Au début des années 90, un membre de la toute petite communauté juive de Casale Monferrato, dans le Piémont en Italie, s’est interrogé sur ce qui pourrait assurer le futur à sa communauté.

« Actuellement, il y a deux familles juives qui vivent dans notre ville, et quelques dizaines de personnes qui s’identifient comme membre de la communauté, mais qui vivent ailleurs. Il y a 20 ans, la situation n’était pas meilleure », raconte le designer Elio Carmi.

Dans un contexte démographique peu prometteur, et « une récession économique qui n’incite pas les jeunes à venir », il se demande comment la communauté pourrait « construire une vision pour l’avenir », raconte Carmi dans une conversation téléphonique avec The Times of Israel.

Pourtant la région est historiquement riche. Depuis le XVIe siècle, Casale héberge une communauté juive, et sa synagogue est considéré comme une des plus belles d’Europe.

« Nous n’arrivions pas à nous dire ‘d’accord, c’est la fin’. Il nous fallait une idée, un plan qui nous permettrait de maximiser les résultats avec peu de ressource », explique Carmi, qui occupe le poste de vice-président de la communauté de Casale et qui siège au conseil de l’Union des Communautés juives d’Italie.

Le designer Elio Carmi (au centre), lors de l'inaguration de l'expositon au Triennale . De gauche à droite, la présidente des communautés juives d'Italie Noemi Di Segni; le président du Triennale Design Museum, Arturo Dell’Acqua Bellavitis; le maire de Casale Monferrato, Titti Palazzetti; Elio Carmi; Rabbi Roberto Della Rocca, Père Walter Magnoni,; Imam Yahya Pallavicini. (Crédit : Gianluca Di Ioia/ La Triennale di Milano)

Le designer Elio Carmi (au centre), lors de l’inaguration de l’expositon au Triennale . De gauche à droite, la présidente des communautés juives d’Italie Noemi Di Segni; le président du Triennale Design Museum, Arturo Dell’Acqua Bellavitis; le maire de Casale Monferrato, Titti Palazzetti; Elio Carmi; Rabbi Roberto Della Rocca, Père Walter Magnoni,; Imam Yahya Pallavicini. (Crédit : Gianluca Di Ioia/ La Triennale di Milano)

Une idée a éclot: lancer d’une initiative artistique et culturelle inspirée de la fête de hanoukka.

Carmi et son ami artiste Antonio Recalcati ont conçu une œuvre d’art inspirée du candélabre à huir branches utilisées par les juifs pour célébrer la libération de l’empire grec sur Jérusalem au IIe siècle avant l’ère commune. Puis, ils ont sollicité d’autres artistes pour en faire de même.

Aujourd’hui, la collection compte 185 pièces. Une quarantaine d’entre elles sont en exposition permanente au Casale Monferrato’s Museo dei Lumi (Musée des Lumières), située dans une pièce au sous-sol de la synagogue. Cette pièce hébergeait à l’époque le four à matza de la communauté.

Exposition permanente au Casale Monferrato’s Museo dei Lumi (Musée des Lumières), située dans une pièce au sous-sol de la synagogue. Cette pièce hébergeait à l’époque le four à matza de la communauté. (Crédit : autorisation de la communauté juive de Casale Monferrato)

Exposition permanente au Casale Monferrato’s Museo dei Lumi (Musée des Lumières), située dans une pièce au sous-sol de la synagogue. Cette pièce hébergeait à l’époque le four à matza de la communauté. (Crédit : autorisation de la communauté juive de Casale Monferrato)

« C’est important de souligner que nous ne parlons pas ici de hanoukkiah au sens traditionnel du terme, c’est-à-dire casher et apte à être allumé », précise Carmi. « Nous parlons d’objets de design inspirées de ces hanoukkias et de l’histoire de hanoukka. »

Pour être considérée casher, une hanoukkiah doit avoir huit bougeoirs, alignés et à la même hauteur, et disposer d’une bougeoir supplémentaire, différencié des autres, qui servira de shamash, de flamme accompagnatrice.

La hanoukkiah de Mimmo Paladino. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano

La hanoukkiah de Mimmo Paladino. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano

Certaines pièces ont été exposées aux musées juifs de Paris, d’Amsterdam, de Gérone, et ailleurs en Italie au cours des dernières années. Aujourd’hui on peut admirer certaines œuvres à Milan.

L’une des institutions de design et d’art le plus prestigieuses en Italie, le Triennale à Milan, en expose actuellement dans le hall d’entrée central, «  Luci di Chanukkah Tra storia, arte e design » (« Les Lumières de Hanoukka : Histoire, Art et Design »).

