Les restaurants pop-ups sont devenus tendance sur la scène culinaire. Dans le New Jersey, le Syria Supper Club, qui propose une expérience de gastronomie syrienne, est en train de vivre un véritable succès pour des raisons qui vont bien-au-delà de la qualité de ses mets.

Accueilli par des membres de la communauté juive, animé par des réfugiés syriens arrivés depuis puis peu, ce restaurant éphémère permet aux nouveaux voisins de rompre le pain – tout comme les barrières sociales.

Deux amies, Kate McCaffrey et Melina Macall, toutes les deux membres de la synagogue Bnai Keshet affiliée au mouvement reconstructionniste à Montclair, dans le New Jersey, ont conçu ce « superclub » à l’automne dernier.

Et ce qui avait commencé au mois de septembre en quelques dîners aux saveurs du Moyen-Orient organisés chez ces deux amies, s’est transformé et a pris une ampleur inattendue.

« Nous avons lancé ce projet en réponse à l’islamophobie et à une atmosphère de haine et nous avons utilisé les outils que nous avions en main pour le faire », raconte Macall, qui habite avec son époux et ses quatre enfants à Montclair.

Macall, militante de la justice alimentaire, dirige une coopérative dans ce secteur. McCaffrey, mariée et mère de deux enfants qui habite Maplewood, dans le New Jersey, est professeur d’anthropologie à l’université d’Etat de Montclair et consacre ses études aux nouveaux immigrants.

Les deux femmes, très amies, estiment offrir un point de vue complémentaire.

Une rencontre du club de restauration syrien à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

Une rencontre du restaurant syrien éphémère à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

Lorsque le gouverneur du New Jersey Chris Christie, en novembre 2015, a informé le président d’alors, Barack Obama, qu’il ne désirait plus que son état prenne part au programme d’installation des réfugiés, les deux amies ont décidé de venir en aide aux demandeurs d’asile syriens qui venaient d’arriver.

« Lorsque le gouverneur a déclaré qu’aucun réfugié syrien ne devait être autorisé à venir ici puisque même un enfant de cinq ans représentait un risque terroriste, il ne s’est pas exprimé en mon nom – ni même au nom de nombreuses personnes », explique Macall au Times of Israel.

Une année avant de lancer leur concept de restaurant éphémère, McCaffrey et Macall avaient déjà commencé à venir en aide aux réfugiés syriens installés dans la ville voisine d’Elizabeth.

Après avoir obtenu le soutien et les conseils du rabbin Elliott Tepperman de Bnai Keshet, de l’organisation juive d’assistance aux réfugiés HIAS et de plusieurs organisations musulmanes, McCaffrey a commencé à mettre en place des cours particuliers pour les enfants de réfugiés avec l’aide de plus d’une vingtaine de bénévoles.

Parallèlement, Macall a organisé un dîner cuisine chinoise qui a réuni à Noël, en 2015, des Juifs et des musulmans à Bnai Keshet.

180 convives ont participé à ce repas, dont 50 réfugiés.

‘A chaque fois que nous rendions visite à une famille de réfugiés, on nous disait de nous asseoir à la table pour manger’

Après le dîner de Noël, les deux femmes ont uni leurs efforts pour collecter des fonds en faveur d’une famille syrienne de Daraa qui avait été « adoptée » par leur synagogue.

McCaffrey et Macall ont eu la certitude que la meilleure façon de venir en aide à Maryam, Fadel Al Radi et à leurs enfants était de les aider à rembourser les frais d’installation et de transports qu’ils devaient au gouvernement américain.

« On n’a pas voulu faire un geste condescendant. C’est insultant pour la famille. En faisant disparaître le prêt qui avait été accordé pour le voyage, nous avons ainsi pu réintroduire ce montant dans le budget familial », dit Macall.

Maryam Al Radi présente les plats qu'elle a préparés dans le cadre du club de restauration syrien à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

Maryam Al Radi présente les plats qu’elle a préparés dans le cadre du club de restauration syrien à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

« Nous ne voulions pas agir comme un service social. Nous voulions faire quelque chose qui soit une déclaration politique, et qui soit reproductible. Il est incroyable qu’une famille de réfugiés qui a connu les horreurs de la guerre doive se battre pour vivre une nouvelle vie, en commençant par rembourser la somme de 7 000 dollars », ajoute McCaffrey.

Les femmes ont lancé la collecte pendant la Pâque 2016, avec pour objectif de lever 1 000 dollars par jour. Elles sont parvenues à rassembler la somme entière en 72 heures.

A côté de cela, un projet collaboratif avec Carole Schwartz du Temple Bnai Abraham à Livingston, dans le New Jersey, a vu le jour. Il visait à subventionner les frais journaliers de 20 enfants issus de familles de réfugiés au YMCA d’Elizabeth.

Mais, à la fin de l’été, ce sont les plaisanteries respectives des deux femmes sur leurs « ventres de baklavas » et sur leur « kilos de kebbeh » – accumulés en raison des plats délicieux cuisinés par Maryam et les autres femmes réfugiées – qui leur ont donné l’idée du restaurant éphémère.

« A chaque fois que nous rendions visite à une famille de réfugiés, on nous disait de nous asseoir à la table pour manger. La valeur et la fierté de l’hospitalité étaient déjà là et c’est quelque chose qui peut être instantanément transmis », raconte Macall.

La proposition d’une prestation de cuisinier rémunérée a été chaleureusement saluée par les femmes réfugiées, qui se sont données beaucoup de mal pour apprendre l’anglais et trouver un travail.

