TÉHÉRAN – Au milieu de l’incertitude suscitée par l’arrivée imminente de Donald Trump à la Maison Blanche, de récentes conversations avec des habitants de Téhéran suggèrent que le peuple iranien – ironiquement, le pays qui risque d’être le point de mire de la présidence de Trump – ne s’inquiète pas outre-mesure du président américain élu, et ils sont plutôt nombreux à se réjouir de cet événement. Et bien qu’ils représentent un enjeu conséquent pour l’administration entrante, il règne un calme désabusé, voire même de l’optimisme dans les rues de Téhéran.

« Je suis très contente que Trump ait gagné », a affirmé Shirin, coiffeuse, au journaliste qui menait les interviews. « Une personne qui avec sa stature financière, au cœur de la plus grande économie du monde, peut sans aucun doute jouer un rôle dans l’économie internationale, et nous en bénéficierons aussi. »

Lors d’interviews menées par un journaliste basé à Téhéran, des Iraniens ordinaires ont fait part de leur confiance dans le système capitaliste de même que dans le système politique américain de pouvoirs et de contre-pouvoirs, qui permet d’éviter que le nouveau président ne prenne de décision de façon imprévisible ou irrationnelle. De manière générale, ils ont manifesté leur approbation vis-à-vis du système politique américain, et certains étaient ouverts à la critique de leur propre système.

On comprend aisément qu’ils soient peu nombreux à se soucier du fait que Trump semble courtiser la droite alternative, ou qu’il ait une attitude discutable au sujet des femmes. Mais on remarque que de nombreux Iraniens avec lesquels nous avons discuté pensent que Trump ne représente aucune menace pour leur pays, et qu’il pourrait même leur être utile, peut-être même en vertu de son inexpérience.

Les personnes interrogées travaillaient dans des domaines variés et représentaient toutes les catégories socioprofessionnelles. Le journaliste a parlé à des auteurs, des artistes, des fonctionnaires, des étudiants, des soldats, des personnes hautement qualifiées, de nombreux employés du secteur tertiaire, notamment des chauffeurs de taxis et des restaurateurs. Leurs types d’emploi ou leur statut social ne semblaient pas avoir d’impact sur leurs réponses.

« Il y a des groupes pacifiques qui vont surveiller Trump »

Une étudiante en technologies de l’information a félicité le président élu, qui, selon elle, prend à cœur les intérêts de l’Amérique. Elle a prédit que Trump voudra « étendre son soutien jusqu’à ses opposants [les Iraniens] afin de se concentrer sur les profits américains, à l’inverse de ce qui se passe ici [en Iran] ».

Elle a affirmé qu’elle était certaine que quoiqu’il se passe, il ne pourra pas adopter la position du sultan.

« Il y a des groupes pacifiques qui vont surveiller Trump », dit-elle. « En général, la politique des administrations au pouvoir sont très différentes aux États-Unis, et le président n’est pas le seul décisionnaire et n’est pas le seul à détenir le pouvoir. »

Cette foi en la démocratie américaine, et cette capacité à surveiller le président, ont été des propos récurrents dans nos conversations.

Les Iraniens sont habitués à l’autoritarisme et ne l’envisagent pas comme un danger aux États-Unis.

Le président élu américain Donald Trump réponds au journaliste le 28 décembre à Mar-a-Lago, à Palm Beach en Floride, le 28 décembre 2016. (Crédit : AFP/Don Emmert)

Le président élu américain Donald Trump réponds au journaliste le 28 décembre à Mar-a-Lago, à Palm Beach en Floride, le 28 décembre 2016. (Crédit : AFP/Don Emmert)

À propos de l’accord sur le nucléaire

Un des points clés soulevés lors des interviews avec les Téhéranais dans la rue, a été, inévitablement, l’accord sur le nucléaire. Alors que le président élu tente de forger un plan de politique étrangère cohérent, le programme nucléaire iranien est certainement l’une des questions les plus importantes.

Si Trump allait jusqu’au bout de ses promesses électorales, autrement dit, s’il venait à démanteler le Plan d’action global conjoint (JCPOA) – les conséquences seraient considérables pour l’Iran à la fois en termes de relations internationales et dans l’espace national. Mais Trump a aussi promis qu’il respectera l’accord de façon rigoureuse. Le sénateur républicain, à la tête de la Commission des relations extérieures Bob Corker, a déclaré la semaine dernière espérer que Trump soutiendrait l’accord, car le démanteler signifierait une crise.

Le JCPOA implique la levée de sanctions économiques et diplomatiques contre l’Iran tout en autorisant un enrichissement nucléaire limité, en échange de la surveillance par l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) des installations nucléaires iraniennes. La République islamique s’est aussi engagée à ce que le programme ne soit utilisé qu’à des fins pacifiques. L’accord a finalement été mis en œuvre en juillet 2015 après plus de 12 ans de négociations.

