Cette histoire aurait pu se perdre dans l’épaisse couche de fumée noire qui a recouvert le nord d’Israël pendant la période de Hanoukka en 2010. Parmi les centaines de pompiers du monde entier qui ont offert leur aide à Israël lors de l’incendie tragique du Carmel, il y avait 19 pompiers des Territoires palestiniens qui ont combattu pour obtenir le droit de venir en aide à Israël.

L’incendie a tué 44 personnes et a duré 77 heures. Il y avait tellement de choses qui se passaient pendant cette tragédie que la présence des pompiers palestiniens n’était qu’une simple anecdote, une simple prise de vue de quatre camions de pompiers quittant le poste de contrôle pour aller combattre le feu.

L’incendie du Carmel de 2010 était une leçon d’humilité pour Israël. Le pays a rarement besoin de l’aide internationale. Et cette « aberration » se retrouve aussi dans le fait que les Palestiniens nous soient venus en aide.

Trois ans après l’incendie, un documentaire israélo-palestinien est sorti au sujet de ces pompiers palestiniens intitulé « Firelines » [les Lignes de feu]. Même si ce film est sorti presqu’un an auparavant, il est maintenant disponible gratuitement en ligne.

Les pompiers palestiniens arrivant sur les lieux de l'incendie en 2010 (Crédit : autorisation de la production de Firelines)

Les pompiers palestiniens arrivant sur les lieux de l’incendie en 2010 (Crédit : autorisation de la production de Firelines)

« Cet instant précis exigeait que nous sortions des modèles politique et historique », explique Avi Goldstein, le réalisateur juif américain du documentaire. « [Nous voulions comprendre] pourquoi il était si important pour eux de nous venir en aide et pourquoi ça valait la peine de le faire ».

Le coproducteur, David Viola, a entendu parler de la coopération des pompiers grâce à son frère, qui est lui-même pompier à New York.

Combattre le feu ensemble

Les 19 pompiers qui ont aidé à combattre l’incendie du Carmel venait de Bethléem, de Ramallah et de Jénine.

Dès que ces hommes ont été mis au courant de la situation, ils ont proposé leur aide mais les forces de sécurité israéliennes ont refusé leur assistance car ils n’auraient pas pu déployer des soldats pour les superviser.

Le troisième matin après le début de l’incendie, les Israéliens ont changé d’avis. En quatre heures, les 19 pompiers palestiniens étaient en chemin pour la forêt du Carmel.

Pour un bon nombre d’entre eux, c’était la première la fois depuis une décennie qu’ils quittaient de Cisjordanie.

Ils craignaient de ne pas recevoir les bons permis pour entrer en Israël mais tout le monde a obtenu les autorisations nécessaires, même celui qui avait purgé une peine dans une prison israélienne.

Lorsque les Palestiniens sont rentrés, certains craignaient la réaction des gens envers ce qui pouvait être perçu comme une aide apportée à l’ennemi

Ce documentaire nous immerge au cœur de l’histoire de la collaboration entre les pompiers israéliens et palestiniens.

Il nous décrit la crainte et la méfiance du côté israélien des fonctionnaires qui étaient submergés par l’incendie et qui craignaient que les Palestiniens rendent la situation instable, mais ce sont eux qui ont exprimé une profonde gratitude pour leur offre et plus tard pour leur aide.

Du côté Palestinien, les pompiers ont attendu en regardant les informations, frustrés d’être incapables d’aider.

« En tant que pompier, j’avais le sentiment que je devais être là-bas », raconte un pompier palestinien.

Cette impuissance s’est ensuite transformée en fierté lorsqu’ils ont pu apporter leur aide à Israël au nom de ce qui, un jour, sera la Palestine. Lorsque les Palestiniens sont rentrés, certains craignaient la réaction des gens envers ce qui pouvait être perçu comme une aide apportée à l’ennemi . Mais on les a accueillis en héros, aussi bien dans les Territoires palestiniens et, dans une moindre mesure, en Israël.

« Nous avions prévu de raconter cet épisode comme un instantané parce que cette méthode semblait être la manière la plus intéressante pour briser certaines idéesreçues », précise Goldstein.

« Nous voulions montrer la fraternité qui règne parmi les pompiers, une vraie communauté internationale de valeurs. Les pompiers palestiniens et israéliens n’ont pas arrêté de parler du langage et de la vision du monde qu’ils partageaient. »

Le documentaire parvient à trouver un équilibre fragile, il donne un temps de parole égal aux interrogés. La plupart des images des Palestiniens luttant contre l’incendie ont été tournées par les pompiers eux même. Ce qui donne au documentaire un style avant-gardiste et nous donne un sentiment d’immédiateté.

Mais le style mis à part, ce documentaire donne un exemple de la coopération civile entre les Palestiniens et les Israéliens qui peut exister. L’un des moments les plus surprenants du film est lorsque les Palestiniens arrivent avec leurs camions ultra-modernes.

Les pompiers de Bethléem devant leur camion (Crédit : Autorisation de la production de Fire Lines)

Les pompiers de Bethléem devant leur camion (Crédit : Autorisation de la production de Fire Lines)

Les Israéliens étaient très étonnés de voir de tels équipements à la pointe de la technologie.

