

Le projet de loi aurait ajouté aux compétences budgétaires de la Commission, le droit de convoquer de manière discrétionnaire des responsables de la défense et mener des auditions sur les questions dont la Commission entend se saisir.

Le gouvernement dénigre souvent la capacité de la Knesset de contrôler ses décisions.

La Commission Défense et Affaires étrangères était sans président et sans réunions régulières pendant 6 mois jusqu’à la nomination d’Elkin la semaine dernière. Le projet de loi de ShItrit, par la même occasion, a été retoqué en assemblée plénière à la demande du Premier ministre.

De même, un autre projet de loi, qui déclassait certaines parties du budget de la défense, les rendant accessibles au public, a été défait en assemblée plénière, également à la demande du gouvernement.

Ce projet était aussi rédigé par un membre de la Commission Défense et Affaires étrangères, le député Nitzan Horowitz (Meretz).

La Knesset a longtemps lutté pour incarner un véritable contrepouvoir au puissant exécutif israélien.

Les réactions à la lettre de Bar-Lev ont fait apparaître, un sentiment croissant dans l’enceinte du Parlement, que le gouvernement seul n’est pas digne de confiance pour exercer les responsabilités de surveillance de la Knesset à sa place.