Selon Silvana Annicchiarico, à la direction du Triennale, l’exposition fait partie « d’une réflexion sur la relation entre le monde de l’art et le thème du sacré dans les principales religion monothéistes ».

« La collection Casale Monferrato est unique au monde », a affirmé Annicchiarico.

L'exposition «  Luci di Chanukkah Tra storia, arte e design » (« Les Lumières de Hanoukka : Histoire, Art et Design ») au Triennale à Milan. (Crédit : Gianluca Di Ioia/La Triennale di Milano)

L’exposition «  Luci di Chanukkah Tra storia, arte e design » (« Les Lumières de Hanoukka : Histoire, Art et Design ») au Triennale à Milan. (Crédit : Gianluca Di Ioia/La Triennale di Milano)

Trois hanoukkiah traditionnelles ouvrent l’exposition de Milan, suivies de candélabres et d’objets d’art de toutes les tailles, les couleurs et les matériaux, un mélange saisissant de céramique, de marbre, de bronze, de laiton, de verre, de bois, de plastique, de peinture, de tissue, de papier, d’argile et d’argent.

La hanoukkiah de Davide Nido. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano)

La hanoukkiah de Davide Nido. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano)

En effet, les artistes – italiens et internationaux, juifs, chrétiens, athées et musulmans confondus – ont interprété la tâche de créer un candélabre en ayant recours a différents outils, techniques et thèmes, tels que la lumière, la joie de la fête ou encore la relation entre l’homme et Dieu. Certains artistes ont même créé des œuvres en rapport avec la Shoah.

« Quand on y pense, à l’époque de hanoukka aussi, quelqu’un voulait exterminer les juifs, donc ce n’est pas une idée complètement saugrenue » juge Carmi.

Année après année, de plus en plus d’artistes ont accepté de produire quelque chose pour la collection de Casale Monferato, qui appartient à la Fondation pour l’Art, la Culture et l’Histoire juive de Casale Monferrato et de Piémont oriental, ou ont soumis volontairement leur travail. Toutes les œuvres sont offertes par les artistes.

« L’objectif est de créer un projet collaboratif, donc nous acceptons tout ce que l’on nous propose qui n’est pas de mauvaise qualité au point ou ça en deviendrait insultant. Parfois, nous recevons des pièces de jeunes artistes qui deviennent connus par la suite », explique Carmi.

La hanoukkiah d'Arnaldo Pomodoro. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano)

La hanoukkiah d’Arnaldo Pomodoro. (Crédit : autorisation La Triennale di Milano)

Parmi eux, Carmi se souvient de David Nido, qui avait proposé une mosaïque colorée boutons en résine en 2006. L’année suivante, il a été invité à exposer à la très prestigieuse Venice Art Biennale.

Certains artistes prennent du temps pour répondre aux sollicitations. Arnaldo Pomodoro, un artiste contemporain très connu, a soumis son œuvre, une lampe d’une mètre en bronze patiné et en fer 10 après avoir été contacté.

« Une autre anecdote amusante, c’est celle de la hannoukiah de Roland Topor », se souvient Carmi. Son ami artiste Recalcati avait rencontré Topor a Paris et l’avait invité à prendre part à l’exposition. « Quand Topor a essayé de décliner, Recalcati a insisté, lui dit qu’il pouvait créer quelque chose sur le champ. Il lui a tendu un crayon et le dos de son chéquier pour dessiner un candélabre. Et c’est ce que Topor a fait. »

La hanoukkiah de Roland Topor (Crédit : autorisation La Triennale di Milano))

La hanoukkiah de Roland Topor (Crédit : autorisation La Triennale di Milano))

Le résultat ? Une hanoukkiah de 75 centimètres de longueur et de hauteur «  en forme de deux grandes mains avec les doigts écartés, mais qui sont reliés par un seul pouce qui fait office de shamach. Le bout des 9 doigts s’élèvent telles des flammes et deviennent le support de bougies traditionnelles », peut-on lire sur le catalogue de l’exposition.

L’exposition au Triennale se prolongera jusqu’au 8 janvier 2017. Parmi les artistes représentés, on retrouver Emilio Isgrò, Emanuele Luzzati, Paul Renner, Roger Selden et Alì Hassoun.

« Nous avons choisi la hanoukkiah, et non pas un autre objet de judaïca parce que nous avons ressenti que hanoukka met en avant des valeurs universelles, celles de la liberté, de l’indépendance, de la spiritualité, de la continuité, de l’espoir, et cela permettait à tous les artistes de trouver un moyen de se sentir personnellement lié à la fête. Les réactions ont été incroyables. »

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