Les représentants des puissances mondiales et de l'Iran posant avant l'annonce d'un accord sur pourparlers nucléaires de l'Iran à Lausanne le 2 avril 2015. (AFP / FABRICE COFFRINI)

Les représentants des puissances mondiales et de l’Iran posant avant l’annonce d’un accord sur pourparlers nucléaires de l’Iran à Lausanne le 2 avril 2015. (AFP / FABRICE COFFRINI)

Le général Mohammad Hossein Bagheri, le chef d’état-major des forces armées iraniennes, a répondu avec dédain à la perspective d’un revers de l’administration de Trump, affirmant que « menacer l’Iran dans le golfe Persique n’est qu’une blague ».

Mais le président Hassan Rouhani s’est montré plus circonspect. Dans un discours prononcé le mois dernier à l’Université de Téhéran, il a déclaré que l’Iran ne « pleurera ni ne célébrera » l’arrivée de Trump au pouvoir, mais ne laissera pas l’administration abroger l’accord.

Dans le même discours, Rouhani a accusé les États-Unis de violer l’accord, ajoutant que le régime « réagirait » si le président actuel, Barack Obama, signait la Loi sur les sanctions de prolongation de l’Iran. Cette Loi, prolongeant la durée des sanctions pour une autre période de dix ans, a été adoptée par une écrasante majorité au Congrès et est devenue une loi le 16 décembre dernier, même si Obama s’était abstenu de la signer.

Les citoyens de la République islamique ne se sentent pas obligés de défendre la même position formelle du gouvernement, mais ils ne sont pas franchement paniqués.

« Il est expert en jeux économiques, et il sait très bien que pour gagner de l’argent, on ne mélange pas la politique. »

Plusieurs personnes interviewées estiment que le goût très prononcé de Trump pour le profit l’orientera vers une prise de décision efficace, dans ce domaine et dans d’autres.

« Trump ne ferait pas l’énorme erreur [d’abroger le JCPOA] », a dit Saeed, un fonctionnaire religieux.

Il a ajouté que « la question n’est pas de savoir s’il a du pouvoir ou non. Le fait est qu’il est un homme instruit et expert en jeux économiques, et il sait très bien que pour gagner de l’argent, on ne mélange pas la politique. »

Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu'un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l'accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)

Un Iranien fait le signe de la victoire tandis qu’un autre tient le drapeau national iranien lors des célébrations de la signature de l’accord nucléaire dans le nord de Téhéran, le 14 juillet 2015 (Crédit : ATTA KENARE/ AFP)

« Trump sera beaucoup mieux pour l’Iran que ne l’aurait été Hillary Clinton »

Saeed pense que Trump sera « beaucoup mieux » pour l’Iran que ne l’aurait été Hillary Clinton, et il n’est pas le seul à le penser. Comme beaucoup de partisans de Trump aux États-Unis, de nombreux Iraniens semblent croire que le manque d’expérience politique du président élu est un plutôt un avantage qu’un inconvénient – mais pas nécessairement pour les mêmes raisons.

Parsa, un étudiant d’université, a soutenu que l’élection de Trump pourrait être synonyme d’une « grande opportunité pour l’Iran ».

Il a qualifié Trump d’homme d’affaires qui « ne connaît rien à la politique ».

« Par conséquent », a élaboré Parsa, « un expert politique comme Clinton aurait été beaucoup plus ferme concernant le JCPOA et la renégociation de l’accord ».

Dans l’ensemble, la plupart des Iraniens avec qui nous avons parlé se sentent rassurés par le fait que l’entourage de Trump l’empêchera de prendre des décisions imprudentes. Il apparaissait clair pour les personnes interrogées que le Congrès et les proches conseillers du président élu suffiraient pour empêcher une catastrophe.

Masoud, un réalisateur de films, a affirmé que le président élu est en fait une figure de proue et ne peut pas faire simplement ce qu’il ou elle veut.

« Les présidents des pays développés ont des conseillers avisés et instruits qui leur montrent le bon plan d’action à suivre », a déclaré Masoud.

« Ils manipulent la macro-politique liée à un domaine donné. Contrairement à l’Iran, l’Amérique ne forme pas des gestionnaires nains qui capitulent devant des conseillers non instruits, dont les perspectives, au sujet de questions importantes, sont limitées. Nous savons donc que les réactions de Trump envers les autres pays seront basées sur les politiques macro-économiques de son pays. »

Les personnes interrogées étaient convaincues qu’indépendamment de la puissance que Trump exercerait au sein des États-Unis, l’accord nucléaire ne pourra pas être renversé selon la volonté d’un seul pays, – superpuissance ou non.

Darioush, qui est acteur, a évoqué le soutien européen en faveur du JCPOA, et doute que les autres pays du P5 + 1 soient d’accord pour l’abroger.

« Bien sûr », dit-il, « l’approche d’Obama était plus coopérative. Mais jusqu’à ce que Trump prenne ses fonctions, nous ne pouvons pas prétendre qu’il soit contre l’accord international ».

Shirin était également optimiste – jusqu’à un certain point.

« La stabilité du JCPOA dépend de notre politique étrangère, et c’est notre faute si nous sommes arrivés au point où le JCPOA doit nous être imposé », a-t-elle dit.

« Mais Trump n’abrogera pas l’accord à moins que nous ne lui laissions aucun autre choix. »

Les interviews de cet articles ont été réalisées par un journaliste indépendant basé à Téhéran. Cet article a été écrit pour le Times of Israel par Yaakov Schwartz et Hamidreza Zarifinia.