‘Je me suis fait un grand nombre d’amis Juifs et Chrétiens. Le plus important, c’est qu’ils traitent les autres avec respect’

Aujourd’hui, alors que quelques mois ont passé, il faut être rapide si vous souhaitez trouver une place à l’une des tables des dîners syriens.

Il y a eu 15 événements (certains mixtes, certains uniquement pour les femmes) rien que pour le mois de janvier. Un calendrier en ligne et un formulaire d’inscription indiquent que le service ne désemplira pas au cours des prochains mois.

Jusqu’en mai, les dîners constitués de plats agréablement présentés – taboulé, houmous et feuilles de vignes farcies – sont déjà tous réservés.

L’hôte est présent à chaque dîner, sous réserve qu’il ait été lui-même invité lors d’un repas précédent. Il y a entre 10 et 12 invités, un interprète ou deux, le cuisinier syrien, son épouse et un couple d’amis syriens.

Les invités paient 50 dollars par personne, qui seront remis au chef de cuisine pour rembourser le coût des aliments et en reconnaissance du temps passé à travailler.

L’isolement social est un problème majeur auquel les réfugiés doivent faire face. Tandis que les dîners sont un moyen pour les femmes syriennes d’avoir un petit revenu, ils sont également – de manière peut-être plus importante – une manière de rencontrer des Américains et de discuter.

Melina Macall (à gauche), Maryam Al Radi, et Kate McCaffrey. (Crédit : Molly Tavoletti)

Melina Macall (à gauche), Maryam Al Radi, et Kate McCaffrey. (Crédit : Molly Tavoletti)

« C’est une bonne initiative. Il y a des femmes qui ne peuvent pas quitter leur maison parce qu’elles ne parlent pas la langue. Cela les aide », explique Khlood Alnablise, une femme réfugiée de Daraa âgée de 37 ans, arrivée aux Etats Unis il y a deux ans en compagnie de son époux et de son enfant.

« Les gens que j’ai rencontrés à ces dîners sont des gens bons, agréables, qui nous soutiennent et nous montrent de la sympathie », continue Alnablise, qui a fait la cuisine lors d’un récent dîner.

‘C’est mieux d’essayer de communiquer dans un environnement chaleureux, accueillant, plutôt que dans un bureau administratif’

Maryam Al Radi, 40 ans, s’est rapprochée de McCaffrey et de Macall. Elle dit avoir été ravie d’avoir appris à connaître des Américains de religions différentes.

« Je me suis fait un grand nombre d’amis Juifs et Chrétiens. Le plus important, c’est qu’ils traitent les autres avec respect », indique-t-elle. Deux jeunes adultes, réfugiés d’Irak, un frère et sa sœur, ont rencontré un groupe de personnes de leurs âges, originaires de New York, venus à l’un des derniers dîners.

« Ils se sont tous merveilleusement entendus. Ce frère et cette sœur ont maintenant de nouveaux amis à fréquenter », s’exclame Macall.

Maryam Al Radi présente les plats qu'elle a préparés dans le cadre du club de restauration syrien à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

Maryam Al Radi présente les plats qu’elle a préparés dans le cadre du club de restauration syrien à Maplewood, dans le New Jersey, en octobre 2016 (Autorisation)

Même s’ils ne se comprennent pas totalement, les Américains et les Syriens parviennent assez bien à communiquer. Les interprètes sont là pour donner un coup de main et heureusement, Google translate est à portée de doigt.

« De toute façon, c’est mieux d’essayer de communiquer dans un environnement chaleureux, accueillant comme celui-là plutôt que dans un bureau administratif », dit Macall.

En fait, les groupes d’invités, lors des dîners, sont restés en contact et ont formé des groupes d’actions qui viennent en aide aux familles de réfugiés lorsqu’elles sont amenées à devoir faire face aux lourdeurs administratives.

Dans l’un des cas, ils aident une famille à négocier un plan de paiement pour une facture d’électricité. Un autre groupe aide une famille à se dépêtrer des problèmes posés par une assurance automobile.

« Le filet social est tellement médiocre, en particulier lorsqu’il s’agit des services de traduction », dit McCaffrey.

A ses débuts, le club de dîners éphémères était un moyen pour Macall, McCaffrey et leurs amis d’honorer le commandement Juif d’accueillir les étrangers. Mais ces dernières semaines, il est devenu un impératif politique.

Macall a accueilli un dîner à son domicile le 28 janvier, vingt-quatre heures après que le président Donald Trump ait signé un ordre exécutif interdisant l’entrée aux Etats Unis des ressortissants venus d’Iran, d’Irak, de Syrie, de Somalie, du Soudan et du Yémen pendant 90 jours.

L’ordre, qui a été temporairement suspendu par des tribunaux fédéraux, interdit aux réfugiés de pénétrer sur le sol américain pendant 90 jours.

Les Syriens sont soumis pour leur part à cette nouvelle règle jusqu’à nouvel ordre.

Le groupe qui s’était réuni ce soir-là a bien évidemment évoqué l’interdiction. Mais cela ne les empêchera pas, selon eux, d’ atteindre les objectifs qu’ils se sont fixés : “Créer le contact, communiquer, partager l’hospitalité et affirmer une humanité de base”, explique Macall.

Melina Macall (à gauche), Maryam Al Radi, et Kate McCaffrey. (Crédit : Molly Tavoletti)

Melina Macall (à gauche), Maryam Al Radi, et Kate McCaffrey. (Crédit : Molly Tavoletti)