Il voulait témoigner en images de l’horreur de la condition des internés juifs à Drancy mais son recueil de dessins, paru après guerre, n’avait ému personne : 70 ans après, le Mémorial de la Shoah de Drancy expose 56 estampes inédites de Georges Koiransky, qui y fut détenu entre 1942 et 1943.

Intitulée, en référence au recueil, « Drancy, au seuil de l’enfer juif », l’exposition se tient jusqu’au 15 avril au Mémorial de la Shoah à Drancy (Seine-Saint-Denis).

Ouvert il y a cinq ans, le musée est situé face à la cité HLM de la Muette qui servit pendant l’Occupation de camp d’internement. Entre 70 et 80 000 juifs français et étrangers furent internés entre 1941 et 1944 dans cette antichambre d’Auschwitz où périrent 58 000 d’entre eux.

Né en Russie en 1894, Georges Koiransky, qui a participé à la Première Guerre mondiale et exerce la profession de dessinateur industriel, a 47 ans quand il est interné à Drancy, le 11 juillet 1942, à la suite d’une dénonciation de ses voisins.

Il y fait la connaissance de René Blum, frère de l’ancien président du Conseil et autorité morale du camp, qui lui demande de dessiner pour témoigner du crime en cours.

Quelques semaines après son internement, Georges Koiransky est témoin de l’arrivée des milliers d’enfants arrêtés lors de la rafle du Vel d’Hiv à Paris, les 16 et 17 juillet 1942, qui sont transférés à Drancy après avoir été séparés de leurs mères, déportées avant eux.

« Nous dresserons le réquisitoire de cette humanité monstrueuse », écrit alors le dessinateur dans son journal, publié pour la première fois aux éditions Créaphis sous le titre Journal d’un interné, Drancy 1942-1943.

Devenu un « œil enregistreur », il croque sur le vif tout ce qu’il voit, avec la complicité des autres internés qui forment un « rideau humain » pour le soustraire à la vue des gendarmes qui gardent le camp.

Scènes de la vie d’un camp

Tandis que René Blum sera assassiné à Auschwitz, Georges Koiransky est libéré du camp de Drancy en mars 1943 après avoir réussi à obtenir des papiers le déclarant non juif.

Caché sous une fausse identité en attendant la fin de la guerre, il commence alors à réaliser des estampes en noir et blanc en partant du matériel accumulé pendant son internement, des centaines, voire un millier de dessins.

Cinquante-six de ses estampes sont publiées en 1947 dans un recueil intitulé Le camp de Drancy, seuil de l’enfer juif. Edité à compte d’auteur et sous le pseudonyme de Georges Horan, l’ouvrage ne se vend pas.

Le dessinateur retourne à son activité professionnelle et, pendant ses loisirs, « revient à la nature morte ». De ce qu’il a vécu à Drancy, de ce dont il a été témoin, « il n’en parle plus » jusqu’à sa mort en 1986, explique l’historien Benoît Pouvreau, commissaire de l’exposition.

Si les estampes étaient utilisées pour illustrer la condition des juifs internés dans le camp français, l’identité de leur auteur demeurait mystérieuse jusqu’à ce que Karen Taïeb, responsable du service des archives du Mémorial de la Shoah, découvre que derrière Georges Horan se cachait Georges Koiransky et retrouve dans l’annuaire sa nièce, laquelle était en possession de nombreux documents éclairant son parcours.

Dans ces estampes présentées pour la première fois dans leur intégralité, à celles représentant des scènes de la vie ordinaire du camp (« toilette », « perquisition des gendarmes », « cuisine clandestine », « essai de classe en plein air », « prières du vendredi soir ») se mêlent des dessins qui donnent à voir « l’épouvante », selon les termes de Georges Koiransky. Telle cette estampe, ainsi légendée par l’auteur : « la nuit dans l’infirmerie enfantine les enfants gémissent et appellent maman ».

La déportation est aussi évoquée à travers « Quatre heures du matin », où dans la noirceur de la nuit un faisceau lumineux éclaire un groupe s’apprêtant à monter dans les bus qui les conduiront à la gare de Bobigny, direction Auschwitz.

L'entrée du camp d'extermination nazi d'Auschwitz-Birkenau avec le célèbre slogan "Arbeit macht frei" (Le travail libère). (Crédit : Joël Saget/AFP)

L’entrée du camp d’extermination nazi d’Auschwitz-Birkenau avec le célèbre slogan « Arbeit macht frei » (Le travail libère). (Crédit : Joël Saget/AFP)