A 3h30, le matin de Shavouot, plus de 100 personnes étaient assises sur des chaises pliantes, chantant en yiddish, alors que des gens se promenaient, avec à la main des verres de vodka et des tasses de café. Devant, un homme en noir, en redingote et chapeau noirs, fredonnait une mélodie, les yeux fermés.

A l’exception des instruments de musique et du mélange homme-femme, la scène aurait été commune dans n’importe laquelle des nombreuses communautés ultra-orthodoxes de Jérusalem. Mais dans une salle de l’hôtel de Ville de Tel Aviv, la ville traditionnellement laïque d’Israël, c’était quelque chose de nouveau.

« Il est très important de renforcer les partisans du pluralisme dans de nombreux
domaines », affirme Mickey Gitzin, conseiller municipal dont c’est le premier mandat, du parti d’extrême-gauche Meretz, qui offre des terrains municipaux pour le programme d’étude nocturne organisé par le groupe de prière libéral Beit Tefilah Israeli.

« Nous avons laissé la droite décider totalement ce que serait notre judaïsme, et dès que l’on se battra pour un judaïsme ouvert, pluraliste, nous pèserons plus dans la bataille pour l’identité d’Israël ».

Gitzin, qui est également le directeur du groupe partisan du pluralisme religieux Be Free Israel, a fait campagne aux élections municipales l’année dernière dans le but d’aider à allouer plus de ressources aux groupes non orthodoxes. Il fait partie des nombreux activistes cherchant à faire progresser le pluralisme religieux en Israël en assurant plus de financements publics pour les groupes non orthodoxes.

Historiquement, la guerre pour le pluralisme s’est concentrée principalement sur la rupture du monopole des orthodoxes en matière de services religieux gouvernementaux, tels que le mariage et la conversion. Mais Gitzin et d’autres ont opté pour une approche différente visant à développer le monde non orthodoxe en augmentant le soutien du gouvernement.

L’effort vient à une période où les Israéliens commencent à s’identifier à la religion d’une manière moins tranchée, rompant avec l’éternelle division entre laïcs et orthodoxes. Un sondage de 2010 a montré qu’un quart des Juifs israéliens se définissaient eux-mêmes ni orthodoxes, ni laïcs mais « traditionalistes », un terme qui implique le maintien de certaines coutumes tout en n’observant pas tous les préceptes de la Loi juive.

Un autre récent sondage a montré qu’une majorité d’Israéliens sont favorables à des programmes éducatifs et culturels plus religieux dans les écoles publiques et autres lieux publics. Les Israéliens montrent également leur mécontentement au regard des programmes non orthodoxes, une tendance que certains militants ont commencé à qualifier de « renaissance juive ».

Le premier programme d’études juives nocturne de la Mairie de Tel Aviv était l’un des dix événements non orthodoxes organisés cette année dans la ville pour Shavouot, la fête où il est coutume de rester éveillé toute la nuit pour étudier la Torah.

« Les gens cherchent une communauté et veulent atteindre les éléments les plus profonds de leur identité, sans se donner de vieilles définitions », explique Lior Weintraub, PDG de Shearim, une association, financée par plusieurs organisations juives américaines, qui a commandé le sondage de 2010 et poussé les parlementaires israéliens à soutenir financièrement les groupes non orthodoxes.

« Ils ne diront pas ‘je veux la religion donc je m’adapterai à ce que font les ultra-orthodoxes ou à ce que font les sionistes religieux’. Mais plutôt, je veux faire à ma manière ».

En dépit de la prolifération des programmes non orthodoxes, les dépenses publiques n’ont pas suivi. Shearim estime que jusqu’à 2013, le financement public des organisations juives non orthodoxes s’élevait à environ 700 000 dollars par an, la plupart provenant du ministère de l’Education.

Depuis que Shai Piron est devenu ministre de l’Education, l’an dernier, le financement a augmenté à près de 3 millions de dollars par an. Piron est membre du parti centriste Yesh Atid, qui a soulevé une vague de ressentiment dans la population contre les avantages des ultra-orthodoxes, et qui est devenu le deuxième plus grand parti d’Israël aux dernières élections de 2013.

Le montant cependant est toujours faible en comparaison avec le financement des institutions orthodoxes. Le grand rabbinat d’Israël, par exemple, reçoit près de 7 millions de dollars de financements publics. En ajoutant les grands rabbinats locaux, de chaque municipalité, le total gonfle à près de 160 millions de dollars selon Hiddush, une organisation qui promeut une plus grande liberté de religion en Israël.

Weintraub aimerait que le financement des groupes juifs libéraux augmente et prévoit de faire pression sur le gouvernement pour augmenter les fonds des écoles non orthodoxes, les académies prémilitaires et les divers programmes d’études.

Yizhar Hess, le président du mouvement conservateur israélien,affirme qu’aussi longtemps qu’existe un monopole des orthodoxes, c’est précisément la stratégie que les libéraux doivent suivre.

« En Israël, il n’y a pas de séparation entre la religion et l’Etat donc nous devons être sûrs qu’il y ait un financement égal des différents courants et aspects de la vie juive », affirme-t-il.

Mais d’autres voient la croissance de la vie juive non orthodoxe comme non-liée aux dépenses de l’Etat. Aliza Lavie, parlementaire issue du parti Yesh Atid et membre du groupe « Religion et Etat » à la Knesset, a fait part de la force capitale des groupes juifs libéraux : le militantisme et non le financement public.

« Il est soutenu dès l’enfance », affirme Lavie. « Il n’a pas germé dans le ministère de l’Education ou dans celui de la communication publique. Il vient d’une génération de poseurs de questions. »

Le travail de Gitzin au conseil municipal a déjà porté ses fruits pour certains groupes de Tel Aviv. Grâce à ses efforts, la ville a ouvert des lieux publics pour les programmes libéraux d’étude juive à Shavouot et est maintenant en train de travailler pour trouver des emplacements permanents aux groupes non orthodoxes à divers endroits de la ville.

Gitzin espère également pouvoir organiser un programme pluraliste pour Shabbat dans les centres communautaires de la ville et faire venir des professeurs non orthodoxes pour apprendre aux classes d’écoles publiques le patrimoine juif.

Gitzin et Weintraub espèrent que leurs efforts susciteront moins de controverse que les campagnes visant à faire cesser les avantages conférés aux ultra-orthodoxes en Israël, qui ont conduit à des manifestations de rue, en masse, et à un conflit politique acerbe.

Mais le rabbin libéral Uri Regev, leader du Hiddush, affirme que les partisans du pluralisme doivent également oeuvrer pour mettre fin au monopole de l’orthodoxie sur le mariage, le divorce et les conversions.

« C’est un aspect très particulier de la situation qui est de ne pas comprendre la nécessité au sens large du renouvellement », explique Regev. « Les célébrations majeures au fil de la vie restent entre les mains du rabbinat orthodoxe ».