JTA — Un jeudi soir, tranquille comme peut l’être une avant-veille de week-end, le Café Foksal situé dans le centre de Varsovie a été soudainement pris d’assaut par environ 50 personnes portant des Kippas.

Cet événement est plutôt inhabituel dans une ville qui compte peu de Juifs pratiquants et n’attire qu’un nombre peu important de touristes israéliens. Ce qui l’a rendu toutefois exceptionnel, c’est que pratiquement aucun de ces porteurs de kippa n’était juif.

C’est le dernier rebondissement survenu dans le contexte d’une tempête médiatique qui s’est déchaînée autour du Café Foksal dont une serveuse a été accusée de comportement antisémite envers deux clients, expulsés de l’établissement parce qu’ils auraient parlé d’Israël.

Cet événement survenu lors du Nouvel An, qui a fait surface à l’origine dans un post non-signé du blog Gburrek, s’est trouvé amplifié dans les principaux médias et sur les réseaux sociaux.

Parmi diverses contre-affirmations – les plaignants auraient provoqué la serveuse en utilisant une rhétorique anti-chrétienne – l’affaire a mis en exergue l’opposition entre libéraux et conservateurs qui divise la société polonaise.

C’est également la dernière démonstration du rejet de la part d’une grande partie de l’opinion publique de toute forme de discours de haine, qu’il prenne la forme de l’antisémitisme ou une autre.

Avec à leur tête Ryszard Schnepf, ancien ambassadeur de Pologne aux Etats Unis, les porteurs de kippa – des journalistes, et des activistes et autres – sont entrés dans le Café Foksal avec pour objectif de désamorcer les tensions poussées par les publications dans les médias des accusations d’antisémitisme, dont la véracité est contestée par la serveuse.

Le centre de la vieille ville de Varsovie (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Le centre de la vieille ville de Varsovie (Crédit : Shmuel Bar-Am)

Avant l’arrivée de la délégation, des centaines de personnes avaient rejoint un groupe Facebook réclamant un boycott du café en raison des accusations non vérifiées – mais contestées – de haine anti-juive.

Des centaines d’autres personnes s’étaient pour leur part abonnées à un groupe rival affirmant son soutien au Café Foksal. La direction de l’établissement a par ailleurs catégoriquement démenti les accusations d’antisémitisme et affirmé que les clients avaient été mis dehors parce qu’ils avaient tenu un discours anti-chrétien sur la vierge Marie alors qu’ils étaient dans un état proche de l’ivresse.

Les médias, dont le prestigieux quotidien Gazeta Wyborcza, ont été aspirés dans le débat qui a suivi. C’est ce qui a amené Schnepf à organiser l’expédition des porteurs de Kippa pour tenter de montrer que les Juifs étaient les bienvenus au Café Foksal et que l’antisémitisme n’est pas toléré au sein de la société polonaise.

“C’était amical et amusant”, a écrit Schnepf sur Facebook, évoquant sa visite dans le café, où il a été photographié arborant une kippa. « C’est comme ça qu’il faut faire, au nom de la tolérance et de l’amitié ».

La direction du Café Foksal a également fait part de sa satisfaction, partageant une photo de l’événement sur sa page Facebook.

“Une très agréable soirée en compagnie de douzaines d’hommes et femmes formidables qui portaient la kippa”, a indiqué l’établissement. “Merci pour cette belle initiative contre ceux qui voudraient nous diviser”.

Cette démarche a renvoyé un signal positif parmi toute la mauvaise publicité qui avait suivi la publication, mardi, du post anonyme qui avait présenté l’incident survenu le 1er janvier dans ce pub qui existe depuis 24 ans.

L’auteur anonyme, qui a indiqué avoir 32 ans et ne jamais avoir été impliqué dans une rixe avant cet incident, avait écrit que lui et un ami avaient été sommés par la serveuse de ne pas parler des Juifs, alors que les deux hommes débattaient d’Israël.

“La serveuse s’est avérée être une antisémite”, avait écrit le blogueur.

C’est l’équipe chargée de la sécurité qui les avait expulsés de l’établissement après leur refus de partir du bar. La police, arrivée plus tard, n’avait rien fait, avait ajouté le blogueur.

La publication ne disait pas si l’auteur ou son ami étaient eux-mêmes des Juifs.

Mais la serveuse comme la direction ont déclaré aux médias que les deux clients avaient réagi bruyamment alors qu’elle leur demandait de ne pas tenir de propos haineux envers les catholiques, ce qui avait entraîné leur départ forcé de l’établissement.

Jonny Daniels, fondateur du groupe de commémoration de l'Holocauste polonais From the Depths, à l'entrée du Septième Fort de Kaunas, en Lithuanie, le 12 juillet 2016 (Crédit :  Cnaan Liphshiz)

Jonny Daniels, fondateur du groupe de commémoration de l’Holocauste polonais From the Depths, à l’entrée du Septième Fort de Kaunas, en Lithuanie, le 12 juillet 2016 (Crédit : Cnaan Liphshiz)

Jonny Daniels, fondateur du groupe From the Depths qui travaille sur la commémoration de l’Holocauste et les relations judéo-polonaises, a indiqué à JTA qu’il avait interrogé la serveuse et qu’elle lui avait affirmé que les deux hommes proféraient des insultes à l’encontre de la vierge Marie.

Ils avaient commencé à projeter sur elle de petits objets, dont des cacahuètes, lorsqu’elle leur avait demandé de cesser, a dit le serveuse.

“Je n’étais pas là donc je ne peux pas savoir ce qu’il s’est passé mais cela ne paraît pas à mes yeux être un cas flagrant d’incident antisémite”, a-t-il conclu.

Les incidents antisémites sont relativement rares en Pologne, pays où vivent environ 200 000 Juifs, selon Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne. Mais de tels événements reçoivent une attention considérable dans une nation où l’antisémitisme est une question qui reste sensible.

Approximativement 90 % des 3,3 millions de Juifs polonais ont été assassinés pendant l’Holocauste. La majorité a été tuée par les Nazis allemands. Des milliers de Polonais courageux, dont la mère de Schnepf, ont sauvé des Juifs. Mais une petite minorité des habitants du pays avait alors participé aux massacres, tuant au moins plusieurs milliers de Juifs.

Jeudi, Adam Abramowicz, député du parti Droit et Justice au pouvoir en Pologne, qui n’est pas Juif, aurait expliqué qu’il avait écrit une lettre au chef de la police de Varsovie pour demander la diffusion du rapport concernant le Café Foksal.

Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne. (Crédit : capture d'écran YouTube)

Michael Schudrich, grand rabbin de Pologne. (Crédit : capture d’écran YouTube)

Si les accusations lancées par le blogueur contre la serveuse sont vraies, alors l‘employée – et peut-être même l’établissement – pourraient être accusés légalement de discrimination, a déclaré Abramowicz dans son courrier.

Mais si les accusations devaient être fausses, les plaignants devraient rendre des comptes sur la base de la diffamation et d’une déposition mensongère, a-t-il ajouté.

Jusque-là, “ce qui s’est réellement passé reste incertain”, a dit Daniels. “Mais ce qui est sûr, c’est que lorsqu’il s’agit d’antisémitisme, la société polonaise est tout sauf indifférente”.