La plupart des Palestiniens n’ont aucune idée de la modernité des équipements de leurs pompiers, explique Suheir Rasul, le codirecteur Palestinien américain de la branche de Jérusalem de Search for Common Ground [à la recherche d’un terrain d’entente], qui a co-produit le film.

« Même en étant un Palestinien de Cisjordanie, je ne savais pas que notre défense civile était aussi moderne », précise Rasul.

Le Bureau des affaires internationales de stupéfiants et de répression du Département d’État américain est l’un des principaux donateurs de ces camions, indique Rasul.

« Cela en était presque condescendant, c’était des remarques du
genre : ’Wouah, ils ont de bons camions’ », ajoute Goldstein.

« Mais cela prouve que l’infrastructure civile travaille tous les jours pour que la vie continue ». poursuit-il. Rasul et Goldstein souligne que ce fait est un exemple d’histoire positive qui se perd dans le cycle sans fin des vagues d’informations au sujet du conflit.

Les pompiers palestiniens combattant l'incendie en décembre 2010. (Crédit : Autorisation de la production de Fire Lines)

Les pompiers palestiniens combattant l’incendie en décembre 2010. (Crédit : Autorisation de la production de Fire Lines)

Le film a été produit par Maan Network, une organisation d’informations palestinienne indépendante basée à Bethléem, et Search for Common Ground, une organisation internationale qui opère dans 36 pays.

Search for Common Ground a organisé un certain nombre de projections l’année passée, notamment dans les centres communautaires et les maisons privées en Israël.

Ils ont également diffusé le film dans deux universités palestiniennes ainsi qu’à Ramallah, Hébron et dans un camp de réfugiés à Bethléem.

Certains responsables de l’Autorité palestinienne ont également assisté à des projections. Et Maan a diffusé le documentaire six fois sur sa chaîne de télévision.

Bien que certaines des projections aient eu lieu à des périodes politiquement sensibles, une diffusion s’est par exemple déroulée cet été, juste après la guerre entre Israël et le Hamas, Rasul assure que les réactions sont extrêmement positives et que les gens sont fiers de ces pompiers.

« Même les responsables de l’AP étaient très ouverts », se réjouit Rasul. « Pour eux, c’était une réaction du type, ‘oui, nous coopérons institutionnellement, ce n’est pas un nouveau concept’ ».

Alerte rouge

La puissance sentimentale du film se révèle dans les 10 dernières minutes, lorsque les Palestiniens sont invités à participer à une cérémonie organisée en l’honneur des pompiers druzes su village d’Usifiyya dans le nord d’Israël.

Douze pompiers souhaitaient assister à la cérémonie, mais lorsqu’ils sont arrivés au poste de contrôle pour se rendre dans le nord, seul sept personnes ont reçu les autorisations nécessaires pour passer. Furieux, Ils sont repartis chez eux.

‘Nous voulions montrer la fraternité qui règne parmi les pompiers, une vraie communauté internationale de valeurs’

Le côté israélien était furieux aussi, et les organisateurs ont annulé toute la cérémonie en signe de protestation.

Ce moment est important pour les deux parties. Il nous arrache du thème de la coexistence heureuse qui était le sujet principal pendant tout documentaire et nous ramène à la dure réalité, où la situation est loin d’être parfaite.

Ce moment aide les Israéliens à comprendre ce que l’on peut ressentir lorsque l’on arrive à un point de contrôle et qu’on nous refuse l’accès. Pour le public palestinien, la colère ressentie du côté israélien au sujet du refus d’octroyer les permis était surprenante mais également bienvenue.

« Les Palestiniens ont respecté le fait que l’enquêteur en chef [israélien] d’incendies se soit emporté et déclaré que c’était une honte et un déshonneur et que c’est quelque chose qui ne devrait jamais arrivé. Ils ont apprécié qu’il ait fait ces commentaires publiquement », explique Rasul.

« Les Palestiniens ont pris cela comme un signe d’espoir. Vous devez regarder le documentaire dans son contexte. Nous sommes habitués aux permis non octroyés, mais avoir des responsables israéliens affirmer que c’est une honte et un déshonneur, cela signifiait beaucoup de choses … [Cette reconnaissance] était quelque chose qui a entraîné beaucoup de débats »

Goldstein a expliqué que l’épisode du permis refusé était la façon la plus honnête de conclure le documentaire.

« Est-ce que cela donne un sentiment négatif ? Cela ne se finit pas sur la note joyeuse de la coopération que nous aurions eue si nous avions fini le documentaire plus tôt », analyse-t-il. « Mais c’est comme cela que ça s’est fini pour les pompiers. »

« Nous avons suivi les hauts et les bas de leur réalité. Il y avait des moments d’espoir, mais ces moments d’espoir s’écroulent très rapidement, on fait un pas en avant et un pas en arrière. En racontant l’histoire, nous avons eu une impression de montagnes russes. Cela nous semblait réaliste et c’est vraiment ce qui est arrivé ».

Vous pouvez regarder « Firelines » en ligne ici.

Une capture d'écran de 'Firelines' (Crédit : Autorisation de la production de Firelines)

Une capture d’écran de ‘Firelines’ (Crédit : Autorisation de la production de Firelines)